Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Où s’en va le Québec énergétique?

    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir
    Consulter tous les textes de notre édition Planète verte
    Le gouvernement Couillard entend présenter cet automne la future politique énergétique du Québec. Plusieurs critiquent toutefois le processus d’élaboration de celle-ci, jugeant qu’il manque vraiment de « vision ». L’exercice est pourtant crucial puisque cette politique guidera les décisions de l’État pour au moins une décennie, en plus d’engager des milliards de dollars en investissements.


    En plein été 2013, le gouvernement de Pauline Marois mettait sur pied la Commission sur les enjeux énergétiques dans le but de définir les objectifs prioritaires de la politique énergétique 2016-2025. Ce vaste chantier de réflexion, appuyé sur des consultations publiques et l’analyse de plus de 460 mémoires, avait alors été confié aux commissaires Roger Lanoue et Normand Mousseau.

     

    Leur rapport, intitulé Maîtriser notre avenir énergétique, n’a toutefois jamais fait l’objet d’un dévoilement en bonne et due forme. En fait, son contenu a été révélé en février 2014 par Le Devoir. Et puisque le document a ensuite été publié à la hâte, plusieurs ont estimé que les péquistes n’avaient pas l’intention de le diffuser avant le déclenchement des élections, moins de deux semaines plus tard.

     

    Il faut dire que ce rapport proposait un virage très ambitieux dans notre façon de consommer l’énergie, un changement qui passerait par une réduction draconienne de notre dépendance aux énergies fossiles. Sans cette diminution, soulignaient les auteurs, le Québec ratera complètement ses objectifs de réduction de gaz à effet de serre.

     

    Selon les conclusions du document, Québec devrait aussi revoir en profondeur la stratégie de développement d’Hydro-Québec. Cela signifierait freiner les projets hydroélectriques, mais aussi l’éolien, qui font perdre des milliards de dollars à l’État. On suggérait même de stopper le projet de la Romaine, construit au coût de 6,5 milliards de dollars dans un contexte de surplus durables.

     

    Case départ ?

     

    S’il se défend de faire table rase des conclusions de la commission Lanoue-Mousseau, le gouvernement Couillard n’en a pas moins décidé de reprendre en grande partie l’exercice en vue de la rédaction de la future politique énergétique.

     

    Les libéraux ont cependant opté pour une formule pour le moins simplifiée, prévoyant seulement trois tables rondes d’une journée chacune. Les deux premières, intitulées « Efficacité et innovation énergétiques » et « Énergies renouvelables », ont déjà eu lieu.

     

    La dernière, concernant les hydrocarbures fossiles, est prévue en mai. Chaque fois, des experts choisis par le gouvernement discutent durant la journée. Le soir même, une consultation publique a lieu. Les gens qui se sont inscrits au préalable peuvent alors prendre la parole pour une durée de cinq minutes.

     

    Une table d’experts « hors série » a aussi été ajoutée, a constaté Le Devoir. Elle doit avoir lieu le 24 avril, mais seulement en avant-midi. Et aucune consultation publique sur place n’est prévue.

     

    Mais elle portera sur une question cruciale : la « décarbonisation du transport routier ». Le transport accapare à lui seul 75 % de la demande en produits pétroliers de tout le Québec.

     

    Pour le directeur général du Regroupement des conseils régionaux de l’environnement, Philippe Bourke, l’exercice est loin d’être à la hauteur des enjeux énergétiques du Québec. « Ce n’est pas en passant par des tables rondes, comme on le fait présentement, qu’on pourra parvenir à dégager une vision. Ce n’est pas inutile, mais ce n’est pas suffisant pour dégager une véritable vision énergétique. »

     

    Il juge d’ailleurs urgent de mener une réflexion beaucoup plus profonde. « Il est clair que le Québec ne sait pas où il s’en va en matière d’énergie. Il n’y a pas de vision, laisse tomber M. Bourke. La preuve, des décisions en matière de développement énergétique se prennent alors même que nous en sommes à élaborer la politique. »

     

    Le gouvernement a par exemple déjà prévu de lancer le Québec sur la voie de l’exploitation d’éventuels gisements pétroliers. Il n’a pas non plus tranché la question du gaz de schiste, en plus de vouloir « évaluer » le potentiel gazier de la Gaspésie.

