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    Pipeline Énergie Est: la logique d'affaires l'emporte

    Le projet de pipeline devait créer 33 emplois permanents au Québec.
    Photo: Jason Franson La Presse canadienne Le projet de pipeline devait créer 33 emplois permanents au Québec.

    La décision d’abandonner le pipeline Énergie Est a été motivée essentiellement par l’inutilité du projet, et non en raison de l’opposition de plus en plus vive à TransCanada ou des nouvelles règles imposées pour l’évaluation environnementale fédérale. Cette situation ne change d’ailleurs rien au fait que la production de pétrole des sables bitumineux continuera de croître au cours des prochaines années.

     

    « Ce projet de pipeline n’était plus nécessaire, résume Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal. L’abandon du projet n’est pas une victoire du mouvement écologiste. Et ce n’est pas non plus en raison des exigences de l’évaluation environnementale de l’Office national de l’énergie, même si c’est ce que dit TransCanada. »

     

    Concrètement, le projet Énergie Est a été développé en prévision d’une croissance de la production des sables bitumineux « trop optimiste » qui n’est tout simplement plus au rendez-vous, explique M. Pineau. En 2014, soit au moment où TransCanada a déposé sa demande à l’Office national de l’énergie (ONE), les producteurs pétroliers entrevoyaient une production quotidienne de 4,8 millions de barils, à l’horizon 2030. Aujourd’hui, on estime qu’elle atteindra 3,7 millions de barils. La différence, ce sont précisément les 1,1 million de barils que devait transporter chaque jour Énergie Est.

     

    Cette réalité signifie donc que l’abandon d’Énergie Est ne devrait pas provoquer de hausse du transport de pétrole par train, selon M. Pineau. Cet argument a pourtant été au coeur de l’argumentaire des partisans du projet, présenté pour la première fois à peine un mois après la tragédie de Lac-Mégantic. Même les premiers ministres Justin Trudeau et Philippe Couillard l’ont déjà évoqué en abordant le sujet.

     

    « Les analystes s’entendent aussi pour dire que le prix du pétrole va demeurer trop bas pour justifier un retour des investissements dans les sables bitumineux tels qu’on les avait imaginés il y a de cela quelques années », insiste Pierre-Olivier Pineau.

     

    Production croissante

     

    La production des sables bitumineux, cible des critiques des groupes environnementaux, continuera néanmoins de « croître ». En 2030, le Canada devrait ainsi en extraire 475 millions de barils de plus chaque année. Mais les projets de pipelines approuvés ou appuyés par le gouvernement de Justin Trudeau au cours de la dernière année suffiront pour en assurer le transport vers les marchés.
     

     

    Le projet de pipeline Trans Mountain, vers la côte ouest, fait toutefois face à une contestation judiciaire et à une opposition du gouvernement de la Colombie-Britannique. Mais quoi qu’il advienne, l’industrie pourra très probablement compter sur la construction du réseau Keystone XL, lui aussi de TransCanada, selon Jean-Thomas Bernard, spécialiste de l’économie des ressources naturelles. « C’est le projet préféré de l’industrie, parce qu’il permet d’avoir accès aux raffineries du sud des États-Unis, mais aussi à un port », explique le professeur au Département d’économie de l’Université d’Ottawa.

     

    Le gouvernement Trudeau, qui a salué la décision du président américain, Donald Trump, d’approuver le projet Keystone XL, doit être soulagé de l’abandon d’Énergie Est, selon M. Bernard. « Le gouvernement Trudeau avait peu à gagner avec la construction du pipeline Énergie Est, mais il avait beaucoup à perdre, notamment au Québec, où l’opposition était très forte. Donc, on peut dire que l’abandon lui enlève une épine du pied. »

     

    Il faut dire que selon le calendrier de l’évaluation fédérale du projet, tout indique qu’Ottawa aurait dû prendre la décision d’approuver ou non le projet en 2019, en plein coeur de l’année électorale. Même à Québec, la fin d’Énergie Est constitue une bonne nouvelle pour le gouvernement Couillard, selon une source bien au fait du dossier, puisque ce pipeline était devenu le symbole, pour les souverainistes, d’un projet imposé au Québec par les pétrolières de l’Ouest canadien.

