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    Nécropsie d’un béluga

    Le programme scientifique a permis d’analyser pas moins de 271 carcasses en 35 ans

    23 septembre 2017 | Alexandre Shields À Saint-Hyacinthe | Actualités sur l'environnement
    Un gros mâle de 1,3 tonne a été emmené au laboratoire de Saint-Hyacinthe depuis Baie-des-Sables, en Gaspésie, où il s’est échoué.
    Photo: Alexandre Shields Le Devoir Un gros mâle de 1,3 tonne a été emmené au laboratoire de Saint-Hyacinthe depuis Baie-des-Sables, en Gaspésie, où il s’est échoué.

    Depuis maintenant 35 ans, les scientifiques qui étudient les bélugas du Saint-Laurent ont obtenu beaucoup d’informations grâce aux nécropsies réalisées sur les carcasses de ces mammifères transportées à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, située à Saint-Hyacinthe. Le Devoir a pu assister à une de ces autopsies animales.


    Au premier coup d’oeil, l’animal semble pour le moins imposant. Il faut dire qu’il est rarissime d’apercevoir complètement un béluga, un mammifère dont l’observation se limite normalement à un dos blanc émergeant légèrement de l’eau. Vision surprenante, donc, que celle de ce cétacé loin de son habitat naturel, l’estuaire du Saint-Laurent.

     

    « C’est un gros mâle de 4,75 mètres, pour un poids de 1,3 tonne », souligne le vétérinaire et pathologiste Stéphane Lair, qui dirige l’équipe qui réalise chacune des nécropsies menées dans le laboratoire de Saint-Hyacinthe. Ce béluga adulte, qui serait âgé d’au moins une trentaine d’années, s’est échoué la veille dans le secteur de Baie-des-Sables, en Gaspésie. Il a été transporté jusqu’ici par camion.

     

    Ce ne sont évidemment pas tous les animaux qui sont amenés à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal. Auparavant, M. Lair doit déterminer si la carcasse est suffisamment « fraîche » pour être utile pour la recherche. Le cétacé déposé sur la très grande table métallique a été jugé dans un état acceptable, même si l’odeur est difficilement supportable pour un néophyte de ce type d’opération de dépeçage.

     

    L’équipe du Dr Lair commence donc les premières étapes de cet examen approfondi de la carcasse, dans le but de déterminer la cause de mortalité. Basé sur un protocole scientifique, il nécessitera près de quatre heures de travail pour achever chacune des étapes.

     

    Il est vrai qu’à première vue, rien ne permet de voir ce qui aurait pu causer sa mort. « Il semble en excellent état de chair. Cela suggère qu’il serait mort subitement et qu’il n’aurait pas dépéri, par exemple en raison d’une maladie. Un animal malade ne peut généralement pas s’alimenter, donc il est maigri », explique le Dr Lair, qui participe à ces nécropsies depuis plus de 30 ans.

     

    Le béluga est d’abord mesuré et photographié, avant que la dizaine d’assistants et d’étudiants qui travaillent avec Stéphane Lair entreprennent le dépeçage de la bête. Leur objectif est d’avoir accès aux organes internes, qui sont étalés sur des tables métalliques voisines pour être scrutés attentivement. Toutes les parties de la carcasse qui peuvent fournir des données scientifiques sont extraites, avant qu’on y prélève des échantillons.

     

    Certains de ces échantillons sont emballés pour être envoyés aux chercheurs qui étudient différents aspects de la vie des bélugas, une espèce « en voie de disparition », mais aussi le symbole des maux qui affectent cet écosystème emblématique du Québec. Des projets portent notamment sur l’alimentation, mais aussi sur les composés toxiques qu’on retrouve toujours dans ces animaux.

