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Se souviendra-t-on du Sommet de Johannesburg?

Le Sommet de Johannesburg n'a pas encore suscit� un niveau d'int�r�t et d'enthousiasme comparable � celui de son pr�d�cesseur de Rio. Quelle port�e aura-t-il dans l'opinion publique?

Philippe Le Prestre - Professeur titulaire de science politique et directeur de l'Observatoire de l'�copolitique internationale de l'UQAM  22 juin 2002  Actualités sur l'environnement
Le Sommet mondial sur le d�veloppement durable (SMDD), qui se tiendra du 26 ao�t au 4 septembre � Johannesburg, est l'occasion pour la communaut� internationale de faire le bilan de dix ann�es de coop�ration depuis le Sommet de la Terre de 1992, � Rio de Janeiro, et d'adopter des mesures concr�tes qui lanceront l'humanit� sur la voie d'un d�veloppement vraiment durable.

Depuis avril 2001, quatre r�unions pr�paratoires (PrepCom) ont examin� la mise en oeuvre du plan d'action adopt� � Rio et ont n�goci� les �l�ments d'un nouveau train de mesures qui concr�tiseront ces engagements ant�rieurs. Bien que cet exercice constitue une �tape importante de l'�volution de la coop�ration internationale dans le domaine de l'environnement et du d�veloppement durable, le Sommet de Johannesburg de 2002 n'a pas encore suscit� un niveau d'int�r�t et d'enthousiasme comparable � celui de son pr�d�cesseur de Rio. Alors que le processus pr�paratoire vient de clore son volet institutionnel avec la quatri�me et derni�re PrepCom, quelle port�e le sommet de Johannesburg aura-t-il dans l'opinion publique?

De Rio � Johannesburg

Par son ampleur et ses ambitions, le Sommet de Rio aura marqu� les consciences. Une centaine de chefs d'�tat et de gouvernement ont assist� � la rencontre et plus de 1500 organisations non gouvernementales (ONG), regroup�es dans le cadre du Forum global, ont d�battu des questions soulev�es directement ou indirectement � Rio. Les textes issus du Sommet de Rio (une d�claration politique, un plan d'action appel� Agenda 21 et deux conventions internationales sur les changements climatiques et la diversit� biologique auxquelles s'ajoute une d�claration sur les for�ts) ont influenc� la dynamique de la coop�ration internationale dans le domaine de l'environnement, d�fini les principes nouveaux qui devraient guider cette coop�ration et l�gitim� les actions des gouvernements et de centaines d'ONG � travers le monde.

Depuis, de nouvelles institutions ont �t� cr��es (Commission du d�veloppement durable des Nations unies, secr�tariats de convention), l'activit� juridique a �t� intense (trait�s sur la d�sertification, les stocks de poisson, les polluants organiques persistants, les �tudes d'impacts, la participation du public, les ressources phytog�n�tiques, de m�me que les protocoles de Kyoto sur la r�duction des gaz � effet de serre et de Cartag�ne sur la pr�vention des risques biotechnologiques), des questions nouvelles se sont impos�es � l'ordre du jour (commerce et environnement, organismes g�n�tiquement modifi�s) alors que d'autres b�n�ficient d'une visibilit� accrue (comme la question de l'eau).

La mobilisation suscit�e par le Sommet de Rio r�sultait d'une conjoncture favorable: les populations des pays industrialis�s et leurs gouvernements �taient fortement sensibilis�s aux questions environnementales, et la fin de la guerre froide avait ouvert de nouveaux espoirs de coop�ration et de solidarit�.

Le Sommet de Johannesburg ne jouit pas d'un contexte aussi propice. L'objectif officiel du sommet est loin d'�tre aussi attrayant que ne le fut la r�daction d'une charte de la Terre (m�me si, en fin de compte, elle a seulement pris la forme d'une d�claration), la signature solennelle de nouvelles conventions ou l'�laboration d'un vaste plan d'action pour le XXIe si�cle. Il ne s'agit plus de s'entendre sur de vagues objectifs mais de respecter des engagements sp�cifiques compris dans des documents ant�rieurs, de stimuler l'entr�e en vigueur de trait�s et de protocoles d�j� n�goci�s et de faire les choix politiques, �conomiques et sociaux parfois co�teux mais n�cessaires au changement des comportements.

Cette �tape de mise en oeuvre donne lieu � de nombreux blocages, comme le domaine des changements climatiques a pu le montrer. M�me le concept de d�veloppement durable, pierre angulaire du consensus de Rio, est remis en question par ceux qui partagent un sentiment d'urgence face � la d�gradation du milieu naturel ou � la disparition de certaines esp�ces. Enfin, les enjeux li�s au commerce et � la mondialisation, gu�re pr�sents � Rio, viendront accentuer la tension entre les diff�rentes aspirations de la communaut� internationale.

Qu'attendre de Johannesburg?

