Lise Bissonnette est née à Rouyn en 1945. Elle a été directrice du Devoir de 1990 à 1998.

Le XXe siècle baigne dans l'ambivalence. Des progrès considérables, des échecs retentissants. La fièvre peut exalter, elle peut aussi rendre malade. L'histoire récente, comme probablement tous les pans de l'histoire qu'on pourrait examiner, possède son côté soleil et son côté ombre.
Lise Bissonnette réfléchit et pose la question du souvenir à garder du siècle qui fut en termes de mutations. Qu'est-ce qui a changé, et qu'est-ce qui aurait dû, ou pu, changer?
Soleil. La grande mutation positive, c'est la marche des femmes vers l'égalité. « Voilà la chose qui a basculé dans le siècle, souligne-t-elle. La marche est loin d'être terminée, mais lorsqu'on regarde derrière nous, on se dit qu'on a enfin franchi le pas où la barrière psychologique est traversée. »
« Nous sommes loin d'avoir atteint l'égalité à tous égards. C'est loin, et même très loin d'être fait dans tous les pays du monde. Mais on peut dire qu'il s'agit d'un phénomène irréversible, et des phénomènes irréversibles, on n'en voit pas des milliers dans un siècle. Des phénomènes qui changent à ce point la société, les moeurs, la façon de voir les choses. »
« Attention, cela ne modifie pas tout dans la manière dont les sociétés sont menées. Je ne crois pas, par exemple, que le pouvoir va changer quand les femmes y arriveront en majorité, que la nature de l'exercice du pouvoir est fondée sur la biologie. Mais il y avait une discrimination fondamentale, forte, structurée, qui rejetait à l'extérieur d'un certain nombre d'activités très importantes la moitié de la population. »
« Maintenant, l'équilibre s'est rétabli, et c'est une victoire absolument extraordinaire pour le genre humain dans sa totalité », affirme Mme Bissonnette, qui va jusqu'à comparer l'avancée des femmes, toutes proportions gardées, à la victoire sur l'esclavage.
Ombre. Ce siècle est aussi de bruit et de fureur, de sang, de larmes et de terreur. Impossible d'ignorer cet événement charnière que fut la guerre de 1939-45. Le conflit armé lui-même, bien sûr, mais surtout les questions morales qu'il n'a pas cessé de poser au monde par la suite, et auxquelles nous sommes toujours confrontés un demi-siècle plus tard.
« Cette horreur-là, pas seulement celle de l'Holocauste mais aussi celle du massacre délibéré et de la tuerie à grande échelle, a posé la question du bien et du mal. On est sorti de la guerre avec d'énormes questions morales qui ont mis un temps considérable non pas à être résolues mais à être seulement posées », dit Lise Bissonnette.
« Par exemple, au Québec, il y a eu une longue hésitation à admettre un certain nombre de réalités assez odieuses, qui nous avaient menés à fermer les yeux sur des aspects de cette guerre-là. Ç'a été vrai pour le racisme, ou pour l'antisémitisme, ou pour la collaboration dans le cas de la France et un peu du Québec. »
« Tout ce que les gens disaient au sortir de la guerre, c'était "plus jamais", mais de là à aller aux sources du problème et à reconnaître quelles étaient nos responsabilités, il y avait une marge. »
Et même aujourd'hui, ces questions morales continuent de hanter l'humanité. Faisons les nuances qui s'imposent, mais il reste que la fin du XXe siècle aura vu le Rwanda et le Kosovo, des dérapages qui tendent à montrer que « la leçon de la guerre, qui aurait dû être une leçon morale collective énorme, n'est toujours pas apprise cinquante années après ».
Il y a plus. Mme Bissonnette évoque l'écrivain Didier Decoin, qui disait qu'aujourd'hui, on sait où se trouvent le bien et le mal. Alors que les populations du début du siècle dernier étaient forcément moins informées, notre époque ne peut plus plaider l'ignorance en face des dictatures, des tyrannies et des exactions. Mais une complaisance certaine, inacceptable, demeure, qu'on retrouve dans l'attitude des démocraties occidentales pressées de commercer avec n'importe qui et qui soutiennent que de l'ouverture économique naîtra l'ouverture démocratique.
« J'ai toujours été étonnée, note-t-elle, qu'on ne soit pas mieux gardé contre les tyrannies, pas plus indigné après l'expérience de la Deuxième Guerre mondiale. Que la volonté de réaction n'ait pas été plus forte que ça. Et là-dessus, la capacité de complicité des États dits démocratiques est beaucoup plus grave que l'indifférence des populations. »
Par exemple, « ce n'est pas l'histoire du traitement des manifestants à la réunion de l'APEC qui m'indigne. C'est la volonté [qu'a eue le gouvernement du Canada, avec l'accord tacite des autres] de dérouler le tapis rouge pour Suharto ».
