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    Anticosti et le devoir de mémoire

    Projeter d’exploiter le pétrole sur cette île paradisiaque est irréfléchi, affirme l’entomologiste Luc Jobin

    L’entomologiste Luc Jobin a tout de suite eu le coup de foudre pour l’île d’Anticosti lorsqu’il y a débarqué pour la première fois en 1972.
    Photo: Jean-François Nadeau - Le Devoir L’entomologiste Luc Jobin a tout de suite eu le coup de foudre pour l’île d’Anticosti lorsqu’il y a débarqué pour la première fois en 1972.

    Né en 1935, l’entomologiste Luc Jobin a consacré une large part de sa vie à essayer de mieux comprendre cette île isolée qui, du milieu du fleuve, se dresse comme une sentinelle sur laquelle coule une part de notre histoire.

    Fasciné depuis l’enfance par les insectes, une passion plus tard mise au service de différents laboratoires scientifiques, Luc Jobin a consacré une large part de sa vie à comprendre Anticosti. Véritable mémoire vivante de cette île aux abords périlleux, il n’arrive pas à s’expliquer l’empressement à y chercher des ressources pétrolières au mépris de l’existence biologique et historique de cet espace.

     

    « Pour moi, c’est une forme de reniement de ce que nous sommes. On va à l’encontre des Québécois. Pour l’hydro-électricité, on avait une vision. Mais là, qu’est-ce qu’on est en train de faire ? On veut exploiter le sous-sol d’une île unique, dans un espace fragile, par une méthode risquée. On ne sait même pas si, à cause de la structure géologique, la fracturation ne finira pas par faire apparaître l’eau salée dans les rivières, les lacs ou les étangs de l’île. Anticosti est un milieu très particulier. Même les géologues voulaient la classer en raison des structures de sa formation. »

     

    Si on exploite l’île, demande Luc Jobin, quel effet auront les torchères, ces flammes perpétuelles qui brûlent les résidus de gaz des puits ? « Quelles conséquences cela aura-t-il sur les animaux et la flore ? Et comment sortir du pétrole de l’île, si on en trouve ? C’est une question qui n’est posée par personne. Il n’y a pas d’anse capable d’accueillir des pétroliers. Des rochers apparaissent à marée basse. Ce n’est pas pour rien qu’il y a eu des centaines de naufrages dans l’histoire d’Anticosti ! Faudra-t-il creuser un port à la baie Gamache ? Installer un pipeline dans l’estuaire, avec les risques que ça comporte ? »

     

    Selon lui, une bonne partie des gens de l’île s’opposent au projet. « Mais pas tout le monde. Pour les résidants, Anticosti est le paradis terrestre. Le paradis ne retient pas assez de gens. Pour faire vivre l’île autrement qu’avec la chasse et la pêche, il faudrait au moins 600 ou 700 personnes à l’année. » Or en hiver, il n’y a pas 170 personnes sur l’île, estime-t-il.

     

    « On connaît encore mal l’intérieur de l’île, le réseau aquifère et tout. Les conséquences d’une exploration pétrolière pourraient être catastrophiques. Je suis très inquiet. Et j’ai raison de l’être. Le fleuve Saint-Laurent est fragile. Comment peut-on être irréfléchi à ce point au nom de l’activité économique ? »

     

    La passion

     

    Luc Jobin est arrivé pour la première fois à l’île d’Anticosti à bord d’un vieux DC3 bringuebalant. C’était à l’hiver 1972. Docteur en biologie, spécialiste de l’univers forestier, il a publié des ouvrages scientifiques en collaboration et nombre d’articles lorsque le gouvernement canadien l’envoie à titre d’entomologiste, pour constater ce qui pouvait être fait pour endiguer les ravages de l’arpenteuse de la pruche, un insecte qui ravageait des milliers d’hectares, à commencer par ceux appartenant à la Consolidated-Bathurst de Paul Desmarais. « Je suis arrivé avec un transport de provisions d’hiver. J’étais seul à bord de l’avion. Personne ne m’attendait. »

     

    À l’été, avec l’aide de sept étudiants, il organise les mesures d’urgence pour sauver la forêt de l’île ainsi que celle de la Côte-Nord. De l’insecticide sera pulvérisé sur les arbres du haut des airs, à l’aide de vieux avions de guerre destinés initialement à la lutte anti-sous-marine.

