Enfin un déficit

Gérard Filion
Édition du 15 avril 1961

Que cela peut paraître étrange, dans un contexte où l'on sabre les actifs de l'État, de voir un journal se féliciter d'un budget déficitaire qui permettra la mise en place d'infrastructures sociales...

Enfin, nous aurons un déficit. Ce n'est pas un cri de joie, mais un soupir de soulagement.

L'ancien gouvernement nous avait inculqué la religion des surplus. Pour que la province soit bien administrée, il fallait que les revenus excèdent les dépenses et que la dette diminue constamment. À ce compte, l'État provincial aurait fini par ne plus devoir un sou à personne.

Pourtant l'expérience démontre qu'une administration publique, si elle veut progresser, doit avoir recours à l'emprunt. Pas pour ses dépenses courantes, certes, car elle s'habituerait à vivre ainsi au-dessus de ses moyens; mais pour des investissements publics.

Voyons ce que font les administrations locales. Une ville n'attend pas d'avoir les fonds pour décider de construire un aqueduc, ou un réseau d'égouts, de paver ses rues, d'acheter un outillage pour la protection contre l'incendie; elle emprunte par émission d'obligations et amortit la dette sur 20 ans. Il y a deux avantages à la méthode: le premier, c'est de jouir tout de suite de services qui seront payés plus tard: le deuxième, c'est de faire payer par les citoyens qui viendront s'y établir durant les années suivantes les services dont ils bénéficieront. Même chose pour les commissions scolaires. On ne bâtit pas d'écoles payables en une seule année. On emprunte la somme nécessaire et on amortit sur 20 ans. C'est d'ailleurs ainsi que nous agissons dans nos affaires privées. La différence entre un Européen et un Nord-Américain est la suivante: l'Européen économise toute sa vie pour acheter à l'âge de 60 ans une maison dont il n'a plus besoin. Le Nord-Américain achète à crédit, au moment de son mariage, la maison dont il a besoin, et il met toute sa vie à la payer. Malgré tout le mal qu'on dit du crédit et des achats à tempérament, le système est à la base de notre économie: celui qui ne joue pas le jeu se laisse dépasser.

C'est ce qui est arrivé à la province de Québec. Elle aurait, paraît-il, la dette la plus basse par tête de population. Sa dette consolidée est de 305 millions de dollars comparativement à 1393 millions pour l'Ontario. Nos voisins sont donc endettés quatre fois et demie plus que nous. Leur situation est-elle si pénible? Allons-y voir. Quand on descend de l'avion à Malton, on voit tout de suite la différence. Le réseau routier du Toronto métropolitain est un des plus beaux et des plus modernes d'Amérique du Nord. On pénètre jusqu'au coeur de la ville de Toronto par des autoroutes rarement congestionnées. Par comparaison, le trajet de Dorval à Montréal est pénible, lent, laid. Pas une seule voie importante qui pénètre au centre de la ville. Des commencements de boulevards qui aboutissent à des culs-de-sac, des embouteillages indescriptibles aux noeuds importants de circulation. Nous serions mieux d'avoir 100, 200, 500 millions de dollars de dettes de plus, mais des routes par lesquelles nous pourrions aisément circuler.

C'est ce que le gouvernement paraît avoir compris. Les dépenses capitales seront finalisées à même des emprunts publics. M. Lesage, dans son discours du budget, annonce des emprunts de l'ordre de 175 millions au cours du présent exercice.

Le malheur, c'est que la mesure arrive en retard. Durant les 10 premières années de l'après-guerre, l'argent était abondant et les taux d'intérêt peu élevés. Les gouvernements pouvaient emprunter à 3 1/2, au maximum 4 %. Depuis trois ans, l'argent est devenu rare et cher. Les emprunts publics se négocient entre 5 1/2 et 6 %. Et encore, le marché se fait difficile: les financiers font leur bec fin, parce que les épargnants sont exigeants. Une valeur au rendement inférieur à 6 % ne trouve pas aisément preneur.

Le gouvernement Lesage réussira-t-il à négocier facilement les 175 millions qu'il se propose d'emprunter? C'est probable, mais à la condition d'y aller par petites tranches. Vingt-cinq millions de dollars à la fois, au maximum 40 ou 50 millions. Un emprunt global de 175 millions d'un seul coup risquerait de coller, car il ne faut pas oublier que le gouvernement de Québec n'est pas le seul sur le marché financier. M. Fleming vient d'annoncer un modeste emprunt de 300 millions. La Ville de Montréal est prise depuis quelque temps d'un appétit vorace pour ses travaux publics, et surtout pour le métro dont le projet se précise davantage d'une semaine à l'autre.

Le discours du budget ne nous apprend rien de neuf. Nous savions déjà, par le dépôt des estimés budgétaires, que les crédits du ministère de la Santé feraient un bond à cause de l'assurance-hospitalisation. En fait, les sommes consacrées à la santé publique durant le présent exercice seront de l'ordre de 120 millions, comparativement à 74 millions durant l'exercice précédent: la différence de 46 millions représente le coût de l'assurance-santé pour 12 mois, comparativement à trois mois pour l'exercice 1960-1961.

Le bond le plus spectaculaire est fait du côté de l'instruction publique: 142 millions comparativement à 107 millions. Cette hausse de 35 millions ne contient pas les dépenses capitales des universités. M. Lesage a annoncé dans son discours que la province emprunterait 35 millions pour le compte des universités durant le présent exercice. C'est donc en fait 177 millions que le gouvernement de Québec dépensera au titre de l'instruction publique, à quoi il faut ajouter les crédits des 23 millions du ministère de la Jeunesse, pour un grand total de 200 millions. Si après cela nous restons un peuple d'ignorants, ce ne sera pas la faute du gouvernement. Au moins, nous aurons de grosses écoles, si nous n'en avons pas de bonnes.

Au chapitre des taxes, des changements insignifiants. L'impôt sur le revenu, c'est déjà une vieille affaire, a été augmenté pour aider au financement de la caisse d'assurance-hospitalisation. Le discours du budget nous annonce deux petits dégrèvements, juste de quoi nous payer un apéritif: la taxe de 5 % sur les repas de moins de 1 $ est abolie, la taxe de 2 % sur l'huile à chauffage disparaît. Mais en revanche, le client paiera 5 % sur l'apéritif qu'il commandera avant le repas et probablement aussi le digestif après le café. Ce que le fisc nous donne pour manger, il nous l'enlève pour boire.