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    Énergie Est

    Péril noir sur le monde agricole

    Stéphane Sansfaçon est propriétaire d’une ferme laitière à L’Épiphanie, dans Lanaudière.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Stéphane Sansfaçon est propriétaire d’une ferme laitière à L’Épiphanie, dans Lanaudière.


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    notre carte interactive conçue par Vincent Larin ainsi que tous les autres éléments de notre dossier dans une page créée par Marie-Pier Frappier qui sera mise à jour durant les audiences publiques.

    Pas moins de 75 % du tracé du pipeline Énergie Est au Québec se trouve en zone agricole. Une situation qui suscite de très vives inquiétudes, selon ce qu’a constaté Le Devoir. L’Union des producteurs agricoles promet d’ailleurs de faire écho aux préoccupations des agriculteurs dans le cadre de l’évaluation du projet par le BAPE, qui doit débuter lundi.

     

    La chose peut sembler surréaliste, mais le tracé dicté par TransCanada pour son projet Énergie Est ferait passer le pipeline à travers plusieurs terres agricoles certifiées biologiques au Québec. C’est donc dire que chaque jour, dès 2020, 1,1 million de barils de pétrole des sables bitumineux circuleront dans des zones de culture reconnues pour leurs pratiques respectueuses de l’environnement.

     

    Une situation qui exaspère l’agriculteur Charles Trottier, copropriétaire de la Fromagerie des Grondines. Il faut dire que le tuyau d’un mètre de diamètre doit traverser deux de ses terres de la région de Deschambault-Grondines. « Un pipeline et des terres certifiées biologiques, ça ne va pas du tout ensemble. Je ne veux pas les voir passer sur mon terrain. C’est aussi simple que ça. »

     

    « S’il y a un déversement, c’est notre certification qui sera en jeu, insiste M. Trottier, qui cultive ses terres depuis plus de 30 ans. On inspecte nos tracteurs pour s’assurer qu’il n’y a pas une seule goutte d’huile qui coule d’un moteur. Et ils voudraient installer un pipeline qui transporte un million de barils de pétrole par jour ? Je ne vois pas pourquoi on accepterait de les laisser passer. »

     

    S’il s’oppose fermement au projet, tout comme plusieurs personnes de la région de Portneuf, M. Trottier n’en a pas moins été courtisé par des représentants de TransCanada, et ce, dès 2013. La façon de faire est d’ailleurs la même que pour tous les autres agriculteurs contactés par Le Devoir. La multinationale offre chaque fois 1000 $ pour obtenir le droit d’effectuer des tests préliminaires sur le terrain, de façon à déterminer s’il serait possible d’y installer son pipeline. En théorie, le fait d’accepter cette première étape ne signifie pas que le propriétaire du terrain approuve le passage d’Énergie Est.

     

    Les porte-parole de TransCanada ne se sont toutefois pas arrêtés là. « Leur représentant est revenu et il m’a demandé si je voulais signer une entente, explique M. Trottier. Je leur ai dit que si je n’ai pas le choix, on commencera à discuter d’un droit à passage en commençant avec un montant de 400 000 $ pour chaque terre. Ils trouvaient que c’était beaucoup d’argent. Mais pensez-vous que de risquer 30 ans de ma vie et ma certification biologique ça ne vaut pas 400 000 $? »

     

    À l’instar de nombreux autres agriculteurs, Charles Trottier estime que ses terres sont trop précieuses pour les risquer dans une telle aventure pétrolière. « Ce n’est pas ça qui nous intéresse. Nous, on fait des fromages au lait cru de qualité. On est loin du développement que veut TransCanada avec Énergie Est. On n’a pas des terres pour faire de la spéculation. On a des terres pour occuper le territoire. En plus, c’est un patrimoine familial. Mon père a acheté nos terres en 1922 et c’est une de mes filles qui s’apprête à prendre la relève. Mais ces gens-là ont de la misère à comprendre ça. »

     

    Des centaines d’agriculteurs

     

    Le cas de la Fromagerie des Grondines est loin d’être un cas isolé. Selon les données de l’Union des producteurs agricoles (UPA), pas moins de 75 % des 650 kilomètres du pipeline au Québec seront construits en zone agricole. Cela signifie que parmi les quelque 1800 propriétaires privés qui sont directement touchés par le tracé, une majorité sont des producteurs agricoles, mais aussi forestiers.

