Kyoto, ou l'art de rater sa sortie
La ratification de l'accord de Kyoto annulera les gains économiques réalisés sous Jean Chrétien
Roger Phillips - Ex-président de la Chambre de commerce du Québec, Roger Phillips siège à plusieurs conseils d'administration. Il était auparavant président et chef de la direction d'IPSCO Inc. et a déjà été membre du Conseil économique du Canada. M. Phillips est officier de l'Ordre du Canada et membre titulaire du Physics Institute du Royaume-Uni.
18 septembre 2002
Actualités sur l'environnement
Si le premier ministre prenait sa retraite aujourd'hui, son héritage économique serait évident. Sous sa gouverne, le déficit a été éliminé, la dette a commencé à diminuer, les impôts ont baissé et le Canada a profité d'une croissance soutenue, accompagnée, depuis le 11 septembre 2001, d'un ralentissement moindre que celui subi par les États-Unis. Bien que certains déplorent le fait que la productivité canadienne demeure inférieure à celle de nos voisins du Sud ou que nos taux d'imposition ne soient pas encore entièrement compétitifs, la situation actuelle diffère largement de l'époque dépensière des années Trudeau ou de l'époque Mulroney, où les efforts ne donnaient pas les résultats escomptés.
Si on en croit les rumeurs, Jean Chrétien souhaite maintenant rehausser son héritage en effectuant un virage à gauche au cours des 18 derniers mois de son mandat. À cet effet, ses plus proches conseillers réfléchissent actuellement à toutes sortes de mesures sociales améliorées.
Certains commentateurs soulignent déjà que ce serait pure folie de dépenser des surplus qui pourraient s'avérer illusoires. Je ne souhaite pas ici ressasser des idées qui ont déjà été correctement exprimées. Je veux simplement souligner que même une brève exubérance dépensière, particulièrement si elle doit engager le gouvernement à long terme, pourrait facilement effacer tout progrès accompli depuis 1994 et ainsi provoquer un retour à une économie sous-performante et un niveau de vie réduit. Évidemment, ces mesures sociales améliorées seront assurément très populaires, comme l'indiqueront les sondages, j'imagine.
Mais il y a une distinction importante à faire entre la popularité de M. Chrétien au jour de sa retraite et l'héritage qu'il laissera. Ce dernier ne pourra d'ailleurs être mesuré que dans cinq, dix, vingt-cinq ou cinquante ans. Aussi pénible que pourraient être les répercussions d'une période de dépenses exagérées sur l'économie, cela ne serait rien comparativement aux conséquences liées à la ratification du protocole de Kyoto.
Bien que Kyoto soit populaire dans les sondages, le problème se situe au chapitre de la méconnaissance que les Canadiens ont de ses conséquences économiques, tant en termes absolus que relatifs.
Premièrement, Kyoto établit un niveau d'émissions fixe pour le Canada, peu importe notre population. Selon les termes de ce protocole, ceci signifie qu'à chaque année, notre objectif d'émissions par habitant devra diminuer avec la croissance de notre population. En effet, exception faite de ce qui provient des ressources naturelles, les émissions canadiennes sont causées à environ 80 % par la population.
Nous utilisons de l'énergie pour chauffer et rafraîchir nos maisons, faire fonctionner nos voitures, nous éclairer, actionner nos appareils, chauffer et climatiser nos lieux de travail, produire nos aliments et les livrer, à l'instar des autres marchandises, aux commerces. La majeure partie de cette énergie provient directement ou indirectement de l'utilisation de combustibles fossiles émettant des gaz à effet de serre. Sous l'emprise de Kyoto, plus notre population augmentera, plus nous devrons réduire nos émissions de gaz à effet de serre par habitant. Cela impliquera nécessairement moins d'automobiles, de plus petites maisons, moins de climatisation, et j'en passe.
