La nature en héritage - L'île Verte passe au paysage humanisé
Écrin de verdure et de patrimoine préservé du temps au milieu du fleuve Saint-Laurent, l'île Verte constitue au Québec un joyau unique, tant biologique qu'historique. Mais comme c'est le cas de nombreux endroits à la beauté aussi stupéfiante et recherchée, c'est aussi un petit territoire menacé par le développement économique sauvage et par une inflation immobilière galopante. La solution visant à concilier la croissance et la préservation du patrimoine bâti et écologique réside peut-être dans la reconnaissance d'un statut tout aussi unique que l'île elle-même: celui de paysage humanisé. Une reconnaissance qui fait l'objet d'un combat de longue haleine.
Gilbert Delage n'est pas du genre à se laisser abattre. Ce fonctionnaire à la retraite du gouvernement du Québec et économiste de formation habite l'île Verte depuis 2000 et est maire de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs (la seule municipalité de l'endroit) depuis 2003. La reconnaissance du statut de paysage humanisé est pour lui un long combat qui est essentiel pour préserver l'intégrité de l'île. «Ça fait depuis que je suis arrivé ici que je travaille là-dessus et ça fait partie des raisons qui m'ont incité à faire de la politique. C'est vraiment très long comme combat, mais c'est absolument nécessaire si on veut que l'île demeure un endroit aussi attirant. Avec tout ce que l'on peut voir comme problèmes de développement aux Îles-de-la-Madeleine par exemple, je crois qu'il faut qu'on se prémunisse contre les abus d'un développement qui ne profite pas aux citoyens et aux milieux naturels dans lesquels ils vivent.»
Mais que vient faire le «paysage humanisé» là-dedans? Même si c'est un type de statut déjà fort utilisé en Europe, cette notion est toute nouvelle au Québec et l'expérience de l'île Verte constitue en quelque sorte un banc d'essai pour son intégration dans la gestion du territoire d'ici. Cependant, même si ce statut juridique a été inscrit en 2002 dans la loi québécoise sur la conservation du patrimoine naturel, aucune collectivité n'en bénéficie pour le moment. Et si jamais l'île Verte obtenait cette reconnaissance, elle serait le premier territoire québécois à bénéficier d'un tel statut.
Dans un contexte où plusieurs endroits représentant une grande valeur écologique et patrimoniale sont actuellement visés par de vastes projets de développement économique (le projet Rabaska à Lévis, par exemple), Gilbert Delage explique que le gouvernement ne voit pas forcément l'incursion du paysage humanisé dans le décor comme une bonne nouvelle. «Nous sentons une grande prudence de la part des autorités, affirme-t-il, il ne faut pas baisser la pression, et disons que, là-dedans, ma connaissance de la machine gouvernementale est primordiale.» C'est que le précédent de l'île Verte pourrait donner des idées à d'autres communautés...
Gilbert Delage explique par ailleurs que c'est la nature globalisante de ce concept qui fait peur aux autorités, qui voient en lui, à tort ou à raison, un verrou solide contre toute forme de développement. Parce que, dit-il, ce type de statut «prend en compte les transformations du territoire qui ont été réalisées par l'homme, tout en visant à assurer une croissance qui soit avant tout respectueuse du patrimoine bâti et naturel». Le paysage humanisé est donc en quelque sorte une «police d'assurance» qui encadre le développement de lieux qui, sans être des parcs naturels ou des réserves fauniques, doivent concilier la présence humaine et des impératifs de protection. «Nous sommes chanceux, explique Gilbert Delage, parce que le fait que nous soyons une île sur laquelle on ne trouve qu'une seule municipalité avec un territoire bien défini nous aide énormément à circonscrire notre action.»
Un statut particulier impose des obligations
Et que protège-t-on avec un «paysage humanisé»? Lors d'un colloque organisé par la Chaire UNESCO en paysage et environnement de l'Université de Montréal en 2005, Vincent Gerardin et Martin Joly, du ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs, avaient précisé la portée de ce statut. Le paysage humanisé permet, écrivaient-ils, de protéger la biodiversité des écosystèmes, mais aussi «les artefacts de la biodiversité (anciens cultivars, haies de pierre, etc.)», en plus de «valoriser des paysages remarquables façonnés par l'homme et menacés de disparition». Le tout s'inscrit dans une volonté de réaliser «des modèles de développement durable», tout en atteignant «l'objectif de 8 % d'aires protégées au Québec».
Gilbert Delage précise qu'un des facteurs fondamentaux qui doivent présider à la reconnaissance d'un tel statut, soit l'appui de la collectivité locale, est entièrement présent à Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. «Notre communauté est parfaitement consciente des défis auxquels elle fait face, et je peux dire que, dans ce dossier, nous sommes solidement unis.» Une cohésion d'autant plus facile à atteindre que l'endroit n'abrite que 40 personnes sur une base permanente, avec une pointe à 300 en période estivale.
Mais ce combat n'est-il celui que de quelques privilégiés qui ne veulent surtout pas partager leur coin de paradis? Le maire de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs est catégorique. «Si on veut préserver le caractère unique de l'île et surtout si on veut préserver son patrimoine et ses écosystèmes, nous n'avons pas le choix, on doit trouver un moyen d'encadrer le développement. Et cela, on le fait pour que le Québec conserve des lieux uniques qui témoignent de son histoire. Mais je veux être clair, on ne veut pas vivre dans un musée à ciel ouvert, nous ne sommes pas fermés à la modernité.»
