L'après-guerre

Jean-François Nadeau
Édition du samedi 29 janvier 2000

Sous la gouverne de Gérard Filion, appuyé solidement par André Laurendeau, Le Devoir de l'après-guerre connaît un nouveau départ. Les deux hommes, bien conseillés par l'avocat Jacques Perrault, commencent d'abord par sauver le journal d'une prise de contrôle par des intérêts favorables à l'Union nationale de Duplessis. Fidèle à l'idéal de Bourassa, la nouvelle direction entend prendre les moyens nécessaires pour assurer l'indépendance du journal, bien que la situation financière du quotidien demeure précaire, comme en témoignent les innombrables caricatures que produit alors Robert LaPalme sur ce thème.

Dans les années 50, Le Devoir commence à critiquer les dogmes professés jusque-là, un peu comme un perroquet, par l'Église catholique. Alors qu'il le chérissait hier, Le Devoir critique désormais un écrivain catholique comme Louis Veuillot, parce qu'il a trop lié «l'affirmation de sa foi à un refus obtus et crispant des valeurs modernes».

La liberté que prend Le Devoir se situe tout de même dans le cadre de l'expression d'une certaine foi religieuse. On admire Theillard de Chardin, on considère avec attention l'oeuvre de l'abbé Pierre, on s'alimente à la revue française Esprit et, surtout, on s'inspire du personnalisme chrétien d'Emmanuel Mounier.

Le Devoir s'appuie aussi sur certains religieux réformateurs. En 1956, on soutient les abbés Dion et O'Neil quand ceux-ci entreprennent, dans un esprit chrétien, de dénoncer les malversations du régime en place. Et c'est André Laurendeau qui encourage le frère Untel, alias Jean-Paul Desbiens, à révéler l'état lamentable du système d'éducation. Cela aboutira à la publication en 1961 d'un des livres les plus dévastateurs que le Québec ait connus, Les Insolences du frère Untel, vendu à des dizaines de milliers d'exemplaires.

Peu à peu, une nouvelle société se dessine sous ce qui, pour plusieurs, apparaît comme la chape de plomb du duplessisme. Le Devoir de ces années, avec ses prises de position multiples, déplaît souverainement à un large courant clérico-réactionnaire. En 1956, l'historien Robert Rumilly, à l'avant-garde de la droite conservatrice, écrit au premier ministre Duplessis pour souligner que tourne autour du Devoir tout ce qui grouille et grenouille dans la gauche. À l'occasion d'un banquet des Amis du Devoir, l'éditorialiste André Laurendeau se demande, mi-moqueur mi-sérieux, si «le diable est à gauche»...