Chaque fois qu'un immigrant arrivera d'Europe ou d'un pays en développement, nous aurons à partager avec lui les niveaux d'émissions imposés. En tenant pour acquis une croissance annuelle de la population de l'ordre de 1,5 %, ceci risque de poser un important problème: la consommation d'énergie par individu fixée par Kyoto en 2100 pourra être inférieure à la moitié de son niveau actuel.
Au contraire, les niveaux de consommation d'énergie par habitant en Europe pourront s'accroître en vertu de Kyoto car on estime que la population européenne est non seulement stable mais qu'elle diminuera au cours du siècle. De plus, cette situation sera accentuée du fait que cet immigrant européen venant au Canada laissera sa «portion d'émissions» virtuelle en Europe pour que celle-ci soit répartie entre ceux qui y restent tout en nous forçant à réduire nos propres portions pour les partager avec lui.
Les pays en développement ne sont pas assujettis à Kyoto, mais le fait d'accepter un immigrant de ces pays aura lui aussi un effet négatif sur nous. Bien que je me sois attardé à ce qui nous arrivera en 2100, l'étau se resserrera autour de notre qualité de vie bien avant cela. Kyoto nous forcera à adopter dès maintenant des mesures pratiquement draconiennes comparativement à nos voisins américains, qui ne sont pas sous le couvert de Kyoto.
Deuxièmement, l'impact de Kyoto sur l'investissement en capital au Canada se fera sentir presque immédiatement. Devant le choix de moderniser ou de développer vos installations nord-américaines, choisiriez-vous les États-Unis, qui n'ont pas à se préoccuper de Kyoto, ou bien un Canada, aux prises avec des pressions croissantes en matière d'utilisation (et de prix) de l'énergie, où règne un gouvernement d'envirocrates toujours prêts à réglementer?
La réponse est claire. Les investissements destinés au Canada vont s'envoler vers le sud, ce qui inscrira notre économie dans un cercle vicieux: les usines existantes deviendront moins compétitives et les nouveaux projets d'investissement de plus en plus rares. Il en résultera des pertes d'emplois, une baisse de la consommation, et cela aura un effet dissuasif encore plus grand sur les investisseurs. Cet aspect de l'accord de Kyoto se manifestera de façon concrète dès 2004.
Troisièmement, un des piliers historiques de l'économie canadienne a toujours été le secteur des ressources naturelles. Alors même que la planète épuise ses stocks de pétrole brut, nous avons toujours été fiers, alors que nos propres réserves traditionnelles s'amenuisent, de pouvoir compter sur des réserves de sables bitumineux et de pétrole lourd qui surclassent les réserves pourtant opulentes du Moyen-Orient.
Bien que la consommation de pétrole soit relativement propre comparativement au charbon, ce qui est peu connu, c'est que sa production et sa transformation produisent des émissions. Même si les producteurs canadiens de pétrole ont fait d'importants progrès pour réduire le niveau de leurs émissions, il n'en demeure pas moins que la production de pétrole à partir de sables bitumineux ou de pétrole lourd entraîne de deux à trois fois plus d'émissions par baril que l'extraction de pétrole brut conventionnel.
Parce que Kyoto établit un niveau d'émissions absolu pour le Canada, nous ne pourrons ni voir notre production augmenter, ni même maintenir le niveau actuel. Au contraire, pour chaque baril de pétrole brut conventionnel qui sera extrait, nous pourrons y substituer tout au plus un demi-baril de pétrole issu des sables bitumineux ou du pétrole lourd. Un impact immédiat de Kyoto sera donc de mettre fin à toute nouvelle initiative liée aux sables bitumineux. Où en sera alors le Canada quand l'Alberta deviendra une province de pauvres?
Pour toutes ces raisons, la signature de Kyoto portera un dur coup à l'héritage de M. Chrétien.
