Pierre et René à la Coupe Grey

Michel Roy
Édition du 25 novembre 1977

Il y a maintenant un an que le Parti québécois est au pouvoir à Québec. Il a promis de bien gouverner et de tenir un référendum à propos de la souveraineté avant la fin de son premier mandat. L'interlocuteur du premier ministre René Lévesque à Ottawa est Pierre-E. Trudeau. Les deux hommes ne partagent évidemment pas les même idées, mais il leur arrive de se parler...

Il tarde à René Lévesque d'assister dimanche au match de la Coupe Grey. Dans la loge du stade réservée aux invités d'honneur, seul le commissaire de la Ligue canadienne de football, M. Jake Gaudaur, partagera peut-être le secret des propos confidentiels qu'il échangera avec son vieux compagnon Pierre Trudeau.

Pour les deux hommes politiques, il est évident que l'événement sportif n'est qu'un joyeux prétexte. En réalité, c'est une conférence au sommet qui aura lieu. Conférence politique sur l'avenir du Canada, bien sûr. Mais, pour détourner les soupçons, le premier ministre du Québec consultera ostensiblement le petit lexique anglais-français sur le football que lui a déjà fait parvenir le ministre d'État au Développement culturel. Comme il n'était pas familier avec les règles et les beautés de ce sport, il a prié Claude Charron de l'initier.

C'est pourquoi, depuis quelques jours, le chef du gouvernement et son ministre délégué aux Loisirs ne parlent que de « botté de dégagement », de « blocage en diagonale », de « formation en V » et de « touché de sûreté ». Tard dans la nuit, quand les aires de stationnement du garage souterrain de l'édifice « J » sont dégagées, M. Lévesque retire avec précaution sa rosette de la Légion d'honneur, enfile son survêtement de jogging, recrute quelques botteurs et bloqueurs parmi les gardes du corps et affronte l'équipe Charron, elle-même constituée de l'entourage du jeune ministre qui, presque toujours, porte son casque de protection, non parce qu'il craint les plaquages en meute, mais à cause de sa coiffure: ces exercices nocturnes défrisent fâcheusement ses boucles. Le premier ministre, lui, n'a pas ce problème et, malgré l'insistance de ses conseillers, se refuse à porter cet affreux casque. Il préfère sa vieille tuque de laine.

M. Lévesque, on le sait, est curieux de nature. Il veut tout savoir sur le football, son histoire, son évolution, la raison d'être des belles « cheer leaders » (que Camille Laurin appelle les « meneuses de claque »). Et Claude Charron, s'il réussit en partie à trouver les réponses à toutes ces questions, doit parfois consulter Louis O'Neill, le plus grand expert de football du comté de Chauveau, pour obtenir les précisions que son patron persiste à réclamer. L'autre soir, par exemple, le premier ministre tapait du pied et grommelait parce que son ministre des Sports n'arrivait pas à lui expliquer pourquoi le ballon est oblong plutôt que rond. Il en était même casse-pied à la fin. Mais il faut les comprendre. À ses collègues, il a dit la vérité: « Je ne veux pas que Trudeau vienne m'en montrer au football! »

(...)

Alors, dans la loge d'honneur dimanche, René Lévesque et Pierre Trudeau pourront à leur aise aborder les deux sujets. Quand la discussion politique deviendra serrée et qu'ils ne voudront pas que Charron entende, ils parleront anglais. Quand M. Gaudaur aura l'air trop indiscret, ils passeront au français. C'est dans cette perspective que les manifestations de la Coupe Grey sont placées sous le signe de l'unité canadienne. Si, d'aventure, l'expérience de ce sommet football-Constitution produisait des résultats satisfaisants, l'homme du « Petit livre rouge » inviterait régulièrement l'auteur de Deux innocents en Chine à le rencontrer aux joutes de hockey du Forum, sur sa glace...