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Une piste dédiée aux sports non motorisés - 60 kilomètres de glisse au pays des chiens-loups

Louis-Gilles Francoeur   7 mars 2003  Nature
Le ski de fond offrira sa plus belle glisse de l'hiver en fin de semaine, et vous êtes déjà en train de songer au centre où vous irez ce week-end.

Mais vous est-il arrivé de vous imaginer sur une piste sauvage bien battue, sans les deux «rails» classiques, où les seules rencontres seraient des équipages de chiens attelés avec leur halètements joyeux? Une piste de 60 kilomètres, aussi longue, en somme, que celle du Petit Train du Nord mais totalement implantée en milieu sauvage, dans ces véritables jungles nordiques hivernales que sont les ZEC une fois ensevelies sous la neige?

Une telle piste, aussi méconnue que magnifique, existe bel et bien depuis le début de l'hiver à une heure trente de Montréal, d'accès gratuit mais réservé aux amateurs de sports non motorisés. Elle est gérée par la Corporation des sentiers de sports canins de Lanaudière. Il était écrit dans le ciel qu'une pareille piste devait être ouverte un jour dans cette région, probablement celle du Québec qui compte le plus grand nombre d'attelages canins, parce qu'elle est aussi la deuxième région du Québec en ce qui a trait la production de poulets.

«Ç'a pas rapport!», me dirait un ado de ma connaissance! Et pourtant, oui, ç'a rapport: plusieurs meutes s'approvisionnent gratuitement en poulets chez des éleveurs de cette région agricole qui, autrement, devraient payer pour se débarrasser de tous les poulets qui meurent chaque jour dans leurs établissements. L'abondance de ces poulets a par ailleurs généré une industrie de la nourriture pour animaux dans Lanaudière, qui permet aux propriétaires de meute de nourrir à bon compte les meutes de six à quarante pitous que les plus mordus possèdent, ceux qui ont besoin d'une écurie complète pour les compétitions qui les mènent chaque hiver jusqu'en Alaska ou en Oregon, où ils imposent l'excellence des attelages québécois.

Jusqu'à cette année, les mushers de Lanaudière, c'est-à-dire les conducteurs de traîneaux à chiens, entretenaient deux pistes d'environ 15 kilomètres chacune. L'une partait de Saint-Damien en direction de Saint-Zénon, l'autre partait de Saint-Zénon en direction de Saint-Damien... Lors des assemblées annuelles de l'association régionale des mushers, on a souvent organisé des corvées pour allonger la piste de un ou deux kilomètres.

Il y a deux ans, l'association a décidé de régler l'affaire d'un seul coup. Pourquoi ne pas ouvrir en une seule année les 30 kilomètres qui restent au lieu de mettre 30 ans pour le faire? Ici, je dois avouer être personnellement en cause: en effet, j'étais du groupe à l'origine de cette idée, et celle-ci, sous l'impulsion d'une équipe hypermotivée et du Conseil régional de l'environnement de Lanaudière, devait devenir un projet collectif aux résultats étonnants.

On n'imagine pas la somme d'efforts, de compétences et d'institutions publiques ou privées qu'il faut mobiliser pour ouvrir un chemin en forêt de 60 kilomètres! Personne, dans la petite association régionale des mushers, ne savait comment remplir une demande de subvention... C'est le Conseil régional de l'environnement, et plus particulièrement Michel Lambert, qui a piloté le projet devant les instances privées et publiques, notamment auprès du Fonds d'action québécois pour le développement durable (FAQDD). Ce fonds de 45 millions, créé entre autres pour permettre la création d'équipements collectifs durables et plus écologiques, a finalement débloqué la masse critique d'argent qui a rendu le projet possible, soit 65 000 $. Une somme équivalente a été fournie par des organismes de la région, qui se sont mobilisés en un temps record pour créer une infrastructure populaire vouée aux sports canins et aux sports non motorisés dans une région où la motoneige impose sa suprématie depuis des années...

C'est ainsi que la Fédération régionale des caisses populaires de Lanaudière, la société Ciment Saint-Laurent, la Fondation de la faune du Québec, la petite revue Le Garagiste et Emploi Québec se sont retrouvés, si on peut dire, attelés derrière le projet. La ZEC des Nymphes, que la piste de 60 kilomètres traverse en majeure partie, a pour sa part fourni une des contributions les plus essentielles, qui va dans le sens de l'ouverture de ces territoires fauniques à des activités récréatives nature. Et les trois municipalités de Saint-Zénon, Saint-Damien et Sainte-Émélie-de-l'Énergie continueront de contribuer au sein de la corporation régionale, qui gère désormais cette nouvelle infrastructure régionale multifonctionnelle qui pourrait s'ajouter dès l'été prochain au réseau des grands sentiers régionaux et nationaux.