La triste réalité, dans tout cela, c'est que même en ne signant pas Kyoto, nous pourrions quand même adopter un plan sensé de conservation d'énergie. Rien ne nous empêche de nous montrer sévères en ce qui a trait aux polluants qui causent le phénomène de smog (le principal gaz régi par Kyoto est le dioxyde de carbone, un gaz incolore qui ne génère pas de smog). Que nous signions ou non Kyoto, les activités canadiennes n'auront qu'un effet minime sur la croissance des émissions de gaz à effet de serre à l'échelle mondiale puisque le Canada ne produit qu'un faible pourcentage du total des émissions de la planète.
Le premier ministre a donc le choix: signer Kyoto et courir le risque que l'histoire y voie sa pire décision économique, ou adopter un véritable plan environnemental qui améliore à la fois notre niveau et notre qualité de vie.
Si on en croit les rumeurs, Jean Chrétien souhaite maintenant rehausser son héritage en effectuant un virage à gauche au cours des 18 derniers mois de son mandat. À cet effet, ses plus proches conseillers réfléchissent actuellement à toutes sortes de mesures sociales améliorées.
Certains commentateurs soulignent déjà que ce serait pure folie de dépenser des surplus qui pourraient s'avérer illusoires. Je ne souhaite pas ici ressasser des idées qui ont déjà été correctement exprimées. Je veux simplement souligner que même une brève exubérance dépensière, particulièrement si elle doit engager le gouvernement à long terme, pourrait facilement effacer tout progrès accompli depuis 1994 et ainsi provoquer un retour à une économie sous-performante et un niveau de vie réduit. Évidemment, ces mesures sociales améliorées seront assurément très populaires, comme l'indiqueront les sondages, j'imagine.
Mais il y a une distinction importante à faire entre la popularité de M. Chrétien au jour de sa retraite et l'héritage qu'il laissera. Ce dernier ne pourra d'ailleurs être mesuré que dans cinq, dix, vingt-cinq ou cinquante ans. Aussi pénible que pourraient être les répercussions d'une période de dépenses exagérées sur l'économie, cela ne serait rien comparativement aux conséquences liées à la ratification du protocole de Kyoto.
Bien que Kyoto soit populaire dans les sondages, le problème se situe au chapitre de la méconnaissance que les Canadiens ont de ses conséquences économiques, tant en termes absolus que relatifs.
Premièrement, Kyoto établit un niveau d'émissions fixe pour le Canada, peu importe notre population. Selon les termes de ce protocole, ceci signifie qu'à chaque année, notre objectif d'émissions par habitant devra diminuer avec la croissance de notre population. En effet, exception faite de ce qui provient des ressources naturelles, les émissions canadiennes sont causées à environ 80 % par la population.
Nous utilisons de l'énergie pour chauffer et rafraîchir nos maisons, faire fonctionner nos voitures, nous éclairer, actionner nos appareils, chauffer et climatiser nos lieux de travail, produire nos aliments et les livrer, à l'instar des autres marchandises, aux commerces. La majeure partie de cette énergie provient directement ou indirectement de l'utilisation de combustibles fossiles émettant des gaz à effet de serre. Sous l'emprise de Kyoto, plus notre population augmentera, plus nous devrons réduire nos émissions de gaz à effet de serre par habitant. Cela impliquera nécessairement moins d'automobiles, de plus petites maisons, moins de climatisation, et j'en passe.
Chaque fois qu'un immigrant arrivera d'Europe ou d'un pays en développement, nous aurons à partager avec lui les niveaux d'émissions imposés. En tenant pour acquis une croissance annuelle de la population de l'ordre de 1,5 %, ceci risque de poser un important problème: la consommation d'énergie par individu fixée par Kyoto en 2100 pourra être inférieure à la moitié de son niveau actuel.
Au contraire, les niveaux de consommation d'énergie par habitant en Europe pourront s'accroître en vertu de Kyoto car on estime que la population européenne est non seulement stable mais qu'elle diminuera au cours du siècle. De plus, cette situation sera accentuée du fait que cet immigrant européen venant au Canada laissera sa «portion d'émissions» virtuelle en Europe pour que celle-ci soit répartie entre ceux qui y restent tout en nous forçant à réduire nos propres portions pour les partager avec lui.
