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    Requiem pour les caribous de la Gaspésie

    Ils étaient à peine cinq au sommet du mont Jacques-Cartier lors du passage du «Devoir» sur la plus haute montagne du sud du Québec.
    Photo: Alexandre Shields Le Devoir Ils étaient à peine cinq au sommet du mont Jacques-Cartier lors du passage du «Devoir» sur la plus haute montagne du sud du Québec.

    Ils sont aujourd’hui moins d’une centaine, vestiges d’une population qui a déjà peuplé un vaste territoire du nord-est de l’Amérique du Nord. Au seuil de l’extinction, les caribous de la Gaspésie sont aussi plus que jamais soumis aux pressions de l’activité humaine, notamment les impacts de l’industrie forestière. Et à moins qu’on mette rapidement en place des solutions, tout indique qu’ils sont condamnés.


    Ils étaient à peine cinq au sommet du mont Jacques-Cartier lors du passage du Devoir sur la plus haute montagne du sud du Québec. Des caribous montagnards, facilement visibles au milieu de ce paysage quasi lunaire de toundra alpine, juchés à plus de 1270 mètres d’altitude. Un milieu qui, s’il peut sembler hostile, n’en constitue pas moins un élément essentiel de l’habitat de ces cervidés.

     

    Événement rare d’ailleurs que la vue de ces animaux. Il faut dire qu’ils sont aujourd’hui les seuls représentants d’une population qui peuplait jadis largement la rive sud du Saint-Laurent, jusqu’en sol américain. Mais au fur et à mesure que l’être humain a colonisé le territoire, le caribou forestier a été repoussé dans ses derniers retranchements, au point de ne subsister essentiellement que dans le parc national de la Gaspésie, explique le biologiste Martin-Hugues St-Laurent, qui dirige un programme de recherche sur l’espèce.

     

    Même retranchés dans un secteur des Chic-Chocs qui bénéficie en théorie d’un haut niveau de protection, ces caribous montagnards n’en continuent pas moins de subir des reculs marqués et « inquiétants », selon M. St-Laurent. Lors des premiers recensements, dans les années 1950, leur nombre était estimé entre 700 et 1500. Lorsque les inventaires sont devenus systématiques, dans les années 1980, la population ne dépassait pas 250 individus. Elle a par la suite continué de décroître rapidement, pour atteindre environ 150 bêtes en 2010.

     

    Le nombre de caribous se situerait aujourd’hui entre 85 et 100, selon les données du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP). Cette population est aussi classée « en voie de disparition » en vertu de législation fédérale, et ce, depuis l’an 2000. Elle est considérée comme « menacée », selon la loi québécoise. Dans les deux cas, il s’agit du classement le plus sévère, soit celui qui précède l’extinction pure et simple.

     

    Prédation intense

     

    Comment se fait-il que ces animaux soient de plus poussés vers la disparition, alors que le parc de la Gaspésie couvre au moins 80 % de leur habitat jugé essentiel ? Les principaux facteurs qui nuisent à cette population sont bien connus des chercheurs qui étudient les caribous.

     

    Ces cervidés sont notamment « victimes de prédation » de la part des ours noirs et des coyotes, explique le coordonnateur de l’équipe du plan de rétablissement du caribou forestier au MFFP, Mathieu Morin. Cette prédation a un effet particulièrement dévastateur sur les faons, donc sur le renouvellement de la population. Résultat : il faudrait un taux d’au moins 30 % des jeunes pour espérer une croissance, mais ceux-ci représentent parfois à peine 3 % de tous les animaux.

     

    Pour le biologiste Martin-Hugues St-Laurent, les facteurs qui expliquent cette prédation accrue ont une origine humaine. Il faut savoir que l’industrie forestière a été très active en Gaspésie pendant des décennies. Or, après avoir coupé l’essentiel des forêts de la région, on se retrouve aujourd’hui en présence de « jeunes forêts » qui favorisent des espèces comme l’orignal et le cerf de Virginie, par exemple. Ces animaux « proies » attirent des prédateurs comme l’ours et le coyote, qui peuvent alors se multiplier, étendre le territoire qu’ils habitent et s’attaquer aux caribous.

     

    Selon M. St-Laurent, qui a d’ailleurs publié des articles scientifiques sur le sujet, notre façon de concevoir « l’aménagement forestier » est un frein aux possibilités de voir un jour le nombre de caribous augmenter. « Au rythme où nous modifions son habitat, le caribou va s’effondrer bien avant de subir les impacts d’autres facteurs, comme la génétique ou les impacts des changements climatiques », laisse-t-il tomber.

     

    « Le statu quo n’est plus une option », même si c’est selon lui la méthode retenue par la classe politique depuis des années. Comme solution, il propose notamment la création de « zones tampons » autour du parc. Le groupe environnemental Nature Québec a aussi déjà suggéré d’agrandir le parc national. Mais celui-ci est complètement entouré de permis d’exploration pétrolière et gazière.

     

    Dérangement

     

    Outre la prédation, qui frappe également les adultes, les derniers caribous de la Gaspésie sont victimes de « dérangement », puisqu’ils vivent dans un parc national hautement fréquenté, et ce, toute l’année. Au moment où Le Devoir s’est rendu au sommet du mont Jacques-Cartier, on pouvait aisément compter une cinquantaine de randonneurs. Même si ceux-ci ont accès à ce territoire seulement durant une partie de la journée en période estivale, ils sont tout de même bien présents à quelques mètres seulement des animaux.

     

    Par ailleurs, en période hivernale, les animaux sont confrontés à la présence de skieurs, et parfois même de motoneigistes. Or, selon les travaux des chercheurs, les caribous ont tendance à éviter les secteurs fréquentés par les skieurs, secteurs qui se trouvent pourtant en plein coeur de leur habitat essentiel. Qui plus est, le ski tape la neige, facilitant ainsi la vie aux prédateurs, dont le coyote.

     

    Le MFFP reconnaît d’ailleurs que les activités humaines continuelles dans le parc national de la Gaspésie nuisent aux caribous. « La présence humaine en général crée une forme de dérangement qui va entraîner les animaux à éviter des secteurs. C’est documenté », souligne Mathieu Morin.

     

    Trop tard?

     

    Au final, alors que le MFFP en est à la troisième version du plan de rétablissement du caribou forestier, la situation continue de s’aggraver. Est-il donc trop tard pour sauver cette population ? « En théorie, le rétablissement est toujours possible, croit. M. Morin. Le défi, c’est de trouver un compromis pour l’aménagement de l’habitat. C’est une étape cruciale. Nous devons faire des efforts importants pour le contrôle de la prédation, ce qui permet de soutenir la population. Mais il faudra d’autres actions, notamment dans l’aménagement des habitats dans un contexte d’exploitation forestière. »

    Ils étaient à peine cinq au sommet du mont Jacques-Cartier lors du passage du «Devoir» sur la plus haute montagne du sud du Québec. Les activités humaines continuelles dans le parc national de la Gaspésie affectent les caribous, selon Québec. Ces caribous de la Gaspésie sont aujourd’hui les seuls représentants d’une population qui peuplait jadis largement la rive sud du Saint-Laurent, jusqu’en sol américain.












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