Le nouveau partenariat avec l'Afrique - Plus ça change...
L'Afrique n'a jamais été exclue des rouages mondiaux, elle a simplement été confinée dans une périphérie dominée
Miloud Chennoufi - Journaliste et étudiant à l'École des hautes études commerciales
26 juin 2002
Actualités sur l'environnement
Il y a un an, l'Union africaine adoptait le canevas du Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique (NPDA, ou NEPAD d'après l'acronyme anglais). Accueillie avec un rare enthousiasme par le FMI et la Banque mondiale, l'initiative a même mené le G8 à inscrire le développement de l'Afrique à l'ordre du jour du sommet de Kananaskis, en Alberta, prévu les 26 et 27 juin 2002, soit en fin de semaine. Cet engouement s'explique par le ferme engagement des chefs d'État africains en faveur d'une stratégie qui radicalise le dogmatisme des plans d'ajustement structurel (PAS), mise en oeuvre en Afrique depuis une vingtaine d'années. Jusqu'ici, les résultats ont été désastreux.
Les maux du continent noir sont connus: maladies, guerres, pauvreté, malnutrition, injustice, despotisme, etc. Le NPDA se veut la voie royale de lutte contre ces fléaux; son objectif est d'«éradiquer la pauvreté en Afrique et de placer les pays africains, individuellement et collectivement, sur la voie d'une croissance et d'un développement durables». Il est également question de «promouvoir et protéger la démocratie et les droits de l'homme».
Mais les moyens envisagés pour réaliser ces objectifs et traduire ces professions de foi dans la réalité forcent au scepticisme. La rectitude politique exige que le discours sur le développement soit enjolivé par des expressions comme «promotion des droits humains», «saine administration» (ou «bonne gouvernance», d'après l'anglais), «développement durable», etc. Même le FMI et la Banque mondiale se plient à cette exigence alors que, dans les faits, leur politique n'a jamais souffert la moindre altération significative. Il y a fort à parier que le cas du NPDA ne sera pas différent car les nobles idéaux dont il est parsemé ne suffisent pas à voiler les véritables desseins qui fondent sa raison d'être.
Le principal point d'articulation du NPDA est une interprétation des causes du marasme africain, essentiellement attribué à «la marginalisation de l'Afrique dans le contexte de la mondialisation». Il est donc nécessaire de considérer que «[...] les avantages d'une intégration gérée efficacement [dans l'économie mondialisée] présentent les meilleures perspectives pour une prospérité économique et une réduction de la pauvreté dans l'avenir».
Une ahurissante amnésie, car l'Afrique n'a jamais été exclue des rouages mondiaux de l'économie moderne; elle a simplement été confinée à la seule place qu'on a bien voulu lui accorder, c'est-à-dire celle d'une périphérie dominée.
Selon Samir Amin, actuellement président du Forum mondial des alternatives, l'intégration de l'Afrique à l'économie mondiale s'est effectuée en trois phases. La première correspond à l'ère de la traite des Noirs, où l'Afrique a été contrainte de fournir une main-d'oeuvre réduite à des conditions d'existence infrahumaines, ce qui a causé un grave dépeuplement du continent. Il n'y a pas très longtemps que l'Afrique a recouvré la proportion de la population mondiale qui était la sienne au XVIe siècle.
La deuxième phase est celle de la période coloniale, qui s'étend du XIXe siècle aux années 60 du XXe siècle. L'intégration a eu lieu d'abord par la mise sur le marché mondial des produits agricoles tropicaux soumis à des oligopoles liés au colonialisme et pénalisant les paysans africains. Ensuite, par l'exploitation minière de l'Afrique méridionale moyennant l'emploi d'une main-d'oeuvre autochtone, non qualifiée et bon marché. Enfin, par l'économie du pillage, grâce à laquelle les produits proprement africains étaient surtaxés afin de décourager les producteurs locaux et de favoriser les sociétés concessionnaires. Les pays considérés aujourd'hui comme les moins avancés sont précisément ceux qui ont été les plus exposés à l'exploitation coloniale.
La troisième phase a commencé avec les expériences de développement au lendemain de l'indépendance; elle est toujours en cours. L'échec de ces expériences, que René Dumont annonçait déjà en 1960, a rendu les pays africains particulièrement vulnérables aux pressions des institutions de Bretton Woods. La crise de la dette a exacerbé cette vulnérabilité à un point tel que les économies africaines ont dû subir les unes après les autres des plans d'ajustement structurel imposés par le FMI et la Banque mondiale sous la bienveillance de la communauté internationale.
On se souvient que l'argument principal pour justifier les PAS était de remettre les économies concernées sur le sentier de la croissance et de les intégrer à l'économie mondiale afin de lutter contre la pauvreté. Le NPDA conserve le même leitmotiv.