Dans ce contexte plut�t difficile, le sommet ne vise pas � adopter de nouveaux accords ni � ren�gocier l'Agenda 21 mais � renouveler l'engagement de la communaut� internationale envers le d�veloppement durable � travers une d�claration politique, un plan d'action d'une dizaine de chapitres susceptible d'encadrer la mise en oeuvre de l'Agenda 21 et l'annonce d'un ensemble de partenariats sp�cifiques entre des acteurs gouvernementaux et non gouvernementaux.

La mise sur pied de ces partenariats entre le secteur public (�tats et organisations intergouvernementales), le secteur priv� et la soci�t� civile repose sur l'id�e que l'engagement d'autres acteurs que les gouvernements est essentiel � une mise en oeuvre efficace du d�veloppement durable. Cette id�e ne fait pas l'unanimit�; certains craignent que de tel partenariats ne d�gagent les gouvernements de leurs responsabilit�s l�gislatives et r�glementaires. Des accords de ce type demeurent toutefois un aspect novateur du sommet car ils signifient des engagements tr�s concrets.

Les r�sultats attendus r�ussiront-ils � susciter l'enthousiasme des dirigeants politiques dont la pr�sence � Johannesburg sera un �l�ment crucial de la r�ussite et de la port�e du sommet? Aujourd'hui, seuls deux ou trois chefs d'�tat ou de gouvernement se sont engag�s � faire le voyage � Johannesburg. Les autres, dont Jean Chr�tien, attendront la fin des discussions pr�paratoires avant de faire part de leur d�cision, surtout en l'absence de mobilisation des opinions publiques nationales.

Ce manque d'engagement politique clair refl�te un int�r�t d�croissant pour les questions environnementales depuis le milieu des ann�es 90 et un contexte international o� les pr�occupations li�es au terrorisme et au commerce menacent de rel�guer davantage l'environnement et le d�veloppement durable au deuxi�me plan.

Pourquoi Johannesburg?

Si le sommet doit ne produire que des documents politiques peu contraignants, si Johannesburg n'entra�ne pas de r�forme en profondeur des institutions et n�glige la mise en oeuvre des conventions existantes, si peu de chefs d'�tat montrent un v�ritable int�r�t pour le sommet, pourquoi organiser un tel rassemblement? Quelle est l'utilit� de cet exercice? Am�liorera-t-il la mise en oeuvre des conventions? Redynamisera-t-il l'engagement international? Bref, a-t-on besoin d'une autre grande messe internationale, d'une autre conf�rence pour c�l�brer une conf�rence pass�e?

Les chercheurs qui se sont pench�s sur cette question soulignent g�n�ralement, outre des r�sultats directs et tangibles toujours possibles, que ces grandes conf�rences internationales contribuent � cr�er une dynamique positive (ou permettent de d�terminer les blocages), renforcent le poids des minist�res concern�s, favorisent la mobilisation des diff�rents acteurs au sein des soci�t�s nationales (groupes �conomiques, scientifiques et sociaux), aident � d�finir les responsabilit�s de chacun et clarifient les enjeux, fournissant ainsi des bases de r�flexion et d'action futures.

En ce sens, le processus pr�paratoire au sommet peut �tre aussi important que le sommet lui-m�me puisqu'il fournit une occasion de mobiliser les gouvernements et la soci�t� civile. La r�ussite du sommet d�pendra donc de la capacit� de ce processus pr�paratoire � �laborer un consensus sur la d�finition du probl�me (largement d�fini, � Johannesburg, en termes de pauvret�, de sant� et de d�veloppement) et sur les solutions appropri�es.

Au del� du processus pr�paratoire, le sommet fait partie de ces grands �v�nements internationaux qui sont autant d'occasions, pour les �tats, de r�affirmer leur engagement politique, pour les organisations internationales de faire la promotion de leurs activit�s et de militer en faveur d'une augmentation de leur financement et, pour les ONG, de justifier leurs activit�s, de renforcer leurs r�seaux et de tenter d'influencer le contenu des textes qui seront adopt�s.

De plus, �tant donn� l'interd�pendance croissante des �conomies, des soci�t�s et des probl�mes environnementaux, les politiques nationales sont de plus en plus influenc�es, voire d�termin�es, par ce qui se passe au niveau international. Les gouvernements ne peuvent donc pas se permettre de laisser n�gocier des textes, des engagements et de nouvelles normes sans leur participation. De plus, le sommet offre de nombreuses possibilit�s de lier diff�rents enjeux politiques (protection de l'environnement et aide au d�veloppement, par exemple), ce que le gouvernement du Qu�bec a bien compris en demandant que la diversit� culturelle devienne une quatri�me dimension du d�veloppement durable.

