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L'électricité, connaît pas!

1,6 milliard de personnes sont privées d'une forme d'énergie moderne

Johannesburg — Si 80 % des 1,6 milliard de personnes — le quart de la population mondiale — qui n'ont pas accès à un service minimal d'électricité dans le monde vivent dans un milieu rural, c'est dans les villes que va se poser d'ici 30 ans l'essentiel des problèmes d'alimentation en électricité.

C'est ce que révèle un rapport publié hier au Sommet de Johannesburg par l'Agence internationale de l'énergie (AIE), qui justifie ces prévisions renversantes par le fait que 95 % de l'augmentation de la population mondiale se concentrera dans les villes. Une autre étude rendue publique avant-hier à Johannesburg indiquait que le taux de migration vers les villes atteint présentement un million de personnes par jour et que ce taux est appelé à augmenter.

Sans d'énormes investissements que gouvernements et entreprises devront effectuer d'ici 30 ans pour satisfaire ce titanesque besoin d'énergie — et en particulier d'électricité —, il devrait y avoir encore à cette époque 1,4 milliard de personnes privées d'une forme d'énergie moderne, personnes qu'on retrouvera principalement dans les bidonvilles.

Pour le directeur général de l'AIE, Robert Priddle, il faudra investir dans les seuls pays de l'OCDE la fabuleuse somme de 2 trilliards de dollars pour y installer les 1900 gigawatts nécessaires aux besoins des populations de l'an 2020. Et, dit-il, il ne faut pas s'illusionner: 57 % de l'augmentation prévisible de cette demande nouvelle sera satisfaite par les énergies fossiles, présentement au banc des accusés devant l'opinion internationale parce qu'elles intensifient le réchauffement du climat. Les émissions de CO2 sur la planète, qui se situaient à 16 milliards de tonnes en 1971, sont passées à 27 milliards de tonnes en 1999 et elles devraient atteindre 37 milliards de tonnes en 2020 si aucun virage majeur n'est effectué.

Ces questions soulèvent ici, à Johannesburg, un solide débat sur le meilleur moyen de satisfaire cette demande. L'AIE propose un recours massif aux investissements privés parce que, selon Robert Priddle, les gouvernements des pays en voie de développement n'ont pas les moyens, l'expertise et la qualité de gouvernance pour mettre en place des projets de cette envergure.

Mais du côté des ONG de la «société civile», donner le contrôle du développement énergétique au secteur privé a trois conséquences: les prix seront plus élevés, les investissements ne s'effectuent pas en fonction des besoins à long terme et l'énergie ne sera disponible qu'aux personnes capables de se l'offrir, ce qui laisse les plus démunis sans solution. Comme pour démontrer la véracité de cette vision, la plus grosse manifestation que connaîtra l'Afrique du Sud depuis la fin de l'apartheid, une manifestation prévue pour samedi, se veut la réponse de la ville noire de Soweto et d'autres villes voisines de Johannesburg, où la privatisation des services d'eau et d'aqueduc s'est soldée par des coupures massives de service pour défaut de paiement, ce que plusieurs appellent ici le nouvel apartheid économique...

Mais à court terme, les pays en voie de développement doivent entreprendre une énorme conversion énergétique. Présentement, 2,4 milliards d'humains dépendent de la biomasse forestière pour la cuisson et le chauffage. Leur nombre devrait atteindre 2,6 milliards en 2030. Non seulement l'absence de service d'électricité crée-t-elle une pauvreté endémique en privant ces populations de moyens technologiques élémentaires — perceuse, tour à bois, caisse enregistreuse et téléphone fonctionnent à l'électricité! — mais elle a des effets néfastes sur les forêts qu'on rase au point qu'elles ne peuvent repousser. L'AIE préconise l'utilisation de pétrole liquide et de kérosène pour la cuisson et le chauffage en tant que mesure transitoire et, à moyen terme, des solutions comme l'éolien et le photovoltaïque, qui n'exigent pas de réseau. Cela, explique Robert Priddle, donnerait plus de temps aux femmes et aux enfants pour s'éduquer et vaquer à des tâches plus rentables. Actuellement, de deux à sept heures par famille sont nécessaires chaque jour pour réunir le combustible quotidien, une tâche dévolue à 70 % aux femmes, avec celle d'aller quérir de l'eau.

Mais les femmes et les enfants subissent aussi d'autres effets de cette utilisation massive de la plus vieille énergie du monde. L'Organisation mondiale de la santé a calculé que 2,5 millions de femmes et d'enfants meurent chaque année de problèmes respiratoires causés par les fumées toxiques dégagées par la combustion du bois. Passer à la cuisson au kérosène réduirait de six fois ce taux de mortalité, précise le rapport.

Quand on demande à Robert Priddle qu'est-ce qui est le plus important: permettre d'accéder à une forme d'énergie moderne à la moitié des 1,6 milliard de personnes qui en sont privées ou développer dans leurs régions des équipements fonctionnant à partir d'énergies renouvelables ou nouvelles (photovoltaïque, solaire, éolienne et géothermique), il répond sans hésiter: leur donner un accès rapidement. À son avis, il appartient aux pays développés, qui ont jusqu'ici le plus profité des énergies fossiles, de réduire les émissions atmosphériques. Les États-Unis, par exemple, ont émis avec 5 % de la population mondiale plus de 33 % des émissions cumulatives de gaz à effet de serre depuis 150 ans.

Mais la part des énergies renouvelables, qu'on définit comme la somme des énergies nouvelles plus l'hydroélectricité, est néanmoins appelée à augmenter énormément au cours des prochaines décennies. En fait, peu de secteurs, à part Internet ou la téléphonie cellulaire, sont appelés à connaître un essor aussi important. Et pour cause: la bioénergie devrait d'ici 20 ans réduire ses coûts de 10 à 15 %, selon le rapport de l'AIE, l'éolien jusqu'à 25 %, le photovoltaïque de 30 à 50 % et le solaire thermique, d'environ 30%.

L'AIE a identifié huit domaines où doit se concentrer l'action pour assurer aux humains des sources d'énergie durables: adopter des politiques de sécurité énergétiques en misant notamment sur la diversification des sources, améliorer leur efficacité énergétique, faire une part plus grande aux énergies renouvelables, améliorer les conditions du marché énergétique, miser sur la technologie et la recherche, tenir compte des facteurs sociaux et environnementaux, accroître l'accès aux énergies et renverser la vapeur en matière de transports au profit de systèmes plus compatibles avec le développement durable.
 
 
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