     

    Trente-trois emplois

     

    Réagissant tour à tour jeudi à l’annonce de TransCanada, les ministres libéraux se sont toutefois gardés de saluer la décision de la pétrolière albertaine. « Ça me laisse indifférent », a laissé tomber le ministre des Finances, Carlos Leitão. Il faut dire que ce projet était conçu essentiellement pour l’exportation de pétrole des sables bitumineux et de pétrole de schiste américain, et non pour le raffinage au Québec.

     

    Il n’a d’ailleurs jamais été possible de savoir quelle quantité de ce pétrole aurait été raffinée au Québec. Selon les données de TransCanada, plus de 80 % du pétrole devait être exporté à l’état brut, par bateau, à partir d’un port du Nouveau-Brunswick. À terme, le projet de pipeline devait créer 33 emplois permanents au Québec, selon les données de la multinationale albertaine.

     

    Le ministre de l’Environnement David Heurtel a souligné jeudi que la « relation » des citoyens avec les énergies fossiles avait évolué depuis le dépôt initial du projet. « Ce que ça démontre, c’est que nous avons beaucoup évolué dans notre relation au pétrole, mais aussi dans le domaine de la lutte contre les changements climatiques, et la nécessité de passer à d’autres formes d’énergies », a-t-il fait valoir.

     

    Qui plus est, a-t-il insisté, une entreprise qui présente un projet aussi controversé « ne peut pas faire fi des lois et des règlements en vigueur dans les provinces ». Or, TransCanada avait refusé au départ de réaliser une étude d’impact québécoise pour son projet. La Loi sur la qualité de l’environnement prévoit pourtant que tout pipeline de plus de deux kilomètres doit être soumis à une telle procédure. Il aura fallu le dépôt de deux demandes d’injonctions pour que l’entreprise accepte de le faire. Mais celle-ci n’était toujours pas terminée.

    Nous sommes encore très loin d’avoir entamé la transition énergétique
    Pierre-Olivier Pineau
     

    Transition ?

     

    Le premier ministre Philippe Couillard a réagi très brièvement en affirmant que « le monde est en train de quitter progressivement l’époque du pétrole ».

     

    « Pas du tout », réplique Pierre-Olivier Pineau. « Un pipeline qui ne se fait pas n’a aucune incidence sur la consommation mondiale. C’est simplement que le pétrole, au lieu de provenir d’Alberta, va provenir d’ailleurs », rappelle-t-il.

     

    « Les prévisions sur la consommation de pétrole indiquent encore une croissance de la demande mondiale. L’effet actuel de la transition énergétique est complètement nul. » Il précise aussi qu’en 2016, « les ventes d’essence au Québec ont augmenté de 12 % par rapport à 2015. Et en 2017, rien ne permet de penser que ça a diminué par rapport à 2016. Nous sommes encore très loin d’avoir entamé la transition énergétique ».

     

    Les groupes environnementaux, mais aussi les unions municipales ont unanimement salué la fin d’Énergie Est. « La réalisation d’Énergie Est aurait rendu à peu près impossible l’atteinte des objectifs de l’Accord de Paris par le Canada en ajoutant l’équivalent des émissions de gaz à effet de serre de sept millions de voitures », a souligné Steven Guilbeault, directeur principal d’Équiterre.

     

    Chargée de cours à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, Catherine Gauthier est d’ailleurs convaincue que ce pipeline « n’aurait pas passé le “test climat” ». Selon elle, cet aspect a joué un « rôle important » dans la mise au rancart d’Énergie Est. À lui seul, ce pipeline devait transporter chaque année plus de 400 millions de barils de pétrole, et ce, pendant plusieurs décennies.













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