Les limites du sommet de Johannesburg

Les d�l�gu�s r�unis lors des quatre PrepCom, dont la derni�re s'est termin�e le 7 juin � Bali (Indon�sie), ont n�goci� un texte qui sera soumis � la signature des d�l�gu�s nationaux � Johannesburg. Ce processus pr�paratoire a fait ressortir l'existence de nouveaux enjeux devenus incontournables au cours des dix derni�res ann�es. Parmi ceux-ci, le sida et les probl�mes de sant� en g�n�ral, l'int�gration des pays en d�veloppement, notamment de l'Afrique, dans la mondialisation et la participation de la soci�t� civile sont des priorit�s qui ressortent clairement. Les piliers sociaux et �conomiques du d�veloppement durable prendront donc au moins autant d'importance que son pilier environnemental, ce qui n'est pas sans causer quelques tensions.

On aurait pu s'attendre d'un bilan qu'il port�t un regard critique sur dix ans de coop�ration internationale dans le domaine du d�veloppement durable. Les �tats ont pr�f�r� r�affirmer certaines priorit�s, en identifier de nouvelles et se pencher sur les conditions d'une mise en oeuvre effective des engagements de Rio.

La pr�paration au Sommet de Johannesburg aurait �galement pu conduire � identifier des r�ussites et des �checs dans la mise en oeuvre des conventions de Rio et de l'Agenda 21 ainsi qu'� r�fl�chir aux moyens de surmonter les obstacles qui ont surgi depuis Rio. Mais l'�valuation syst�matique de la mise en oeuvre des conventions n'a pas �t� men�e � l'�chelon international et a plut�t �t� confi�e aux �tats. Ceux-ci ont produit des rapports nationaux qui n'auront pas �t� examin�s en d�tail dans le cadre du processus pr�paratoire.

Ainsi, les chapitres du plan d'action qui devrait �tre sign� � Johannesburg ne ciblent pas les textes issus de Rio mais plut�t un ensemble de priorit�s n�goci�es lors des PrepCom, comme l'�limination de la pauvret�, le d�veloppement � l'�re de la mondialisation, le d�veloppement durable de l'Afrique et l'administration du d�veloppement durable (qui comprend aussi bien un renforcement de la structure institutionnelle internationale que la saine administration sur le plan national).

Quant � la question du financement, une des d�ceptions de l'apr�s-Rio est qu'il ne faudra pas s'attendre � des avanc�es notables. Les �tats n'iront gu�re au del� des modestes engagements de la conf�rence internationale sur le financement du d�veloppement qui s'est tenue � Monterrey en mars dernier. M�me si les �tats-Unis et l'Union europ�enne ont promis d'augmenter leur aide publique au d�veloppement, les �tats demeurent loin de l'objectif qu'ils avait r�affirm� � Rio, c'est-�-dire participer � hauteur de 0,7 % de leur PNB au financement de la coop�ration environnementale en faveur du d�veloppement durable.

Apr�s le retrait des �tats-Unis du protocole de Kyoto alors que plusieurs autres trait�s ne sont pas encore entr�s en vigueur, qu'il n'existe toujours aucune convention internationale sur les for�ts et que le processus pr�paratoire n'a pu susciter l'enthousiasme et la mobilisation des soci�t�s et des gouvernements que requiert l'atteinte d'un consensus sur des mesures concr�tes et ambitieuses, l'apport de ce sommet � la coop�ration internationale dans le domaine du d�veloppement durable demeure incertain. La simple existence de cette �ch�ance a stimul� quelques progr�s. L'Union europ�enne, par exemple, a ratifi� le protocole de Kyoto le 31 mai dernier, ce qui aurait permis son entr�e en vigueur au moment du sommet si d'autres �tats lui avaient imm�diatement embo�t� le pas. Les partenariats envisag�s ont le potentiel de d�finir de nouvelles formes fructueuses de coop�ration. Le sommet n'offrira pas une vision nouvelle mais une s�rie de mesures visant � conf�rer une existence concr�te � la vision de Rio. C'est moins enthousiasmant, plus difficile, et cela exige un leadership qui a fait cruellement d�faut.

Cette ann�e, le Canada est l'h�te du G8; il pr�side aussi le G20, la Conf�rence des parties de la Convention sur la lutte contre la d�sertification et le conseil d'administration du Programme des Nations unies pour l'environnement; enfin, il est un membre influent du Bureau du Sommet de Johannesburg. C'est donc un des pays les mieux plac�s pour exercer le r�le dirigeant n�cessaire � l'avancement des objectifs du sommet, pour mobiliser la communaut� internationale en faveur d'engagements concrets et significatifs ainsi que pour �viter la paralysie des n�gociations. � dix semaines du sommet, ce leadership se fait toujours attendre. Si le sommet ne peut b�n�ficier d'un engagement politique substantiel de la part d'un �tat qui, � Rio, avait fait de la coop�ration internationale pour le d�veloppement durable un des piliers de sa politique �trang�re, dans quelle mesure se souviendra-t-on de Johannesburg?



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