     

    « Tout de suite, j’ai eu un coup de foudre pour l’île. » Luc Jobin y retournera chaque année pendant 25 ans, puis à de multiples occasions par la suite. Malgré un handicap qui limite désormais sa mobilité, le scientifique y est retourné encore en novembre 2013. Il espère y retourner « une dernière fois » ce printemps avec son fils cadet. « C’est une passion. »

     

    « J’ai cherché à rencontrer ceux qui avaient vécu à l’île, à recueillir leurs souvenirs auxquels personne ne s’intéressait. » Le Conseil des arts du Canada a financé une partie de ses travaux de recherche sur la mémoire de l’île. Pour la télévision, la radio et certains documentaires, Luc Jobin est devenu la référence incontournable dès lors qu’il est question d’Anticosti et de son patrimoine. Les archives nationales du Québec ont acquis ses documents en 1999 dans l’intérêt collectif.

     

    Domaine privé

     

    Au moment où il arrive à Anticosti pour la première fois, l’île est encore privée. Elle appartient à une compagnie forestière, propriété de la famille de Desmarais. « J’ai vu Pierre Elliott Trudeau avec son fils Justin dans les bras, près de l’hélicoptère. Jeanne Sauvé venait. Tout le monde venait. Il y avait un camp très chic réservé aux politiciens et aux personnages influents sur la rivière Jupiter. »

     

    Les chevreuils, de plus en plus nombreux, ont empêché la repousse des arbres et privé les ours de nourriture, si bien qu’ils ont disparu. « L’épinette blanche remplace le sapin, qui va peut-être disparaître, tout comme le cormier, le sorbier, le frêne et le bouleau blanc. C’est énorme la tension qui a déjà été subie par toute l’île. »

     

    C’est Henri Menier, le riche chocolatier français, qui achète l’île à la fin du XIXe siècle pour en faire son paradis, qui a bouleversé le système écologique en introduisant diverses espèces animales.

     

    Les héritiers de Menier ont reçu deux fois Luc Jobin à l’imposant château de Chenonceau, la demeure privée la plus visitée de France. « Le château est resté dans la famille Menier. C’est moi qui leur ai appris combien Henri Menier avait payé pour cette demeure en 1913, grâce aux archives. »

     

    Anticosti a toujours été vue comme un lieu exceptionnel, constate Luc Jobin. « En décembre 1937, une quinzaine d’Allemands spécialistes de différents domaines sont arrivés à Anticosti afin de l’étudier et d’éventuellement l’acheter. C’était un lieu stratégique de première importance pour Hitler. » En parlant à des témoins, en consultant les archives, Luc Jobin a reconstitué la trame de l’arrivée de ces nazis.

     

    « J’ai toujours senti que j’avais un devoir de mémoire envers Anticosti. Les gens m’ont transmis leur connaissance d’un monde d’avant le ski-doo, au temps où ils travaillaient à dix cents de l’heure. J’ai côtoyé près 75 anciens d’Anticosti. J’ai vu et j’ai connu une île qui n’existera peut-être plus jamais pour les générations futures, à cause de ce projet pétrolier. »

    ***


    Luc Jobin en cinq dates

    1935 :
    Naissance à Masson
    1961 : Maîtrise en biologie à l’université McGill
    1968 : Docteur en biologie (entomologie)
    1972-1996 : Employé du gouvernement du Canada
    1993 : Président-fondateur de la Corporation des Amis d’Anticosti













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