La commission de chômage et les bons de secours: une innovation projetée qui alarme le petit commerce

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Louis Dupire
Édition du 27 septembre 1933

Avant la création des allocations de chômage ou secours directs, la Société Saint-Vincent de Paul opérait dans un bon nombre de paroisses. Les vivres que la conférence distribuait, elle se les procurait chez les épiciers catholiques de la paroisse. Et souvent, grâce à son intervention, cet épicier faisait crédit à une famille gênée; il accordait spontanément les mêmes facilités à bon nombre de familles dont il avait la clientèle et temporairement à court d'argent parce que le chef était en chômage.

L'épicier ou le boucher n'agissait pas ainsi par pur altruisme. Il conservait de la sorte un acheteur qui acquitterait ses dettes une fois remis au travail. S'il se rendait service à lui-même, il rendait aussi service au chômeur.

Quand vint la crise, la Saint-Vincent de Paul, qui fut priée d'assumer l'écrasante charge de la distribution des allocations de chômage, resta fidèle à l'ancienne pratique en l'étendant. Il fut loisible à tout porteur de bon d'acheter chez tous les marchands de sa nationalité, dans les limites de sa paroisse.

C'était, cette fois, faire oeuvre de justice que d'appliquer cette pratique; c'était, au surplus, conjurer une catastrophe. Le chômage était en avance sur l'organisation des secours directs et les arrérages, chez un grand nombre d'épiciers, de bouchers, de laitiers, de boulangers, de marchands de charbon, s'étaient accumulés. Laisser ceux-ci avec leurs dettes en les privant de leur clientèle dès lors que celle-ci pouvait désormais payer au fur et à mesure qu'elle achèterait, c'était les acculer à la faillite.

On aurait tort de croire que les marchands voyaient dès lors la fin de leurs soucis. Ils avaient, au contraire, à entrer souvent en lutte continuelle avec le chaland qui voulait sortir de la liste, acquérir des denrées non autorisées. De plus, l'encaissement des bons, grâce à la complication et à la lenteur des rouages administratifs, était long. Et comme la Ville refusa constamment de se porter garante des bons, il devint impossible de les escompter chez les grossistes et les banquiers. Parfois, les délais ont atteint quatre ou cinq mois, sans qu'il fût toujours de la faute de la Ville; mais, quelle que soit la cause, le marchand a souffert et, dans bon nombre de cas, souffre encore des embarras sérieux.

La commission de chômage n'a encore rien changé quant à la négociabilité des bons, mais elle se prépare, dit-on, à décréter qu'ils seront valables chez tous les marchands. Ou, en d'autres termes, on doit abandonner la pratique sage maintenue jusqu'ici par la Société Saint-Vincent de Paul.


Il faut regarder avant de sauter, en tout temps, mais particulièrement en temps anormal. Au dire des intéressés, cette modification peut entraîner la ruine d'un grand nombre, sinon de la majorité des marchands encore chargés de bons. Même à supposer que ces prédictions pessimistes outrent la vérité, est-il excessif de dire que nous sommes menacés d'une catastrophe?

Cette modification ne serait pas juste: elle punirait des gens qui ont patienté et qui, souvent à grand sacrifice, ont financé les secours directs.

Elle ne serait pas logique: la disparition d'un boucher, d'un épicier, d'un laitier, d'un boulanger, qui est employeur, qui a deux, trois, quatre ou 20 personnes à son service, multiplierait le nombre des chômeurs directement et indirectement encore bien plus. Les organisations de vente centralisées emploient peu de monde, le moins de monde possible. Elle serait enfin un désastre économique; qu'on essaie de mesurer le retentissement de la disparition du commerce libre. Cette disparition menace non seulement le grossiste, non seulement le banquier, mais les professionnels eux-mêmes. L'avocat, qui aura moins de causes, le notaire, moins de contrats, le comptable, moins de comptes, l'architecte et le constructeur, moins d'entreprises. Bref, les répercussions sont infinies de la ruine d'un grand nombre de petits patrons, industrieux, actifs, de propriétaires qui paient des taxes et sont les surveillants les plus vigilants de la chose publique.

Les grands commerces qui nous tiennent dans leurs chaînes auraient d'ailleurs la prétention - eux pour qui la vente à crédit est impossible - d'obtenir que les bons fussent échangeables à vue contre un bon du trésor municipal négociable en banque. De sorte qu'ils rentreraient en scène au moment où le bon vaudrait de l'argent comptant, ce qui aurait le double avantage de les faire apparaître comme vendant à meilleur marché que leurs collègues pour qui le bon était nécessairement du crédit et d'accroître singulièrement leur chiffre d'affaires.

Mais, dira-t-on, qu'est-ce que l'épicier peut craindre s'il n'a pas exploité sa clientèle chômeuse? Il a toute les raisons de craindre, même s'il ne s'est pas livré à l'exploitation (ce qui lui était d'ailleurs assez difficile, parce qu'il n'y a pas une seule paroisse où les bons ne soient négociables que chez un seul marchand. Donc, la sauvegarde de la concurrence n'a pas été abolie). Mais le négociant a été souvent contraint de ramener le chômeur à l'ordre, de l'empêcher d'outrepasser la valeur de son bon, de le tenir à la liste des articles seuls permis.

Parfois, quand il avait affaire à un bon « ancien client », il lui a consenti quelques avances. Mais le client, même celui-là, lui restera-t-il fidèle? Aigri, humilié, persuadé par les annonces, souvent fallacieuses de certains commerçants vendant pour argent comptant et sans distribution à domicile qu'il était exploité, le chômeur raisonnera à tort, oubliera toutes les lois de la solidarité et s'empressera d'aller ailleurs. Il a été comme en tutelle et il voudra s'émanciper. C'est de la psychologie élémentaire.

Les gens du conseil municipal empêcheront-ils ce désastre? S'ils n'interviennent pas, nous perdrons le petit commerce, soit à peu près tout ce qui nous reste dans le domaine économique. Encore une fois, le mot désastre est-il trop fort?

La création de la commission de chômage a évoqué à notre mémoire une histoire de chasseur. Ce n'est pas à tort qu'on tient le renard pour supérieurement intelligent, disait celui-ci. Voyez, par exemple, comment il se débarrasse de la vermine. Il prend un morceau de mousse et s'enfonce dans l'eau petit à petit, tenant toujours le morceau de mousse au-dessus de celui-ci. Les puces s'y réfugient. Une fois épucé, le renard abandonne dans le courant le morceau de mousse.

Pour ceux de nos édiles qui refusent d'intervenir, de se mêler le moins du monde des affaires de la commission, celle-ci est le morceau de mousse qu'ils ont inventé pour laisser aller à vau-l'eau leurs promesses et leurs obligations.

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