Les pays en développement ne sont pas assujettis à Kyoto, mais le fait d'accepter un immigrant de ces pays aura lui aussi un effet négatif sur nous. Bien que je me sois attardé à ce qui nous arrivera en 2100, l'étau se resserrera autour de notre qualité de vie bien avant cela. Kyoto nous forcera à adopter dès maintenant des mesures pratiquement draconiennes comparativement à nos voisins américains, qui ne sont pas sous le couvert de Kyoto.
Deuxièmement, l'impact de Kyoto sur l'investissement en capital au Canada se fera sentir presque immédiatement. Devant le choix de moderniser ou de développer vos installations nord-américaines, choisiriez-vous les États-Unis, qui n'ont pas à se préoccuper de Kyoto, ou bien un Canada, aux prises avec des pressions croissantes en matière d'utilisation (et de prix) de l'énergie, où règne un gouvernement d'envirocrates toujours prêts à réglementer?
La réponse est claire. Les investissements destinés au Canada vont s'envoler vers le sud, ce qui inscrira notre économie dans un cercle vicieux: les usines existantes deviendront moins compétitives et les nouveaux projets d'investissement de plus en plus rares. Il en résultera des pertes d'emplois, une baisse de la consommation, et cela aura un effet dissuasif encore plus grand sur les investisseurs. Cet aspect de l'accord de Kyoto se manifestera de façon concrète dès 2004.
Troisièmement, un des piliers historiques de l'économie canadienne a toujours été le secteur des ressources naturelles. Alors même que la planète épuise ses stocks de pétrole brut, nous avons toujours été fiers, alors que nos propres réserves traditionnelles s'amenuisent, de pouvoir compter sur des réserves de sables bitumineux et de pétrole lourd qui surclassent les réserves pourtant opulentes du Moyen-Orient.
Bien que la consommation de pétrole soit relativement propre comparativement au charbon, ce qui est peu connu, c'est que sa production et sa transformation produisent des émissions. Même si les producteurs canadiens de pétrole ont fait d'importants progrès pour réduire le niveau de leurs émissions, il n'en demeure pas moins que la production de pétrole à partir de sables bitumineux ou de pétrole lourd entraîne de deux à trois fois plus d'émissions par baril que l'extraction de pétrole brut conventionnel.
Parce que Kyoto établit un niveau d'émissions absolu pour le Canada, nous ne pourrons ni voir notre production augmenter, ni même maintenir le niveau actuel. Au contraire, pour chaque baril de pétrole brut conventionnel qui sera extrait, nous pourrons y substituer tout au plus un demi-baril de pétrole issu des sables bitumineux ou du pétrole lourd. Un impact immédiat de Kyoto sera donc de mettre fin à toute nouvelle initiative liée aux sables bitumineux. Où en sera alors le Canada quand l'Alberta deviendra une province de pauvres?
Pour toutes ces raisons, la signature de Kyoto portera un dur coup à l'héritage de M. Chrétien.
La triste réalité, dans tout cela, c'est que même en ne signant pas Kyoto, nous pourrions quand même adopter un plan sensé de conservation d'énergie. Rien ne nous empêche de nous montrer sévères en ce qui a trait aux polluants qui causent le phénomène de smog (le principal gaz régi par Kyoto est le dioxyde de carbone, un gaz incolore qui ne génère pas de smog). Que nous signions ou non Kyoto, les activités canadiennes n'auront qu'un effet minime sur la croissance des émissions de gaz à effet de serre à l'échelle mondiale puisque le Canada ne produit qu'un faible pourcentage du total des émissions de la planète.
Le premier ministre a donc le choix: signer Kyoto et courir le risque que l'histoire y voie sa pire décision économique, ou adopter un véritable plan environnemental qui améliore à la fois notre niveau et notre qualité de vie.
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