     

    C’est le cas de Lucie Mainguy, cofondatrice d’Aliksir, une entreprise qui produit des huiles essentielles biologiques à partir de plantes aromatiques cultivées sur sa terre de la rive nord du Saint-Laurent. Farouchement opposée au passage du pipeline, elle n’en est pas moins découragée de voir que le projet pourrait bien se concrétiser. « Je ne comprends pas que les décideurs soient ouverts à ce projet. Pour moi, c’est impensable. Mais tout nous donne l’impression que c’est hors de notre contrôle. On a l’impression que les jeux sont faits et que le citoyen ne peut rien y changer. »

     

    Pour Mme Mainguy, le pipeline de TransCanada pourrait signer l’arrêt de mort d’une entreprise à laquelle elle consacre sa vie. « Ce qui est très inquiétant, c’est qu’en cas de problème, on se retrouverait contaminés, et pour de bon. Au moindre défaut de leur système, on perd notre certification. Et notre principal marché, c’est l’exportation, parce que le Canada a la réputation d’avoir de bonnes terres et un milieu vierge et pur. Vous voyez l’image de marque que nous avons à préserver pour conserver notre réputation. »

     

    Propriétaire d’une ferme laitière à L’Épiphanie, dans Lanaudière, Stéphane Sansfaçon a lui aussi reçu la visite de représentants de TransCanada. « Ils nous ont simplement dit que le pipeline passerait et qu’ils doivent faire des tests de sols. C’est comme si c’était déjà fait et que la construction allait commencer en 2018. » Mais pour lui, il est clair que le jeu n’en vaut pas la chandelle. « S’il y a un déversement, c’est clair que ça va scraper mon champ. Et même s’ils disent qu’ils vont tout nettoyer, je ne vais pas aller semer là pour nourrir mes animaux. Une fois que la terre est contaminée, je ne peux plus rien faire avec. »

     

    Qui plus est, le pétrole pourrait couler dans les drains du champ de M. Sansfaçon, et ainsi contaminer rapidement une vaste étendue de sa terre. « On sait qu’il existe des fuites indétectables. Donc, le pétrole peut faire bien des dommages avant qu’on puisse remarquer ce qui se passe. Si je sème du maïs, je ne vais pas là tous les jours pour voir s’il y a du pétrole qui coule. »

     

    Sentiment d’impuissance

     

    D’autres agriculteurs se sentent carrément impuissants face à TransCanada, une entreprise qui possède des moyens financiers complètement disproportionnés par rapport aux producteurs agricoles québécois. « Beaucoup de gens sont contre dans notre région, mais la plupart se sentent "petits" face à une aussi grosse entreprise », a notamment souligné un propriétaire de la région de L’Islet, dans le Bas-Saint-Laurent, qui a souhaité conserver l’anonymat.

     

    L’UPA se dit d’ailleurs consciente des inquiétudes exprimées par plusieurs producteurs agricoles, inquiétudes qu’elle entend bien transmettre dans le cadre des audiences du BAPE sur Énergie Est. L’organisation, qui ne se sent « pas à l’aise » avec le projet, reconnaît du même souffle que la majorité de ses membres ne souhaitent pas que le pipeline passe sur leurs terres. Mais puisque TransCanada a déposé une demande officielle, l’UPA souhaite négocier une « entente-cadre » qui permettrait de baliser les règles pour les producteurs.

     

    Selon Pierre Lemieux, premier vice-président de l’UPA, les enjeux sont nombreux. Par exemple, en vertu de la réglementation fédérale, toute personne qui endommage un pipeline peut être tenue responsable des dégâts provoqués par le bris. Or, les agriculteurs, puisqu’ils utilisent de la machinerie conçue pour pénétrer le sol, sont particulièrement vulnérables. Le principal assureur des producteurs québécois a d’ailleurs reconnu que si ce point n’était pas réglé avant la construction d’Énergie Est, les agriculteurs pourraient carrément perdre leurs assurances.

     

    M. Lemieux fait aussi valoir que l’UPA espère convaincre TransCanada d’enfouir son pipeline plus profondément dans le sol. À l’heure actuelle, en vertu des règles prévues, plusieurs cultures ne seront tout simplement plus possibles au-dessus de l’imposant tuyau. Enfin, l’UPA réclame le versement d’un « loyer » annuel afin de dédommager les agriculteurs qui devront vivre avec la présence du pipeline pendant au moins 40 ans.

     

    TransCanada confirme que des discussions sont en cours avec l’UPA. « Nous reconnaissons l’importance de minimiser les impacts associés à la construction d’un pipeline sur les terres agricoles. Les 60 ans d’expérience que nous avons dans le développement des pipelines nous ont permis de nous munir d’une série de pratiques qui nous permettent de minimiser les impacts », explique son porte-parole, Tim Duboyce.













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