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    Idées

    La tragédie des néonicotinoïdes

    20 septembre 2017 | Jean-Pierre Rogel - Journaliste scientifique, l’auteur vient de publier «La crise des abeilles : une agriculture sous influence», aux Éditions Multimondes, Montréal. | Actualités sur l'environnement
    Selon de nombreuses études, l’usage des néonicotinoïdes, en conditions variées, cause des mortalités importantes parmi les abeilles domestiques et sauvages.<br />
 
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Selon de nombreuses études, l’usage des néonicotinoïdes, en conditions variées, cause des mortalités importantes parmi les abeilles domestiques et sauvages.
     

    Il est étonnant de voir la Fédération des producteurs de grains du Québec s’opposer bec et ongles à un projet de règlement du ministère provincial de l’Environnement qui l’imiterait l’usage des insecticides néonicotinoïdes (cf. Presse canadienne, 12 septembre 2017). À l’heure où les preuves scientifiques de leur toxicité envers les abeilles sont devenues incontestables, et alors que l’Union européenne a donné le feu vert à l’interdiction des trois principaux néonicotinoïdes, cette position est rétrograde et nuit à l’image des agriculteurs.

     

    Le terme « néonicotinoïdes » — souvent raccourci en « néonic » — désigne une série de composés chimiques dérivés de la molécule naturelle qu’est la nicotine. Commercialisés depuis les années 1990 par des géants de l’agrochimie comme Bayer et Syngenta, ces insecticides sont les plus vendus au monde. Le problème, c’est que ce sont des tueurs d’abeilles.

     

    Longtemps, il a été permis de douter de cette affirmation et de la considérer comme un slogan des environnementalistes. Mais de nombreuses études scientifiques indépendantes ont fini par prouver que l’usage de ces insecticides, en conditions variées, cause des mortalités importantes parmi les abeilles domestiques et sauvages.

     

    Dès 1998, une recherche financée par des fonds publics en France rapportait des niveaux élevés de résidus d’un « néonic », l’imidaclopride, dans le nectar et dans le pollen des tournesols, alors même que les colonies d’abeilles fréquentant ces champs étaient décimées.

     

    Analyse approfondie

     

    Certains incidents ont fait soupçonner les semences vendues enrobées de néonicotinoïdes. A priori, c’est une bonne idée puisque ces insecticides ont des effets systémiques, ce qui signifie qu’ils se diffusent dans toute la plante lors de sa croissance. La plante est donc protégée contre les insectes ravageurs. Mais voilà : lorsqu’ils sèment, les agriculteurs utilisent des semoirs pneumatiques à pression, qui produisent une dérive de poussières dans l’air. Plus encore, à la mise en terre des semences ou lorsqu’on vide les réservoirs à la fin, il se produit un échappement de particules très fines, qui, emportées par le vent, peuvent se déposer dans un rayon de plusieurs centaines de mètres. Ces particules chargées d’insecticides peuvent alors entrer en contact avec les fleurs des plantes et contaminer les ruches alentour. Il a fallu six ans pour prouver cette voie de contamination, qui touche toutes les semences enrobées de « néonic », comme celles du maïs, du colza et du soja au Canada.

     

    Puis on a compris que les abeilles et les insectes aquatiques, en particulier, étaient gravement victimes d’effets dits sublétaux à la suite de leur exposition à de faibles doses toxiques, de manière répétée. Des effets dangereux parce que les néonicotinoïdes attaquent les récepteurs neuronaux des insectes et perturbent leur fonctionnement. C’est comme si les abeilles possédaient une sorte de GPS interne pour s’orienter ; si celui-ci subit les effets des « néonics », il ne fonctionne plus. Pas de GPS, pas de navigation possible, pas de nourriture… c’est la mort de l’abeille !

     

    En 2013, un groupe international de chercheurs indépendants, la Task Force on Systemic Pesticides, effectue une analyse approfondie de plus de 800 études. Leur conclusion : les néonicotinoïdes causent de sévères impacts sur l’environnement et mettent en péril la pollinisation des plantes. Ils doivent être sévèrement réglementés ou bannis, et cela, immédiatement.

     

    À partir de 2014, les pouvoirs publics prennent acte. Selon les intentions annoncées par les agences de réglementation européenne et canadienne, les « néonics » devraient être retirés du marché progressivement entre 2018 et 2021 (aux États-Unis, sous Obama, on se dirigeait aussi vers une interdiction, mais le gouvernement Trump fait actuellement marche arrière). On s’attend à ce que la plupart des pays dans le monde suivent le mouvement.

     

    Si donc la fin de cette tragédie silencieuse est en vue, une question demeure : comment diable ces insecticides ont-ils pu être autorisés, compte tenu des mises en garde répétées de chercheurs indépendants, et pourquoi n’ont-ils pas été retirés plus tôt du marché ?

     

    Commissaire à l’environnement

     

    Dans un rapport d’enquête publié en 2015, la commissaire à l’environnement et au développement durable et vérificatrice générale adjointe du Canada, Julie Gelfand, a donné une réponse qui est passée largement inaperçue. Selon elle, il existe un laxisme flagrant dans le système d’évaluation des risques lors de l’homologation des pesticides par l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA).

     

    La commissaire reproche à cette agence de Santé Canada de manquer de rigueur et d’accorder de manière complaisante des homologations conditionnelles aux fabricants qui ne fournissent pas les informations requises. Certaines de ces homologations, censées être temporaires, étaient en vigueur depuis plus de 20 ans. De plus, elle déplore que l’agence n’ait « jamais exercé son pouvoir de révoquer une homologation conditionnelle lorsque le titulaire ne satisfaisait pas aux conditions ».

     

    Le problème n’est pas nouveau, puisque ce laxisme avait été dénoncé avant la création de l’agence dans les années 1990 — création censée remédier, entre autres, à ce problème. Des négligences semblables existent aux États-Unis, ce que les groupes environnementalistes critiquent haut et fort depuis des décennies. L’agence américaine de protection de l’environnement (EPA) avait reconnu ses torts, tout comme l’agence réglementaire canadienne, mais le naturel est revenu au galop et grosso modo, on en est au même point aujourd’hui qu’il y a 25 ans. Une situation qui fait l’affaire des fabricants, faut-il le dire, et qui en dit long sur la manière dont ces agences censées être indépendantes sont influencées et influençables.













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