Lettre de Fadette

Henriette Dessaules

En ce temps-là, les journaux accordaient une place spécifique aux sujets dits féminins, pas toujours féministes on s'en doute. Celle qui longtemps signa sous le pseudonyme de Fadette avait pour nom véritable Henriette Dessaules.

L'avarice, quel défaut détestable, admirablement illustré dans le Séraphin des pays d'en haut. L'avarice, c'est retenir pour soi, pour le plaisir de l'accaparer, tout ce qui pourrait aller aux autres sans nous nuire. Cette définition s'applique également à l'avarice morale trop souvent rencontrée.

L'avarice morale étouffe les bons élans, divise les familles, enlève à celui qui en est possédé tout sentiment de justice et de charité.

On trouve l'avarice morale dans toutes les classes: domestiques, employés inférieurs et supérieurs donnent le moindre effort pour la plus forte somme. Chez les patrons, c'est l'exploitation des talents et des activités. À l'occasion, ils s'emparent des droits et des biens de ceux qu'ils trompent ou qu'ils dominent, devenant tout simplement des voleurs. On trouve partout des âmes mercenaires, des consciences faussées par l'égoïsme, des gens dont l'esprit ne voit que le petit côté des choses et lui sacrifient les principes élevés qu'ils ont écartés pour rendre plus facile le culte qu'ils ont pour eux-mêmes.

L'avarice morale, c'est donc calculer, mesquiner, faire abstraction de ses obligations pour satisfaire ses intérêts, ses ambitions, son plaisir et ses conceptions étroites de la vie.

Il est indéniable que cette avarice morale, de plus en plus fréquente, est la conséquence d'une éducation molle et incomplète: faiblesse des parents, insouciance des maîtres, indépendance et égoïsme des jeunes créent une atmosphère malsaine en train de tuer le culte du beau et du bien.

De toute nécessité il faut élever le niveau des vies humaines, donner aux esprits plus de lumière, aux volontés plus de force, aux coeurs plus de chaleur et de générosité. C'est une éducation à faire.

On disait devant moi l'autre jour: « On parle plus aux Canadiens de leurs droits que de leurs devoirs. » On peut dire la même chose des individus qui croient volontiers que tout leur est dû et qu'ils ne doivent rien aux autres!

Enseigner les devoirs, c'est le rôle des grands éveilleurs d'âmes; ils s'y dévouent, rencontrant tant d'indifférence et même d'hostilité, qu'il faut à leurs âmes d'apôtres, pour persister, la conviction qu'ils finiront par créer un esprit nouveau au moins dans une élite. Chacun dans notre rayon d'action nous devrions les aider en nous servant d'abord du plus puissant moyen: l'exemple. À quoi sert de prêcher la générosité si on pratique l'égoïsme? La générosité, du coeur, cela s'enseigne et c'est un enseignement de tous les instants et très difficile, puisqu'il faut se vaincre soi-même pour en démontrer la beauté aux enfants, naturellement égoïstes et qui réfléchissent si peu.

Si l'on tuait l'avarice morale dans la vie de famille, la société s'améliorerait sensiblement sous ce rapport. Les éducateurs qui enseignent la générosité ne doivent pas croire qu'ils auront de grands succès visibles; qu'ils s'encouragent cependant, en se rappelant que la semence du bien est parfois longue à germer, que, semblable aux grains dans la terre, il faut de la lumière et de la chaleur pour les faire sortir du sol.