Si donc l'ignorance ne peut plus servir d'argument, mais si la duplicité persiste tout de même, comment envisager la suite des choses? « Beaucoup de gens terminent le siècle en espérant que les choses vont aller mieux à cause des instances internationales, à commencer par le Tribunal pénal international, mais mon jugement est très réservé là-dessus. Le TPI est une bonne chose, mais il reste beaucoup de chemin à faire, dans tous les pays industrialisés, pour que le discours corresponde à la pratique. »
« Dans la même veine, prenons par exemple l'affaire Pinochet: c'est un cas d'espèce qui donne bonne conscience aux États. Mais pendant ce temps-là, quantité d'autres anciens dictateurs courent toujours et ne sont pas inquiétés. »
Retour au Québec. Lise Bissonnette suit de près les débats qui ont cours sur la Révolution tranquille, la mutation la plus importante du siècle, à son avis, mais qu'un courant de « révisionnisme » tend à ramener non plus à une rupture draconienne avec le passé mais à une simple accélération d'un phénomène qui s'était fait jour longtemps avant.
Elle dit aimer prendre connaissance des analyses d'historiens qui affirment que « le monde n'est pas né avec l'élection de Jean Lesage ». Que lorsque se sont pointées les années 1960, la révolution des moeurs était déjà commencée à Montréal. Que l'économie québécoise était industrielle avant la Révolution tranquille et qu'il n'est pas vrai qu'on est passé de la ruralité à l'industrialisation du jour au lendemain. Que les valeurs laïques avaient déjà commencé à faire leur apparition.
« J'écoute tout ça avec beaucoup d'intérêt, dit Mme Bissonnette. J'écoute ces gens qui retrouvent les premiers craquements qui ont mené à la crue des eaux. Mais malgré tout, je n'arrive jamais à me rendre à leur raisonnement. »
« Selon moi, les années 1960 ont été vraiment significatives. Il y avait, avant la Révolution tranquille, une chape qui pesait sur le Québec. On n'a pas inventé ça. Il y avait toute une série d'interdits ou de normes qui gouvernaient notre vie, qu'on le veuille ou non. Ces interdits recouvraient des comportements divers, de l'avortement jusqu'aux lectures qui étaient proscrites. »
« Un certain nombre de gens, une certaine bourgeoisie, s'en étaient affranchis. Mais pour la majorité des gens, la vie se déroulait au rythme de la catholicité. Nous n'avons pas rêvé ça: dans nos écoles publiques, dans nos institutions, dans nos musées, dans nos journaux, une chape pesait sur l'ensemble du Québec. Les structures sociales et économiques étaient probablement en voie de changer, mais ces interdits existaient. Personnellement, j'ai eu 15 ans dans la noirceur puis 20 dans la liberté. Pour moi, c'est clair et limpide », déclare Lise Bissonnette.
Elle ajoute que des dégels ont été constatés, à peu près au même moment, dans d'autres sociétés, mais que le degré d'intensité avec lequel la situation a évolué ici - peut-être en raison du retard qui avait été pris - rend le dégel québécois particulier. Tout comme la désillusion qui a suivi. Car la Révolution tranquille n'a pas, selon Mme Bissonnette, tenu toutes ses promesses.
« Ç'a été une période extraordinaire. Mais le désarroi consécutif a été énorme aussi. Je me souviens, dès le début des années 1970, quand je suis revenue de mes études en Europe, d'avoir senti un questionnement: que fait-on avec cette nouvelle liberté? »
« Aujourd'hui, on est dans le désenchantement parce qu'on n'a rien fait avec ça, ou si peu. Désenchantement culturel: on a raté en grande partie notre réforme de l'éducation. On a assuré l'accès aux études, mais pour arriver à quels projets et résultats culturels? Comme l'a souligné Victor-Lévy Beaulieu, le type de culture de masse auquel le Québec est arrivé est assez désarçonnant. La culture populaire manque d'un minimum de noblesse qui est accessible à tout le monde. »
« Désenchantement politique: le problème pour moi n'est pas le progrès ou non de la souveraineté mais la vigueur et la qualité du débat qui laissent à désirer. Je constate un je-m'en-foutisme extraordinaire avec lequel je suis en désaccord, parce que c'est comme si on disait: "les problèmes sociaux, on est fatigués d'en parler, alors on laisse tout tomber." »
Lise Bissonnette dit être bien placée, de son poste de p.-d.g. de la Grande Bibliothèque du Québec à qui on répète fréquemment que cela va coûter trop cher, qu'on n'en a pas réellement besoin, etc., pour constater ce « négativisme ambiant », ce « scepticisme général », cette « absence de volonté d'entreprendre de nouveau de grands chantiers ».
Mais elle croit que les choses vont changer. « Je suis convaincue qu'on va retrouver cette énergie-là. Pas nécessairement pour refaire la Baie-James, mais on va retrouver le sens des projets qui demandent une mobilisation. » Après l'ombre, le soleil?