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    Des Idées en revues

    Culture de désolation

    15 novembre 2016 | Alain Cogliastro - Botaniste au Jardin botanique de Montréal et professeur associé à l’Université de Montréal | Actualités sur l'environnement
    De 250 000 tonnes de maïs produites au Québec en 1973, on est passé aujourd’hui à 4 millions de tonnes.
    Photo: iStock De 250 000 tonnes de maïs produites au Québec en 1973, on est passé aujourd’hui à 4 millions de tonnes.

    Le passage d’une agriculture de subsistance à une agriculture industrielle où le maïs est roi a conduit le Québec vers une dégradation majeure de ses conditions environnementales. Exposé d’un écologiste…

     

    Le territoire agricole québécois s’est fortement modifié au cours des 50 dernières années. Nous avons concentré l’agriculture sur les meilleures terres, celles qui offraient de très vastes surfaces planes et régulières. L’unification de plusieurs parcelles en une seule propriété s’est concrétisée par l’élimination d’arbres et de haies. En Montérégie, plusieurs municipalités régionales de comté sont sous la barre des 20 % de superficie forestière, avec des secteurs bien en dessous de 10 %. Sur ces grandes surfaces, où les investissements de l’État et du propriétaire ont été majeurs, la recherche du rendement maximum s’est imposée, et le maïs a été la culture élue par les forces du marché.

     

    De 250 000 tonnes de maïs produites au Québec en 1973, on est passé aujourd’hui à 4 millions de tonnes. Le rendement a par ailleurs doublé, passant de 4,5 à 9 tonnes par hectare. L’autre grande culture permettant la rentabilité sur de grandes surfaces est le soya. Depuis 1990, cette production a augmenté de 50 000 à 800 000 tonnes par année, avec une exportation de 75 % de la récolte.

     

    Porc, maïs et soya

     

    Pour contrer les impacts négatifs d’une monoculture intensive, on alterne la production de maïs et de soya sur une même parcelle. Cette production peu diversifiée provoque tout de même la dégradation des sols, la pollution de l’eau, la réduction de la diversité végétale et animale ainsi que la simplification du paysage.

     

    À ces impacts délétères, il faut ajouter celui de l’accroissement de la production porcine. Pour étendre une surabondance de lisier, on a accéléré le déboisement, et encore accru les cultures de maïs et de soya. En conséquence, la qualité des eaux a été fortement dégradée par le ruissellement de surface.

     

    Aujourd’hui, l’épandage du lisier est mieux encadré, et le déboisement, plus réglementé. Malgré ces avancées, les récents rapports montrent que la qualité des eaux ne s’améliore pas dans les zones d’agriculture intensive.

     

    Fumier et compaction

     

    Puisqu’ils élèvent de moins en moins d’animaux, les producteurs de maïs et de soya ont accès moins facilement aux fumiers solides. Parmi les autres causes de déficience en matière organique, il faut compter l’érosion, le labour profond et le travail mécanique intensif du sol. Maintenant, on achète à d’autres fermes la matière organique essentielle à la fertilité des sols, et on utilise diverses matières comme les boues de désencrage des papetières. Les coûts d’acquisition, de transport et d’épandage sont élevés.

     

    Par ailleurs, un des plus grands problèmes actuels limitant les rendements est la compaction des sols. Les équipements sont lourds, les passages sont fréquents et, parfois, le travail est malheureusement fait sur un sol humide qui se compacte davantage. Cette compaction provoque la stagnation de l’eau qui ne pénètre plus le sol et n’atteint plus les drains souterrains. De plus, la volonté d’agrandir les parcelles incite certains producteurs à refermer les fossés, ce qui cause l’apparition de nouvelles zones trop humides.

     

    Un virage à prendre

     

    Posons ici une question importante : pourquoi produire autant de maïs et de soya ? Est-ce nécessaire ? En fait, ces immenses productions trouvent leur principale justification dans la consommation de viande ainsi que la production d’énergie et d’aliments transformés ; pensons aux boissons gazeuses qui contiennent du sirop de maïs. Pour l’industrie, la matière première que constituent le maïs et le soya doit être rendue disponible au plus faible coût. La récolte de très larges volumes sur de grandes surfaces permet de réduire les coûts d’exploitation. Le producteur doit tirer son épingle du jeu en produisant de plus en plus. Nous avons déjà doublé les rendements de maïs, la science pourrait-elle faire encore mieux ? Ce mouvement est sans fin et, malgré les impacts environnementaux coûteux, peu de gens envisagent de limiter ces productions. Pourtant, ce ne sont pas ces grandes productions industrielles qui assurent la plus grande part de l’alimentation humaine. En effet, ce serait plutôt les petits agriculteurs qui produiraient jusqu’à 80 % de l’alimentation des pays non industrialisés. Leurs fermes sont plus productives que les grandes, et elles donnent la priorité à la production alimentaire.

     

    En fin de compte, c’est à nous, les consommateurs, que revient la tâche de faire des choix. Nous pouvons consommer moins de viande, ou une viande produite autrement, au pâturage par exemple. Notre consommation de produits sucrés est également à reconsidérer. Nous devons nous préparer à une révolution agricole et sociale essentielle à l’aube d’un monde comptant 10 milliards d’humains qu’il faudra nourrir, et bien !

     

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    Des Idées en revues Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un extrait du dernier numéro de la revue Quatre-Temps (automne 2016, vol. 40, no 3)












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