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    Le Saint-Laurent s'asphyxie

    Comme plusieurs grandes zones côtières américaines, l'estuaire et le golfe du Saint-Laurent manquent de plus en plus d'oxygène.

    Ce fait récemment établi de façon scientifique soulève plusieurs questions sur des impacts méconnus mais possibles de l'érosion attribuable à l'activité agricole, à la navigation maritime et à l'artificialisation des rives du Saint-Laurent. Les chercheurs à l'origine de cette inquiétante découverte veulent maintenant examiner rapidement les liens possibles de ce changement radical dans l'écosystème estuarien avec la quasi-disparition et les difficultés de rétablissement de certaines espèces comme la morue.

    Le Devoir a appris que cinq chercheurs de McGill, de l'INRS et de l'Institut Maurice-Lamontagne (IML) de Pêches et Océans Canada viennent de proposer un article scientifique à la revue Limnology and Oceanography sur l'étonnante baisse qu'ils ont relevée en ce qui concerne le taux d'oxygène dans les profondeurs de l'estuaire et du golfe, soit entre 200 et 300 mètres. Il s'agit de Denis Gilbert (IML), Gilles Tremblay (IML), Charles Corbeil (INRS) et Bjorn Sundby (McGill).

    Grâce à une série de relevés sur les 1200 kilomètres qui s'étendent du début de l'estuaire fluvial au plateau marin continental, ils ont découvert à la hauteur de Trois-Pistoles qu'il y avait en profondeur deux fois plus d'oxygène dissous dans l'eau il y a 75 ans que maintenant.

    Selon Denis Gilbert, un physicien devenu avec le temps une sorte de météorologue marin, le taux d'oxygène à grande profondeur à la hauteur de Rimouski-Trois-Pistoles est passé de 38 % en 1930 à 17 % aujourd'hui. La découverte a été rendue possible, explique-t-il, parce que d'autres chercheurs avaient réalisé, dans les années 30, toute une série de tests en face de Trois-Pistoles, qu'on peut donc comparer aux relevés plus récents. Ces tests ont une grande valeur historique et environnementale car ils ont été faits avec des méthodes toujours réputées fiables.

    «C'est majeur comme changement dans le Saint-Laurent, ce que nous avons constaté, et ça soulève des questions très importantes sur les causes et l'impact de cette situation sur les espèces vivantes de l'estuaire et du golfe», explique le chercheur.

    Et pour cause: lorsque le taux d'oxygène est inférieur à 20 %, la plupart des poissons, comme les morues, évacuent littéralement les habitats marins ainsi pénalisés. Les chercheurs n'ont pas encore la carte du territoire marin que la faune aquatique peut toujours fréquenter, mais cela fait partie de leurs projets. Denis Gilbert cite cependant une étude d'un collègue qui a établi que la «zone d'époxy sévère» (deux ml par litre d'oxygène, ou environ 20 % d'oxygène dissous) pour les poissons s'étendrait de Matane aux Escoumins, soit sur une grande partie de l'estuaire.

    Lorsque des poissons se retrouvent pendant quatre jours dans des eaux profondes ayant un taux d'oxygène de 28 %, explique le chercheur, on constate un taux de mortalité d'environ 5 %. Mais lorsque le taux d'oxygène diminue autour de 21 %, le taux de mortalité après quatre jours atteint les 50 %. On imagine l'impact d'une situation quasi stable à 17 %, comme celle mesurée en face de Trois-Pistoles, sur des espèces de fond obligées d'y séjourner régulièrement pour s'alimenter.

    Selon l'équipe de recherche, deux phénomènes contribuent à cette détérioration de l'écosystème fluvial, soit les apports d'eau moins oxygénée qu'auparavant en provenance du Labrador et les apports de plus en plus importants de matière organique et d'engrais, comme les nitrates et les phosphores charriés par le Saint-Laurent.