     

    Dans un contexte d’importants surplus énergétiques, les libéraux ont aussi dit vouloir poursuivre le développement de l’éolien. Un comité formé d’acteurs de l’industrie a d’ailleurs été mandaté pour les conseiller.

     

    La semaine dernière, on apprenait également qu’Hydro-Québec doit investir 20 milliards de dollars dans des projets dans le cadre du Plan Nord. Aucun détail n’a été dévoilé quant aux projets précis qui sont envisagés.

     

    L’ex-coprésident de la Commission sur les enjeux énergétiques, Normand Mousseau, estime que cette décision est pour le moins risquée. « Oui, on peut développer de l’énergie pour les communautés isolées.

     

    Mais dans le cas de barrages, comme celui de la Romaine, les investissements sont amortis sur 100 ans. C’est donc difficile de voir comment on pourrait faire payer de tels investissements par les minières. On voit bien que le secteur est très cyclique. »

     

    Approche « dépassée »

     

    M. Mousseau est aussi très critique des méthodes mises en avant pour élaborer la politique énergétique. « On s’inscrit dans la tendance des années 80 et du document de 2006. On continue avec une approche assez dépassée où on donne beaucoup de place à la question de l’approvisionnement. C’est ce qu’on a vu dans les tables rondes. Ce qu’on a présenté, ce sont les mêmes rengaines qu’on entend depuis longtemps. »

     

    « La vraie question, ajoute-t-il, est la suivante : comment peut-on s’enrichir avec notre énergie tout en se projetant dans l’avenir ? C’est d’autant plus important dans un contexte où on dit vouloir continuer de développer de nouvelles sources d’approvisionnement. Cette question devrait être centrale, alors qu’elle est complètement mise de côté. Et ce n’est pas banal. L’énergie, c’est 30 milliards de dollars de dépenses par année au Québec. »

     

    Dans un contexte de lutte contre les changements climatiques, il croit aussi qu’il est essentiel d’établir les cibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre avant d’élaborer la politique énergétique. Or les cibles prévues pour l’après-2020 ne devraient pas être connues avant le dépôt de la politique.

     

    Étant donné l’importance du « changement de culture » à opérer, Normand Mousseau estime qu’il serait important de doter le Québec d’une structure de fonctionnement formelle qui serait également chargée d’évaluer la mise en place de la politique. « Il faut aussi impliquer tous les ministères, pour tenir compte des questions des transports, de l’énergie, du développement économique, de l’aménagement du territoire et de l’environnement. Et si on ne fait pas cela, on va continuer de jeter l’argent par les fenêtres. »

     

    Professeure à l’Université McGill et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’atténuation des changements climatiques, Catherine Potvin juge que la question climatique devrait être au coeur de la future politique énergétique du Québec. Selon elle, la prise en compte de cet aspect remettrait en question les projets d’exploitation d’énergies fossiles.

     

    « Il faut vraiment que le Québec se pose la question, souligne-t-elle. Est-ce qu’il est possible d’être un leader dans la lutte contre les changements climatiques tout en souhaitant exploiter le pétrole ? Il faut se poser la question. Il faut regarder la stratégie énergétique pour évaluer la cohérence des objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre avec la politique énergétique. »

     

    « En fait, ajoute-t-elle, il faut respecter la question des changements climatiques dans tous les projets de développement. Est-ce que les infrastructures routières qu’on veut construire, par exemple à Montréal, constituent les bonnes infrastructures pour les décennies à venir ? »

     

    Mme Potvin fait valoir qu’un pont, ou une route, construit au cours des prochaines années, sera encore utilisé en 2050. Or les scientifiques estiment qu’à ce moment, les émissions de gaz à effet de serre devront avoir été réduites d’au moins 70 %.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.