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    Jour du dépassement

    L’endettement écologique annonce-t-il la fin de la croissance?

    Selon les calculs du Global Footprint Network, il faudra en 2016 l’équivalent de 1,6 planète pour alimenter notre consommation

    8 août 2016 | Karel Mayrand - Directeur général pour le Québec et l’Atlantique, Fondation David Suzuki | Actualités sur l'environnement
    Vue aérienne d’une exploitation de mine de bauxite et de production d’aluminium à Ciudad Guayana, au Venezuela.
    Photo: iStock Vue aérienne d’une exploitation de mine de bauxite et de production d’aluminium à Ciudad Guayana, au Venezuela.

    Le 8 août 2016 marque le jour du dépassement, c’est-à-dire le jour où nous avons épuisé l’ensemble des ressources que nous fournit la planète en une année. L’humanité subviendra à ses besoins jusqu’à la fin de l’année en épuisant une partie du capital écologique essentiel au bien-être des générations à venir. Combien de temps encore pourrons-nous vivre à crédit ?

     

    Selon les calculs du Global Footprint Network, il faudra en 2016 l’équivalent de 1,6 planète pour alimenter notre consommation. C’est au début des années 1970 que le monde a basculé dans un déficit qui se creuse depuis au rythme de la croissance effrénée de notre économie, de la pollution, et de notre consommation de ressources renouvelables et non renouvelables. Chaque année qui passe dilapide un peu plus du capital écologique de la planète, limitant ainsi les possibilités de développement futures.

     

    Alors que l’endettement financier mène les agences de crédit et les gouvernements à sonner l’alarme, comment se fait-il que l’endettement écologique, pourtant une menace réelle à notre croissance future, n’apparaisse pas sur leur écran radar ?

     

    Il existe deux raisons principales. D’abord, les modèles économiques traditionnels considèrent la pollution et l’épuisement des ressources comme des externalités, c’est-à-dire des facteurs extérieurs à l’économie de marché. Cette raison en explique une deuxième : le capital écologique et la pollution ne sont pas mesurés dans nos indicateurs de croissance économique comme le PIB. Nous créons ainsi l’illusion d’une économie mondiale complètement dissociée de la biosphère.

     

    C’est cette illusion qui entretient le mythe d’une croissance économique infinie dans une biosphère aux limites bien réelles. Le Club de Rome avait sonné l’alerte en 1972 dans son rapport intitulé Halte à la croissance. Avant lui, Thomas Malthus nous avait mis en garde au XIXe siècle contre le risque d’effondrement économique en raison de l’explosion de la population mondiale. L’histoire récente semble infirmer leurs thèses : la population du globe n’a-t-elle pas été multipliée par trois et l’économie mondiale par 19 et depuis 1950 ?

     

    Ce serait une erreur de les rejeter aussi rapidement : si cette croissance exponentielle a été soutenue temporairement en dilapidant les ressources de la planète, combien de temps encore pourra-t-elle se poursuivre ? Dans une mise à jour publiée en 2012, le Club de Rome arrive à la conclusion que la plupart de ses prédictions étaient justes. Les données historiques mesurées depuis 1972 se rapprochent de ses prédictions. Il prévoit maintenant le dépassement de seuils critiques dans la décennie 2020-2030, suivi d’un effondrement économique et d’un déclin démographique dès 2030.

     

    Ère de raréfaction

     

    Bien qu’il s’agisse d’un scénario qui pourrait être qualifié d’extrême, il est indéniable que nous sommes entrés dans une ère de raréfaction croissante des ressources qui entraînera des bouleversements économiques fondamentaux. La dégradation et la perte de terres agricoles, l’épuisement des sources d’eau souterraine, le déclin des océans, la déforestation, la perte de services essentiels fournis par les écosystèmes ou les chocs climatiques multiples sont parmi les facteurs qui vont agir comme des freins à notre croissance économique future.

     

    Au mieux, nous nous dirigeons vers une croissance économique nulle, voire négative. Au pire, vers l’effondrement. C’est ce qui est arrivé à d’autres civilisations dans des conditions analogues. Pourquoi en serait-il autrement pour nous ? Il ne s’agit pas ici de sombrer dans l’alarmisme, mais de plutôt de mettre un terme à la pensée magique. La croissance infinie est impossible dans un système fermé. La technologie n’apportera pas de solution miracle. Il faut repenser notre modèle de développement.

     

    Briser le tabou

     

    C’est dans ce contexte qu’un nombre croissant d’économistes et de scientifiques prônent le passage à une forme de décroissance économique, ou à une économie stationnaire ou à croissance zéro. Cette proposition accuse une fin de non-recevoir tant sur le plan politique qu’économique puisqu’elle remet en question un dogme du capitalisme et la pierre d’assise de notre contrat social.

     

    Il nous faut pourtant briser ce tabou pour construire l’économie de demain plutôt que de nous contenter de subir l’effondrement économique. Loin d’assurer une allocation efficace des ressources de notre planète, notre système économique a érigé le gaspillage en modèle. C’est ainsi qu’un quart de la production alimentaire mondiale ne se retrouve jamais dans une assiette et que plus du tiers des prises de la flotte de pêche mondiale est jugé sans valeur commerciale et rejeté à l’eau, contribuant au déclin des océans. Ces simples constats devraient nous pousser à une remise en question du modèle actuel.

     

    Cinq planètes

     

    Une discussion sur la décroissance est indissociable d’une remise en question des inégalités sociales présentes sur notre planète. Avec la croissance, chacun peut espérer obtenir une part plus grande d’une tarte qui s’agrandit. Sans croissance, la seule manière d’enrichir la majorité est de redistribuer les richesses pour subvenir aux besoins de tous. Oxfam nous apprenait en début d’année que les 62 individus les plus riches de la planète possédaient autant de richesse que la moitié de la population mondiale, et qu’à eux seuls, le 1 % des plus riches possédait plus que 99 % de la population mondiale. Il faudra en 2016 l’équivalent de 5 planètes pour soutenir la consommation d’un Nord-Américain alors que l’Indien moyen consomme l’équivalent de 0,7 planète. Ces données appellent à un sérieux examen de conscience.

     

    En épuisant les ressources des prochaines générations pour enrichir une minorité aujourd’hui, l’endettement écologique est une injustice aux proportions inédites dans l’histoire de l’humanité. Si les agences de crédit et les institutions financières poursuivent dans leur aveuglement, il est de notre responsabilité de prendre l’initiative.

     

    Alors que s’ouvre le Forum social mondial à Montréal, l’heure est venue de mettre en commun les luttes sociales et environnementales pour proposer de nouveaux modèles économiques qui ne reposent pas sur l’appauvrissement de nos concitoyens et de nos enfants. L’économie sociale, coopérative, locale, circulaire, collaborative et toutes les propositions pour construire une économie fondée sur le respect de la biosphère et sur de véritables liens de solidarité sont urgemment requises.













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