Les années folles...

Jean-François Nadeau
Édition du samedi 29 janvier 2000

Les années 20, pour tout un monde, furent celles des traversées transatlantiques, de l'alcool, des volutes de fumée, des voitures, des clubs, des Crésus américains, du nudisme allemand, des allures de femmes-garçons, de la danse, du cinéma muet et de l'inflation rapide. C'est l'époque où Aristide Briand signe le traité de Locarno pour préserver la paix de 1918. C'est aussi celle de Benito Mussolini, admiré par des hommes aussi différents que Churchill, Gandhi ou Roosevelt, en qui l'on voit un orateur capable d'assécher les Marais Pontins et de faire arriver les trains italiens à l'heure.

Au Canada français, l'Église règne après avoir réduit en cendres les principaux centres d'opposition à la fin du XIXe siècle. L'économie continue de dépendre beaucoup de l'exploitation des ressources naturelles par des intérêts étrangers. Même si le Canada français est entré de plain-pied dans l'ère de l'industrialisation, la faveur de ses élites va encore à des mouvements qui proposent instamment le retour à la terre comme idéal.

Au Devoir, Bourassa s'inquiète de l'accélération de la course du monde. Ces années marquent aussi pour Le Devoir, mais en particulier pour son fondateur, l'abandon d'un certain nationalisme après la condamnation papale de l'Action française en 1926.

Puis arrive le tragique automne de 1929, comme un coup de semonce donné au matérialisme. Le grand effondrement boursier jette à terre les quelques certitudes fragiles de ces années qui passent en coup de vent.

...puis ciel lourd

Comme dans tous les pays frappés par la crise économique, les dirigeants canadiens estiment tout d'abord que la situation, malgré sa violence, n'est que passagère. Or la désorganisation des marchés internationaux apparaît telle que l'on doit bientôt changer d'idée.

En 1935, la crise ne s'est pas encore résorbée. La chute des prix et la fermeture d'usines entraînent un taux de chômage sans précédent. La désorganisation socioéconomique s'avère favorable à la naissance de nouveaux mouvements politiques, tant à gauche qu'à droite. On cherche une voie de sortie praticable.

Au Devoir, on fustige notamment les politiques du gouvernement fédéral qui éloignent les Canadiens français des centres de décisions. Le journal fait aussi la part belle à un prêtre-historien, l'abbé Lionel Groulx, ainsi qu'à ses disciples, qui sont alors de plus en plus nombreux. Plusieurs études ont été consacrées depuis à cette période trouble de l'histoire du journal, certaines plus enclines à voir ce qu'elles comptent y trouver qu'autre chose, mais toutes observant les traits antidémocratiques, antiparlementaires et anticommunistes qui se dégagent alors de la lecture du quotidien du soir montréalais.

Malgré tous les efforts entrepris pour résoudre la crise économique, seul le début des hostilités en 1939 permet vraiment de résorber le chômage endémique qui affecte la population canadienne pendant toute la décennie. C'est comme si le malheur des hommes ne trouvait remède que dans le malheur de l'humanité tout entière. Favorable à la défense du Canada, mais peu enclin à l'idée de voir le peuple canadien-français se battre sous l'uniforme anglais, la direction du Devoir appuie le mouvement anticonscriptionniste et accorde son attention à un Henri Bourassa qui retrouve une seconde jeunesse en haranguant les foules ainsi qu'à des jeunes gens tels Jean Drapeau, Michel Chartrand et André Laurendeau, leaders de la Ligue pour la défense du Canada.

Ce sont des années de tensions intérieures extrêmes qui feront écrire à André Laurendeau, rétrospectivement, que nous nous étions rendus sourds volontairement aux bruits de la guerre.