« Jamais, jamais... », a dit M. Lapointe

Georges Pelletier
Édition du 21 février 1942

Il a pu y avoir, pour certains, une ombre de doute, quant à l'opportunité du plébiscite voulu par M. King. On peut dire que sa triple victoire électorale du lundi 9 février fut en réalité le rejet de son projet de plébiscite. Il est dorénavant superflu. Les électeurs ont voté surtout pour le maintien du statu quo, c'est-à-dire contre une loi de conscription pour service outre-mer. Les électeurs ont dit simplement, à Québec-Est comme à Welland et à Montréal: « L'effort de guerre du Canada, tel qu'il a été jusqu'ici, nous suffit. » Dans le comté de York-Sud, les électeurs ont dit: « Que l'on commence par la conscription de la richesse. » Cela signifie: « Celle des hommes? À plus tard... » Nulle part on n'a blâmé M. King de n'avoir pas eu jusqu'ici recours à la conscription pour outre-mer. Pourquoi changer d'orientation, maintenant que le danger se rapproche du Canada, si l'on en croit la propagande officielle? Le danger se fait imminent et l'on voudrait éloigner d'ici nos soldats? Ne serait-ce pas faire le jeu d'Hitler?

Pourquoi relever M. King de ses promesses? Les circonstances auraient changé, dit-on. Piètre prétexte. Un député libéral de chez-nous, M. Charles-A. Parent (Québec-Ouest-Sud), vient de répondre à cela bien au point, à Ottawa, en disant: « En 1939-1940-1941, l'axe Berlin-Rome-Tokyo existait. Les chefs savaient aussi que la Grande-Bretagne ne pouvait compter sur les mêmes alliés [ainsi sur le Japon et sur l'Italie, liés à Londres en 1914, à Berlin dès 1939, avant même]. Bien plus, l'Allemagne avait averti le monde de sa puissance militaire en réduisant à néant les vaillantes armées polonaises en quelques semaines. Les chefs de la nation canadienne savaient ou devaient savoir qu'elles étaient les déficiences des armées alliées; et la situation était facile à juger en tenant compte des événements de 1917 en rapport avec ceux de 1940. Or, en présence de tous ces faits, alors qu'Hitler brûlait les étapes sur le sol d'Europe, on affirmait et réaffirmait qu'il n'y aurait pas de conscription pour service outre-mer. Et même, les adversaires qui avertissaient les chefs que Borden, au Canada, Chamberlain, en Angleterre, avaient dû revenir sur leurs engagements, étaient dénoncés comme mauvais citoyens, pour avoir mis en doute la parole d'hommes honnêtes » (Débats du 12 février). Cela dispose des « circonstances qui ont changé ». Ce ne sont point tant les circonstances que les politiciens.


On sait ce que M. Lapointe dit, en septembre 1939. Quand se posa la question pour notre pays de faire la guerre, M. Lapointe prit des engagements définis. Le 9 septembre 1939, le ministre de la Justice dit ceci, qui est clair: « La province de Québec entière - et je parle ici avec toute ma responsabilité et la solennité que je puis donner à mes paroles - ne voudra jamais accepter le service obligatoire et la conscription en dehors du Canada. J'irai encore plus loin. Quand je dis toute la province de Québec, je veux dire que telle est aussi mon opinion personnelle. Je suis autorisé par mes collègues de la province de Québec dans le cabinet... à déclarer que jamais nous ne consentirons à la conscription, que nous ne serons jamais membres d'un gouvernement qui essaiera d'appliquer la conscription et que nous n'appuierons jamais un tel gouvernement. Est-ce assez clair?... Quatre jamais en autant de lignes: cela n'est-il point des plus affirmatifs? [...] »

Il y a davantage. Au Forum, à Montréal (voir les journaux du samedi 21 octobre 1939), M. Lapointe, dans l'un des plus grands efforts oratoires de sa vie publique longue de 38 ans, disait: « Lorsque la question de la guerre est venue devant le Parlement, j'ai dit à mes compatriotes de langue anglaise, franchement, loyalement, que toute la province de Québec est opposée à la conscription, que mes collègues et moi nous sommes opposés à la conscription; je leur ai dit que je ne ferai jamais partie d'un gouvernement qui imposerait la conscription. Cela a été accepté par tout le monde, et ce CONTRAT a été observé, je verrai à ce qu'il soit observé »... Ainsi donc, M. Ernest Lapointe avait l'intime et complète certitude, en juriste averti qu'il était, que dans l'engagement pris entre ses collègues québécois et lui, d'une part, et l'élément majoritaire anglais, de l'autre - de ce dernier élément, MM. King, Ralston, Ilsley, Mackenzie, bref tous les anciens collègues, tant de langue française que de langue anglaise, de M. Lapointe dans le ministère King en étaient et ils en restent, il faut le leur rappeler -, il y avait plus qu'une promesse, plus qu'un accord, qu'un pacte. M. Lapointe disait: « Ce CONTRAT a été observé, je verrai à ce qu'il soit observé. » C'est le juriste qui parle ainsi. Il parle de « contrat ». Et c'est cela: un contrat. Le contrat reste, quand même M. Lapointe est mort. [...] Un contrat ne peut se défaire que par l'accord des parties qui, l'ayant conclu, s'accordent plus tard pour l'écarter. Que l'une des parties au contrat s'y refuse et le « contrat » reste. Or le Québec ne veut point, il ne voudra jamais rompre le contrat dont M. Ernest Lapointe fut l'un des auteurs et qu'il avait promis de faire observer.

M. Lapointe tint parole. Tant qu'il vécut, il fit observer ce contrat. Et M. King n'en ferait pas autant? [...]


À la fin de novembre 1941, M. Lapointe mourait. Nous voici maintenant devant M. King. Celui-ci avait-il jamais révélé son projet de plébiscite à M. Lapointe? Lui fit-il entrevoir que l'accord, le pacte, le « contrat » dont M. Lapointe avait parlé au Forum en octobre 1939, jurant que lui, M. Lapointe, il le ferait observer, lui M. King, il demanderait dès février 1942 qu'on l'en dégageât en vitesse? On ne sait. Un grand honnête homme meurt, ayant tout le temps respecté l'engagement très grave pris au nom de sa province, pour sa province et avec sa province. Deux mois plus tard, qui propose d'écarter ce contrat, qui demande d'en être relevé? L'homme, les hommes qui prirent le plus solennel engagement qui soit, tant à l'endroit de M. Lapointe, chef et représentant de sa province, qu'à l'endroit de celle-ci.

Conduite étrange. Auraient-ils donc oublié en bloc et si tôt M. Lapointe? Question cruelle? Elle est opportune et s'impose, surtout après la série de votes de jeudi dernier.

Les libéraux ont-ils presque tous et si vite oublié la parole donnée à l'homme droit et loyal sans lequel le Québec n'aurait peut-être jamais hissé et tenu si longtemps sur le pavois de chef suprême et de premier ministre M. King, ni élu si souvent comme députés tant de gens qui devaient, à la première occasion venue, répudier ensemble leurs promesses anticonscriptionnistes, de 1917 à 1940 inclusivement? Qu'est-ce donc qui se passe? Et cela ne serait-il pas un pacte de noire ingratitude envers le chef qu'on prétendit, en novembre dernier, ensevelir dans un deuil éternel?