    Les eaux froides provenant du Labrador pénètrent dans le golfe en direction de Québec par le chenal Laurentien, une gigantesque fosse d'une profondeur allant de 200 à plus de 300 mètres, qui va de l'embouchure du Saguenay à la haute mer, 1200 kilomètres plus loin. Ces eaux de grande profondeur, explique Denis Gilbert, sont moins froides que par le passé: en moyenne, leur température a augmenté de 1,7 °C, ce qui est beaucoup dans une masse d'eau de cette importance. Ces eaux plus chaudes contiennent aussi moins d'oxygène. Comme il faut entre trois et cinq ans pour que ces eaux du Labrador remontent par le fond jusqu'à Tadoussac, leur teneur en oxygène, lorsqu'elles y arrivent, a progressivement baissé en raison de l'oxydation de la matière organique (poissons et benthos) qui descend de la surface pour se sédimenter au fond.

    Et c'est là qu'un deuxième coup est porté à la concentration d'oxygène des eaux profondes qui remontent de la mer. Le transport par le fleuve de millions de tonnes de terre érodée bourrée de nitrates et de phosphore — il en passe six millions de tonnes en face de Québec chaque année! — provoque une deuxième baisse qui ramène le taux d'oxygène en eaux profondes autour de 17 %, soit un pourcentage insuffisant pour le maintien d'un écosystème marin en santé.

    Selon Denis Gilbert, on pourrait se retrouver ici en présence d'un impact méconnu de la contamination du Saint-Laurent par l'érosion et les apports de nitrates et de phosphore que d'autres chercheurs, comme Richard Carignan, de l'Université de Montréal, mettent de plus en plus au banc des accusés. Ce dernier soutient, chiffres à l'appui, que l'intensité des apports annuels de matière organique et d'engrais, principalement attribuables à l'activité agricole et au passage des grands navires, fera disparaître le lac Saint-Pierre d'ici la fin du siècle. Denis Gilbert se demande si la levée du moratoire sur la production agricole à la fin de l'année ne va pas aggraver le problème, ce qu'il aimerait bien pouvoir mesurer avec rigueur.

    Dépourvus de financement même s'ils ont présenté quatre projets de recherche pour aller au fond de ce problème majeur, les chercheurs veulent amorcer une analyse des sédiments du Saint-Laurent en zones profondes pour déterminer l'histoire des apports de matière organique et des engrais d'origine humaine depuis... quelques milliers d'années. Ces sédiments, explique Denis Gilbert, peuvent nous apprendre quelles ont été les grandes fluctuations naturelles des apports, s'il y a eu augmentation, le moment où celle-ci est survenue et quels ont été les changements dans leur composition depuis l'arrivée des Blancs et tout particulièrement au cours du dernier siècle.

    C'est cette partie de l'étude, dit-il, qui permettra de savoir si les apports responsables de la diminution du taux d'oxygène sont d'origine terrestre — ce qui mettrait principalement en cause l'érosion des sols agricoles et des berges fluviales — ou attribuables aux engrais, une cause importante de l'eutrophisation de plusieurs plans d'eau.

    Les récents constats de cette équipe de recherche vont de pair avec ceux du bilan préliminaire de l'état des eaux maritimes sur les côtes américaines, récemment publié par la US Commission on Ocean Policy. Des baisses draconiennes d'oxygène ont été relevées aux États-Unis, notamment dans la baie de Chesapeake et dans le golfe du Mexique, où le Mississippi déverse des taux de nitrates cinq fois plus élevés que ce qu'on trouve dans le Saint-Laurent. La différence, c'est qu'aux États-Unis, on en est déjà aux plans de restauration de la baie de Chesapeake, par exemple, car on a investi ce qu'il fallait pour cerner le problème, déterminer ses causes et trouver les moyens de ramener la vie dans ces plans d'eau. Ici, les chercheurs courent après les budgets uniquement pour cerner le problème...
     
     
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