Malgré la frilosité du ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs dans le dossier, Gilbert Delage croit fermement que le dossier connaîtra un dénouement heureux d'ici peu. «D'ici à quelques mois, nous devrions recevoir le statut de "paysage humanisé projeté", ce qui est la première étape qui mène vers la reconnaissance totale, d'ici à quelques années. Mais après tout le temps que la communauté a investi là-dedans, ce ne sont pas quelques années qui vont nous décourager!»
***
Collaborateur du Devoir
Gilbert Delage n'est pas du genre à se laisser abattre. Ce fonctionnaire à la retraite du gouvernement du Québec et économiste de formation habite l'île Verte depuis 2000 et est maire de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs (la seule municipalité de l'endroit) depuis 2003. La reconnaissance du statut de paysage humanisé est pour lui un long combat qui est essentiel pour préserver l'intégrité de l'île. «Ça fait depuis que je suis arrivé ici que je travaille là-dessus et ça fait partie des raisons qui m'ont incité à faire de la politique. C'est vraiment très long comme combat, mais c'est absolument nécessaire si on veut que l'île demeure un endroit aussi attirant. Avec tout ce que l'on peut voir comme problèmes de développement aux Îles-de-la-Madeleine par exemple, je crois qu'il faut qu'on se prémunisse contre les abus d'un développement qui ne profite pas aux citoyens et aux milieux naturels dans lesquels ils vivent.»
Mais que vient faire le «paysage humanisé» là-dedans? Même si c'est un type de statut déjà fort utilisé en Europe, cette notion est toute nouvelle au Québec et l'expérience de l'île Verte constitue en quelque sorte un banc d'essai pour son intégration dans la gestion du territoire d'ici. Cependant, même si ce statut juridique a été inscrit en 2002 dans la loi québécoise sur la conservation du patrimoine naturel, aucune collectivité n'en bénéficie pour le moment. Et si jamais l'île Verte obtenait cette reconnaissance, elle serait le premier territoire québécois à bénéficier d'un tel statut.
Dans un contexte où plusieurs endroits représentant une grande valeur écologique et patrimoniale sont actuellement visés par de vastes projets de développement économique (le projet Rabaska à Lévis, par exemple), Gilbert Delage explique que le gouvernement ne voit pas forcément l'incursion du paysage humanisé dans le décor comme une bonne nouvelle. «Nous sentons une grande prudence de la part des autorités, affirme-t-il, il ne faut pas baisser la pression, et disons que, là-dedans, ma connaissance de la machine gouvernementale est primordiale.» C'est que le précédent de l'île Verte pourrait donner des idées à d'autres communautés...
Gilbert Delage explique par ailleurs que c'est la nature globalisante de ce concept qui fait peur aux autorités, qui voient en lui, à tort ou à raison, un verrou solide contre toute forme de développement. Parce que, dit-il, ce type de statut «prend en compte les transformations du territoire qui ont été réalisées par l'homme, tout en visant à assurer une croissance qui soit avant tout respectueuse du patrimoine bâti et naturel». Le paysage humanisé est donc en quelque sorte une «police d'assurance» qui encadre le développement de lieux qui, sans être des parcs naturels ou des réserves fauniques, doivent concilier la présence humaine et des impératifs de protection. «Nous sommes chanceux, explique Gilbert Delage, parce que le fait que nous soyons une île sur laquelle on ne trouve qu'une seule municipalité avec un territoire bien défini nous aide énormément à circonscrire notre action.»
Un statut particulier impose des obligations
Et que protège-t-on avec un «paysage humanisé»? Lors d'un colloque organisé par la Chaire UNESCO en paysage et environnement de l'Université de Montréal en 2005, Vincent Gerardin et Martin Joly, du ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs, avaient précisé la portée de ce statut. Le paysage humanisé permet, écrivaient-ils, de protéger la biodiversité des écosystèmes, mais aussi «les artefacts de la biodiversité (anciens cultivars, haies de pierre, etc.)», en plus de «valoriser des paysages remarquables façonnés par l'homme et menacés de disparition». Le tout s'inscrit dans une volonté de réaliser «des modèles de développement durable», tout en atteignant «l'objectif de 8 % d'aires protégées au Québec».
Gilbert Delage précise qu'un des facteurs fondamentaux qui doivent présider à la reconnaissance d'un tel statut, soit l'appui de la collectivité locale, est entièrement présent à Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. «Notre communauté est parfaitement consciente des défis auxquels elle fait face, et je peux dire que, dans ce dossier, nous sommes solidement unis.» Une cohésion d'autant plus facile à atteindre que l'endroit n'abrite que 40 personnes sur une base permanente, avec une pointe à 300 en période estivale.
Mais ce combat n'est-il celui que de quelques privilégiés qui ne veulent surtout pas partager leur coin de paradis? Le maire de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs est catégorique. «Si on veut préserver le caractère unique de l'île et surtout si on veut préserver son patrimoine et ses écosystèmes, nous n'avons pas le choix, on doit trouver un moyen d'encadrer le développement. Et cela, on le fait pour que le Québec conserve des lieux uniques qui témoignent de son histoire. Mais je veux être clair, on ne veut pas vivre dans un musée à ciel ouvert, nous ne sommes pas fermés à la modernité.»
Malgré la frilosité du ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs dans le dossier, Gilbert Delage croit fermement que le dossier connaîtra un dénouement heureux d'ici peu. «D'ici à quelques mois, nous devrions recevoir le statut de "paysage humanisé projeté", ce qui est la première étape qui mène vers la reconnaissance totale, d'ici à quelques années. Mais après tout le temps que la communauté a investi là-dedans, ce ne sont pas quelques années qui vont nous décourager!»
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Collaborateur du Devoir
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