La critique douce selon laquelle les PAS «n'ont pas accordé suffisamment d'attention à la prestation des services sociaux» est le minimum que les auteurs du NPDA se sont sentis dans l'obligation de faire par souci de crédibilité car l'ajustement structurel est devenu indéfendable. Si ses auteurs voulaient réellement nuancer le NPDA par rapport à l'ajustement structurel, ils auraient remis en cause la stabilisation macroéconomique, cette politique monétariste officiellement destinée à lutter contre l'inflation mais visant en réalité à forcer l'État à un désengagement total. Il n'y a aucune trace d'une telle remise en cause dans le NPDA. Or la stabilisation en tant que première étape de l'ajustement comprend des mesures qui minent de l'intérieur toute politique de développement.
La libéralisation au pas de charge du commerce extérieur, la dévaluation substantielle et brutale des monnaies locales, l'abolition des subventions aux produits de première nécessité, la hausse vertigineuse des taux d'intérêt, la baisse en valeur réelle des dépenses publiques dans les secteurs de la santé et de l'éducation, l'obligation de thésauriser sous forme de réserves de change les recettes en devises fortes qui échappent au paiement des services de la dette, etc., toutes ces mesures ont aggravé un problème endémique dans les économies africaines. Selon le Forum Afrique-Canada, de 1970 à 1997, les termes de l'échange ont ainsi chuté de 119 % du PIB en défaveur de l'Afrique, ce qui s'est traduit par un transfert net des ressources de l'Afrique, le continent le plus pauvre, vers le reste du monde.
Selon le PNUD, l'indice de développement humain, l'espérance de vie et le PIB par habitant en Afrique sont les plus faibles du monde. Seulement 20 % des populations africaines ont accès à des soins de santé et 34 % souffrent de malnutrition. L'Afrique détient par ailleurs le record mondial du chômage. Ces tendances ont toutes les chances de se maintenir car le NPDA occulte la discussion des politiques publiques héritées de l'ajustement structurel.
Nouveaux codes d'investissement
Selon le Forum Afrique-Canada, de nombreux pays africains, en collaboration notamment avec la Banque mondiale, ont révisé leurs codes d'investissement pour accorder le même statut aux entreprises locales et étrangères, rendre possible de substantielles réductions d'impôts sur la vente des produits miniers, garantir un engagement à long terme sur les taux de redevance, exonérer d'impôts les importations effectuées par les entreprises locales et multinationales et offrir des droits d'exploitation de sites miniers transférables et hypothécables.
Ces dispositions montrent que le mythique Accord multilatéral sur l'investissement (AMI) n'est pas mort; au lieu d'être adopté dans un cadre multilatéral, chaque pays africain aura à promulguer une législation qui le rendra opérationnel de fait. Chose certaine, cela engendrera une concurrence entre les pays africains pour attirer l'investissement étranger. Une concurrence dont bénéficieront les économies qui sauront offrir les conditions sociales de travail les moins contraignantes pour le capital étranger, la fiscalité la plus avantageuse et la plus grande permissivité pour que les profits ne soient pas nécessairement réinvestis là où ils auront été générés, c'est-à-dire en Afrique.
Par ailleurs, bien avant la réunion de Kananaskis, le G8 a fait savoir que seuls certains pays ciblés feront l'objet du plan d'action qui doit être adopté en réponse au NPDA, soit, autrement dit, les pays qui bénéficient de certaines infrastructures, où les matières premières sont abondantes, etc. Et même à propos des infrastructures, le NPDA privilégie la participation du capital privé local et étranger.
Cette privatisation déjà en vigueur depuis des années en Afrique, le NPDA compte donc l'étendre aux infrastructures sans en exclure tel ou tel secteur, pas même celui de l'eau. La logique de l'ajustement structurel et de l'AMI est donc intacte. Cela étant, il est douteux qu'il s'agisse réellement d'une stratégie «fondée sur un ordre du jour dont ont décidé les Africains de leur propre initiative et de leur propre gré afin de déterminer eux-mêmes leur destin».
Quant à la «bonne gouvernance», elle est affirmée avec force lorsqu'il s'agit d'économie et d'entreprises locales. Elle vise surtout à assurer aux partenaires du Nord que les finances publiques seront gérées selon le dogme du déficit zéro et que les entreprises locales seront soumises au modèle le plus pur de la concurrence, même dans les cas où elles seront soumises à la concurrence déloyale d'entreprises étrangères beaucoup plus puissantes.
Dès qu'il est question des actions dans les secteurs sociaux, les termes du NPDA sur la «bonne gouvernance» deviennent vagues. L'importance qu'on accorde à ces derniers ne procède pas des droits auxquels ils font référence (santé et éducation, par exemple) mais seulement en tant qu'éléments susceptibles de favoriser la compétitivité, étant donné que le but est «d'améliorer la compétitivité du continent et de permettre à l'Afrique de participer aux processus de mondialisation».
