
À la fin du XXe siècle, la planète compte six milliards d'êtres humains, soit à peu près trois fois plus qu'en 1910, à l'époque de la fondation du Devoir. Pour nombre d'historiens, les années 90 appartiennent déjà au prochain siècle, dans la mesure où l'effondrement en 1989 du système soviétique marque une coupure. Mais la violence des années 90 n'est tout de même pas sans rappeler le caractère chaotique du siècle que nous quittons. « Chaque jour, en dépit du cessez-le-feu, des gens sont tués ou blessés à Sarajevo », écrit Pierre Vallières dans Le Devoir du 28 juillet 1994.
Sans pour autant qu'il soit question officiellement de guerre, la décennie 90 donne lieu à plus d'opérations militaires que la simple mémoire des pages quotidiennes d'un journal pourrait se rappeler. Des opérations souvent d'une rare violence sont menées en Somalie, au Liberia, au Soudan, en Tchétchénie, en Moldavie, en Irak, en Afghanistan, en Haïti, en Irlande du Nord, au Timor oriental, au Tadjikistan et dans nombre d'autres contrées. Sur le plan économique, l'effondrement des marchés en Asie, pourtant donnés en exemple depuis plus de dix ans, montre à quel point l'économie mondiale, toujours plus intégrée et universelle, demeure fragile.
Au Canada, Le Devoir sera parmi les premiers à attirer l'attention sur les enjeux de l' Accord multilatéral sur les investissements (AMI) et à susciter le débat sur l'orientation donnée à la mondialisation des marchés. Toujours au Canada, un survol des pages du quotidien suffit par ailleurs pour montrer à quel point ce pays apparaît instable à force de poursuivre un débat constitutionnel de plus en plus tordu. Depuis le rapatriement unilatéral de la Constitution en 1982, le Canada n'a cessé de trébucher sur les dogmes d'un système si rigide qu'il apparaît désormais impossible de le voir intégrer le Québec en son sein.
Dernière manifestation en date de ce dogmatisme, le projet de loi sur la clarté d'une éventuelle question référendaire et du résultat du vote est déposé par le gouvernement Chrétien en décembre 1999. Ce projet confirme au moins que, partout dans le monde au cours du XXe siècle, on aura voulu définir à son avantage ce qu'est l'exercice d'une véritable démocratie. Si le premier ministre Wilfrid Laurier pouvait affirmer, confiant, que le XXe siècle serait celui du Canada, qui donc oserait professer chose pareille au sujet du XXIe?