Deux ans plus tard, le ruban enneigé de 60 kilomètres voit maintenant défiler chaque jour des équipages de chiens endiablés parmi les rares skieurs qui ont jusqu'à présent éventé ce secret bien gardé... et qu'on gardera entre nous, d'accord?

Les travaux de déboisement de la nouvelle piste dédiée aux sports non motorisés ont commencé en mars et se sont terminés en novembre. Au total, 32 ponts de quatre à dix mètres de longueur ont été construits. À deux endroits où la piste croisait celle des motoneiges, on a construit des tunnels avec des tuyaux de quatre mètres de diamètre qui permettent aux mushers de passer sans contrainte sous les «chiens de tôle», comme les autochtones ont baptisé les motoneiges.

La piste sera notamment utilisée par une petite entreprise de Saint-Michel-des-Saints, Évasion Nature, qui se spécialise dans les expéditions en traîneaux à chiens. À Saint-Jean-de-Matha, une autre petite entreprise, Ski-os-skis (% 450 886-3661), initie maintenant les amateurs au ski-loup en terrain plat, une étape obligée avant de foncer dans les montagnes sur la piste des loups et des chiens-loups.

Deux mises en garde s'imposent cependant quand on fonce sur une piste de ce type. D'abord, il est préférable d'avoir des skis de fond de type hors piste, i.e. équipés de carres d'acier, car la piste actuelle n'est pas tracée avec les deux sillons habituels. Ça viendra, assure Michel Lambert. Des skis de fond ordinaires sont fort erratiques dans ces deux sillons. D'autre part, comme il n'y a aucun abri le long de la piste, sauf à 12 kilomètres du point de départ de Saint-Damien, de l'autre côté du lac La Pluie, il faut avoir des réserves d'énergie pour revenir et se débrouiller en cas d'orteils gelés, etc. Mais on peut compter sur un bon chocolat chaud à la roulotte installée au point de départ. Certains ont commencé à faire du camping d'hiver en bordure du nouveau sentier. Mais il faut avoir les moyens de ses rêves pour faire une pareille équipée en toute sécurité.

Rétrospectivement, en jetant un coup d'oeil sur le modeste point de départ de cette idée, je ne peux m'empêcher de penser que la réalisation de projets de cette envergure, qui exigent une incroyable mobilisation du milieu, perpétue au fond, tout en la renouvelant, la magnifique tradition de la corvée à la québécoise.
- Entrée par Saint-Damien: de Joliette, on se rend par la route 131 à Saint-Jean-de-Matha, qu'on dépasse d'environ huit kilomètres jusqu'au chemin de Saint-Damien (sur la droite, juste après le poste d'Hydro-Québec). On fait 800 mètres et on tourne à gauche, avant le pont, direction Crique-à-David Ouest. Le poste d'accueil se trouve environ 1,5 kilomètre plus loin. La route est ensuite carrossable, du moins à ce temps-ci de l'année, jusqu'au point de départ des chiens, quelques kilomètres plus loin.
- Entrée par Saint-Zénon: on continue sur la route 131 jusqu'à Saint-Zénon, qu'on dépasse de quelques kilomètres jusqu'à l'affiche sur la droite indiquant la route pour la réserve faunique Mastigouche. Quelques kilomètres plus loin, on tourne à droite au rang Saint-Joseph (à l'intersection, au chenil Gee-Haw). Pour obtenir des renseignements sur la piste: % (450) 884-0837. La piste commence à gauche, à la petite enseigne, juste après la grosse meute de chiens...
- Musher: le mot désigne les conducteurs d'attelages de chiens. Certains disent qu'il vient du commandement «Marche!» qu'utilisait un Français pour commander ses chiens à l'époque du Klondike. D'autres disent qu'il désignait plutôt les «marcheurs» qui, en raquettes, devançaient leurs chiens pour leur taper la piste. Tous s'entendent cependant sur l'origine française de ce terme d'allure anglaise mais désormais officiellement francisé!






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