La réalité du NPDA est qu'il n'est pas une initiative autonome de l'Afrique destinée à soulager les peuples du continent mais un gage de bonne conduite à l'intention des pays industrialisés. Avec le NPDA, les chefs d'État africains ont offert le fouet qui servira à martyriser davantage les êtres humains les plus défavorisés de la planète.
Les maux du continent noir sont connus: maladies, guerres, pauvreté, malnutrition, injustice, despotisme, etc. Le NPDA se veut la voie royale de lutte contre ces fléaux; son objectif est d'«éradiquer la pauvreté en Afrique et de placer les pays africains, individuellement et collectivement, sur la voie d'une croissance et d'un développement durables». Il est également question de «promouvoir et protéger la démocratie et les droits de l'homme».
Mais les moyens envisagés pour réaliser ces objectifs et traduire ces professions de foi dans la réalité forcent au scepticisme. La rectitude politique exige que le discours sur le développement soit enjolivé par des expressions comme «promotion des droits humains», «saine administration» (ou «bonne gouvernance», d'après l'anglais), «développement durable», etc. Même le FMI et la Banque mondiale se plient à cette exigence alors que, dans les faits, leur politique n'a jamais souffert la moindre altération significative. Il y a fort à parier que le cas du NPDA ne sera pas différent car les nobles idéaux dont il est parsemé ne suffisent pas à voiler les véritables desseins qui fondent sa raison d'être.
Le principal point d'articulation du NPDA est une interprétation des causes du marasme africain, essentiellement attribué à «la marginalisation de l'Afrique dans le contexte de la mondialisation». Il est donc nécessaire de considérer que «[...] les avantages d'une intégration gérée efficacement [dans l'économie mondialisée] présentent les meilleures perspectives pour une prospérité économique et une réduction de la pauvreté dans l'avenir».
Une ahurissante amnésie, car l'Afrique n'a jamais été exclue des rouages mondiaux de l'économie moderne; elle a simplement été confinée à la seule place qu'on a bien voulu lui accorder, c'est-à-dire celle d'une périphérie dominée.
Selon Samir Amin, actuellement président du Forum mondial des alternatives, l'intégration de l'Afrique à l'économie mondiale s'est effectuée en trois phases. La première correspond à l'ère de la traite des Noirs, où l'Afrique a été contrainte de fournir une main-d'oeuvre réduite à des conditions d'existence infrahumaines, ce qui a causé un grave dépeuplement du continent. Il n'y a pas très longtemps que l'Afrique a recouvré la proportion de la population mondiale qui était la sienne au XVIe siècle.
La deuxième phase est celle de la période coloniale, qui s'étend du XIXe siècle aux années 60 du XXe siècle. L'intégration a eu lieu d'abord par la mise sur le marché mondial des produits agricoles tropicaux soumis à des oligopoles liés au colonialisme et pénalisant les paysans africains. Ensuite, par l'exploitation minière de l'Afrique méridionale moyennant l'emploi d'une main-d'oeuvre autochtone, non qualifiée et bon marché. Enfin, par l'économie du pillage, grâce à laquelle les produits proprement africains étaient surtaxés afin de décourager les producteurs locaux et de favoriser les sociétés concessionnaires. Les pays considérés aujourd'hui comme les moins avancés sont précisément ceux qui ont été les plus exposés à l'exploitation coloniale.
La troisième phase a commencé avec les expériences de développement au lendemain de l'indépendance; elle est toujours en cours. L'échec de ces expériences, que René Dumont annonçait déjà en 1960, a rendu les pays africains particulièrement vulnérables aux pressions des institutions de Bretton Woods. La crise de la dette a exacerbé cette vulnérabilité à un point tel que les économies africaines ont dû subir les unes après les autres des plans d'ajustement structurel imposés par le FMI et la Banque mondiale sous la bienveillance de la communauté internationale.
On se souvient que l'argument principal pour justifier les PAS était de remettre les économies concernées sur le sentier de la croissance et de les intégrer à l'économie mondiale afin de lutter contre la pauvreté. Le NPDA conserve le même leitmotiv.
La critique douce selon laquelle les PAS «n'ont pas accordé suffisamment d'attention à la prestation des services sociaux» est le minimum que les auteurs du NPDA se sont sentis dans l'obligation de faire par souci de crédibilité car l'ajustement structurel est devenu indéfendable. Si ses auteurs voulaient réellement nuancer le NPDA par rapport à l'ajustement structurel, ils auraient remis en cause la stabilisation macroéconomique, cette politique monétariste officiellement destinée à lutter contre l'inflation mais visant en réalité à forcer l'État à un désengagement total. Il n'y a aucune trace d'une telle remise en cause dans le NPDA. Or la stabilisation en tant que première étape de l'ajustement comprend des mesures qui minent de l'intérieur toute politique de développement.
