Trop de défense mène à la guerre

Paul Sauriol
Édition du 17 mai 1948

Notre politique de défense nationale et de sécurité collective reste fondée sur l'axiome romain - « Si tu veux la paix, prépare la guerre » - qui pouvait être vrai au temps des petites armées de métier et des armes blanches, mais qui n'est plus du tout exact aujourd'hui. Au siècle de la guerre totale, qui prépare la guerre aura la guerre; parce que aucun pays ne peut soutenir longtemps l'effort démesuré que représente la course aux armements modernes.

Malgré cette évidence, les tenants d'une défense épuisante et prête à tout événement continuent de soutenir que c'est le seul moyen d'éviter la guerre, parce que c'est le seul argument qui tiendra en respect un agresseur que nos militaristes désignent en toutes lettres: l'Union soviétique.

Deux thèses aussi contradictoires s'excluent, et ne peuvent pas être vraies toutes deux en même temps. D'ordinaire, dans un tel cas, la vérité se trouve entre les deux extrêmes. La difficulté d'arriver à un tel juste milieu à propos de la défense apparaît dans toute son acuité lorsque l'on considère les exigences actuelles de la paix. Pour remporter la lutte politique, qui se déroule surtout en Europe, il faut obtenir une victoire économique qui exige de la part des pays américains un effort de très grande envergure, une offensive maximum sur le plan de la production alimentaire et industrielle.

Or c'est au moment où s'engage cette bataille de production que la propagande militariste réclame la diversion d'une bonne partie des énergies disponibles, pour les consacrer à un programme d'armement, d'entraînement, et peut-être avant longtemps de conscription dans le cadre d'un vaste système de sécurité collective.

Personne ne songerait à nier le fait que les problèmes de la paix sont collectifs, au moins dans une certaine mesure, et que le Canada ne peut pas les envisager isolément. Tout indique au contraire, à partir des données géographiques jusqu'au problème des dollars, que nous gravitons dans l'orbite de la grande puissance voisine. Comme nos chances de retrouver la paix seront fortement influencées par les entreprises des États-Unis dans le même sens, toute étude de notre rôle international doit commencer par un regard à Washington.

Les États-Unis sont en train de prendre des décisions qui soulèvent de vives critiques chez eux. Un journaliste aussi compétent et réputé que le critique militaire du New York Times, M. Hanson W. Baldwin, a dénoncé récemment l'orgie des dépenses militaires que prépare le Congrès, car il voit le danger de précipiter la guerre si le pays exagère ses préparatifs de défense militaire. Sa thèse nous apparaît irréfutable. [...]

Quand le budget militaire atteint de telles proportions, cela implique qu'une bonne partie de l'industrie du pays travaille aux armements, qu'une forte partie des matières premières, et notamment du métal, est détournée de la production civile; donc diminution dans la fabrication de maints appareils domestiques, attribution aux militaires d'une partie notable des autos et camions fabriqués, entraves sérieuses à la construction des habitations.

Il est nécessaire pour la grande puissance d'Occident de rester armée; le programme Marshall doit aussi comporter certains secours de caractère militaire aux pays d'Europe menacés par l'agression communiste. Mais il paraît évident que les États-Unis ne peuvent pas accomplir en même temps et pendant longtemps les quatre tâches qu'on semble envisager: restaurer l'économie de l'Europe, armer l'Europe occidentale comme si elle devait avoir à repousser un assaut de l'URSS, maintenir en bon état la puissante armature économique des États-Unis, et constituer une force militaire suffisante pour écraser rapidement toute agression soviétique nouvelle.

Sous prétexte de faire peur aux Soviets, de telles dépenses militaires risquent de compromettre le plan Marshall, ce qui amènerait la guerre, et risquent même de saboter l'économie intérieure du pays, ce qui briserait rapidement la grande machine militaire. La conséquence fatale de tous ces programmes d'armements, c'est que sous peine de tuer le pays par cette épuisante paix armée, si elle durait seulement une dizaine d'années, il faudrait se lancer dans la guerre pour sortir de cette course au suicide économique.

[...]

Quand on examine dans ce contexte les clameurs de certains milieux canadiens pour que notre pays se lance lui aussi dans les armements, le paradoxe est encore plus flagrant. Les États-Unis peuvent, tout en tenant compte des autres exigences de leur rôle international, maintenir une défense militaire qui, sans être accablante pour eux, serait de taille à faire réfléchir l'URSS.

Mais quand même le Canada enflerait sa défense jusqu'à en crever, jamais nous ne pourrions faire la moindre peur aux Soviets. De même il nous est radicalement impossible d'assurer une défense quelque peu adéquate de notre immense territoire. Cependant, tout effort militaire disproportionné à nos moyens limités aurait pour effet de compromettre notre rôle dans le programme d'aide à l'Europe.

De sorte que si, d'une part, le fait de nous armer ou de ne pas nous armer ne peut rien changer au danger de la guerre, par contre un échec quant à notre participation au programme Marshall pourrait nuire sérieusement à la restauration de l'Europe, car notre puissance de production pour la paix est proportionnellement plus grande que nos possibilités dans l'ordre militaire.

Devant cet angoissant problème, il n'est donc pas outré de conclure que sous le beau prétexte de promouvoir la paix, nos militaristes d'Ottawa, qui masquent leurs projets sous le vocable de la sécurité collective, font exactement ce que le Canada peut accomplir de plus dangereux pour susciter la guerre, puisqu'ils vont affaiblir notre économie nationale, notre seule arme efficace au service de la paix.