     

    Le gros béluga mâle ne livre toutefois pas ses secrets, malgré l’examen macroscopique. « Plus l’animal est décomposé, plus il est complexe de déterminer la cause du décès. Il faut l’évaluer au complet, notamment pour voir s’il a été victime d’une collision avec un navire. Mais ce n’est pas toujours possible. Même pour des animaux plus “frais”, certaines causes de mortalité ne vont pas laisser de lésions apparentes, même au microscope. »

     

    Le Dr Lair estime ainsi que 30 % des nécropsies ne permettent pas de déterminer la cause de la mort d’un individu. Mais il n’en demeure pas moins que ce programme, qui a débuté il y a 35 ans, a été crucial pour la recherche, puisqu’il a permis de réaliser pas moins de 271 nécropsies, sur un total d’environ 560 carcasses échouées.

     

    « C’est le plus long programme du genre dans le monde, pour l’étude des pathologies et de la toxicologie », rappelle le biologiste Pierre Béland. Ce dernier a lui-même participé à la première nécropsie sur un béluga du Saint-Laurent, en 1982. « On avait trouvé un animal échoué et on a décidé de l’ouvrir. À l’époque, c’était tout à fait inédit, parce que l’on connaissait mal plusieurs éléments de la vie des bélugas », se souvient-il.

     

    Ces premiers travaux ont permis de découvrir que ces mammifères marins, dont l’espérance de vie est comparable à celle des humains, souffraient de niveaux de contamination « très élevés », souligne M. Béland. Rapidement, les examens post-mortem ont mené à la découverte de nombreux cas de cancers, un phénomène que le Dr Lair qualifie pourtant d’« extrêmement rare » chez les animaux sauvages.

     

    Les chercheurs ont ainsi identifié plus d’une dizaine de types de cancers différents, dont des cancers de la vessie chez ces animaux qui fréquentent assidûment le fjord du Saguenay. Un type de cancer qui affectait aussi, à la même époque, des travailleurs de l’entreprise Alcan, au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

     

    L’ampleur des problèmes constatés chez le béluga a d’ailleurs contribué à l’élaboration des plans d’assainissement du Saint-Laurent, à la fin des années 1980. Des politiques qui ont eu des impacts très positifs en matière de réduction de la contamination des eaux du fleuve et de l’estuaire. Des résultats que le Dr Lair a pu observer chez les bélugas qui sont transportés jusqu’au laboratoire de Saint-Hyacinthe.

     

    « Comme il s’agit d’un projet de recherche à long terme, qui existe depuis maintenant 35 ans, nous avons suffisamment de données pour constater des changements dans les causes de mortalité. Dans les années 1980, on voyait plusieurs cas de cancers chez les bélugas. Maintenant, nous n’en voyons pratiquement plus, ce qui correspond à une énorme baisse des éléments cancérigènes dans l’eau. »

     

    Nouvelles menaces

     

    Cette petite victoire ne permet toutefois pas de contrecarrer les problèmes sérieux auxquels font toujours face ces cétacés qui résident dans le Saint-Laurent toute l’année. Stéphane Lair souligne ainsi que les BPC sont toujours « très présents » dans l’écosystème. Comme ces produits nuisent au système immunitaire des animaux, ils pourraient expliquer le fait qu’il n’y a pas de véritable diminution des maladies infectieuses chez les bélugas.

     

    Le chercheur s’inquiète aussi des niveaux élevés de PBDE, des produits utilisés comme retardateurs de flammes et reconnus comme perturbateurs endocriniens. Selon le Dr Lair, ils pourraient expliquer le taux « anormalement élevé » de mortalité des femelles au moment de la mise bas, mais aussi des jeunes bélugas naissants.

     

    À ces menaces toxiques s’ajoutent d’autres problèmes, prévient le vétérinaire : les changements climatiques, qui modifient l’habitat de ces animaux, mais aussi le dérangement continuel dont ils sont victimes. « C’est difficile d’être optimiste pour l’avenir », résume Stéphane Lair. Cette année, une vingtaine de bélugas ont déjà été retrouvés morts sur les rives du Saint-Laurent, dont au moins sept jeunes nés au cours de l’été. De quoi contrer les chances de rétablissement de l’espèce.













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