La libéralisation au pas de charge du commerce extérieur, la dévaluation substantielle et brutale des monnaies locales, l'abolition des subventions aux produits de première nécessité, la hausse vertigineuse des taux d'intérêt, la baisse en valeur réelle des dépenses publiques dans les secteurs de la santé et de l'éducation, l'obligation de thésauriser sous forme de réserves de change les recettes en devises fortes qui échappent au paiement des services de la dette, etc., toutes ces mesures ont aggravé un problème endémique dans les économies africaines. Selon le Forum Afrique-Canada, de 1970 à 1997, les termes de l'échange ont ainsi chuté de 119 % du PIB en défaveur de l'Afrique, ce qui s'est traduit par un transfert net des ressources de l'Afrique, le continent le plus pauvre, vers le reste du monde.
Selon le PNUD, l'indice de développement humain, l'espérance de vie et le PIB par habitant en Afrique sont les plus faibles du monde. Seulement 20 % des populations africaines ont accès à des soins de santé et 34 % souffrent de malnutrition. L'Afrique détient par ailleurs le record mondial du chômage. Ces tendances ont toutes les chances de se maintenir car le NPDA occulte la discussion des politiques publiques héritées de l'ajustement structurel.
Nouveaux codes d'investissement
Selon le Forum Afrique-Canada, de nombreux pays africains, en collaboration notamment avec la Banque mondiale, ont révisé leurs codes d'investissement pour accorder le même statut aux entreprises locales et étrangères, rendre possible de substantielles réductions d'impôts sur la vente des produits miniers, garantir un engagement à long terme sur les taux de redevance, exonérer d'impôts les importations effectuées par les entreprises locales et multinationales et offrir des droits d'exploitation de sites miniers transférables et hypothécables.
Ces dispositions montrent que le mythique Accord multilatéral sur l'investissement (AMI) n'est pas mort; au lieu d'être adopté dans un cadre multilatéral, chaque pays africain aura à promulguer une législation qui le rendra opérationnel de fait. Chose certaine, cela engendrera une concurrence entre les pays africains pour attirer l'investissement étranger. Une concurrence dont bénéficieront les économies qui sauront offrir les conditions sociales de travail les moins contraignantes pour le capital étranger, la fiscalité la plus avantageuse et la plus grande permissivité pour que les profits ne soient pas nécessairement réinvestis là où ils auront été générés, c'est-à-dire en Afrique.
Par ailleurs, bien avant la réunion de Kananaskis, le G8 a fait savoir que seuls certains pays ciblés feront l'objet du plan d'action qui doit être adopté en réponse au NPDA, soit, autrement dit, les pays qui bénéficient de certaines infrastructures, où les matières premières sont abondantes, etc. Et même à propos des infrastructures, le NPDA privilégie la participation du capital privé local et étranger.
Cette privatisation déjà en vigueur depuis des années en Afrique, le NPDA compte donc l'étendre aux infrastructures sans en exclure tel ou tel secteur, pas même celui de l'eau. La logique de l'ajustement structurel et de l'AMI est donc intacte. Cela étant, il est douteux qu'il s'agisse réellement d'une stratégie «fondée sur un ordre du jour dont ont décidé les Africains de leur propre initiative et de leur propre gré afin de déterminer eux-mêmes leur destin».
Quant à la «bonne gouvernance», elle est affirmée avec force lorsqu'il s'agit d'économie et d'entreprises locales. Elle vise surtout à assurer aux partenaires du Nord que les finances publiques seront gérées selon le dogme du déficit zéro et que les entreprises locales seront soumises au modèle le plus pur de la concurrence, même dans les cas où elles seront soumises à la concurrence déloyale d'entreprises étrangères beaucoup plus puissantes.
Dès qu'il est question des actions dans les secteurs sociaux, les termes du NPDA sur la «bonne gouvernance» deviennent vagues. L'importance qu'on accorde à ces derniers ne procède pas des droits auxquels ils font référence (santé et éducation, par exemple) mais seulement en tant qu'éléments susceptibles de favoriser la compétitivité, étant donné que le but est «d'améliorer la compétitivité du continent et de permettre à l'Afrique de participer aux processus de mondialisation».
La réalité du NPDA est qu'il n'est pas une initiative autonome de l'Afrique destinée à soulager les peuples du continent mais un gage de bonne conduite à l'intention des pays industrialisés. Avec le NPDA, les chefs d'État africains ont offert le fouet qui servira à martyriser davantage les êtres humains les plus défavorisés de la planète.
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