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    Fluorer ou non? - Le débat sans fin

    Les citoyens tentent de départager le vrai du faux pendant que les gouvernements successifs maintiennent le statu quo

    6 juillet 2013 |Jessica Nadeau | Actualités sur l'environnement
    À peine 2% de la population a aujourd’hui accès à de l’eau fluorée alors que le niveau était à 15% dans les années 1990.
    Photo: Archives Le Devoir À peine 2% de la population a aujourd’hui accès à de l’eau fluorée alors que le niveau était à 15% dans les années 1990.

    Québec — Depuis 30 ans, le débat sur la fluoration de l’eau potable revient sur une base cyclique dans l’actualité. Chaque fois, on avance les mêmes arguments appuyés par de nouvelles études scientifiques qui confortent les deux clans dans leurs positions respectives. Au centre de ce dialogue de sourds, les citoyens tentent de départager les mythes de la réalité pendant que les gouvernements successifs maintiennent le statu quo, renvoyant la balle dans la cour des municipalités pour éviter de se mouiller dans ce dossier particulièrement sensible.


    D’un côté, il y a la Santé publique qui demande à Québec d’imposer la fluoration de l’eau potable, arguant qu’il s’agit d’une mesure efficace et peu coûteuse pour prévenir la carie dentaire, particulièrement chez les enfants issus de milieux défavorisés. On rappelle que la carie dentaire est un problème de santé important, quoique sous-estimé, et que les Québécois ont plus de caries que leurs concitoyens canadiens qui bénéficient, dans une proportion plus importante, de la fluoration de l’eau potable. De l’autre, il y a les opposants qui, citant d’autres études - ou les mêmes mais avec une lecture différente -, travaillent à l’échelle locale pour convaincre la population de refuser la fluoration sur la base du principe de précaution.


    Ces deux visions se sont affrontées en commission parlementaire en avril dernier, un exercice émanant d’une pétition des citoyens de Richmond réclamant à Québec d’interdire la fluoration. Il faut dire que le Parti québécois avait, dans sa plateforme, un engagement dans ce sens émanant de sa base militante. Mais jamais le gouvernement n’a eu de réelle intention d’interdire la fluoration, affirme-t-on dans les hautes instances. En effet, dans les officines ministérielles, on reconnaît qu’il s’agit d’une mesure de prévention efficace qui doit être maintenue et encouragée. L’exercice parlementaire aura donc servi, tout au plus, de vacuum.

     

    Information ou désinformation?


    Du côté de la Santé publique, on reconnaît que les opposants à la fluoration sont très bien organisés et particulièrement efficaces dans l’art de relever chaque contradiction pour semer le doute chez les citoyens, mais on laisse entendre que leur argumentaire se base sur des études non valables et qu’ils véhiculent des demi-vérités.


    « Une rapide navigation sur Internet permet de mesurer l’ampleur et le type d’information négative véhiculée relativement à la fluoration, écrivait dans son mémoire le Directeur national de la santé publique et sous-ministre adjoint au ministère de la Santé, Horacio Arruda. On comprendra tout citoyen de s’inquiéter d’une mesure qui, supposément, provoque des cancers ou autres maladies, diminue le quotient intellectuel ou, encore, pollue l’environnement. Personne ne veut prendre de tels risques pour avoir moins de caries. » Le ministre de la Santé, Réjean Hébert, affirmait lui aussi cette semaine que « ces perceptions négatives étaient exagérées ».


    De leur côté, les opposants estiment qu’ils sont les seuls à transmettre une information complète et objective, remettant en question l’indépendance des organismes et instituts de recherche scientifique, dont l’Organisation mondiale de la santé, qui font la promotion de la fluoration. Selon ce qu’affirmait en commission parlementaire Dominique Bernier, des Amis de la Terre, « la plupart des scientifiques qui se sont penchés sur cette question s’accordent pour dire que les études qui justifient la pratique de la fluoration sont soit de mauvaise qualité, soit obsolètes ».


    Dans leur argumentaire, la question des risques pour la santé revient constamment. Et si la Santé publique reconnaît que certaines études en font effectivement mention, le président-directeur général de l’Institut national de santé publique, Luc Boileau, rappelait aux élus, en avril dernier, qu’il fallait savoir « capter les études qui ont un relief solide » dans la mer de documents scientifiques qui sort quotidiennement. « Nous ne pouvons cacher que certains ont prétendu qu’il pouvait exister un lien entre, par exemple, l’ostéosarcome - le cancer des os - et la fluoration, mais ç’a été démenti par toutes les études qui ont été faites de ce côté-là. »


    Dans de volumineux mémoires (certains faisant plus de 600 pages), les opposants remettent tout en question, du statut légal des produits de fluoration, qui devraient être homologués par Santé Canada puisqu’il s’agit d’un produit visant à améliorer la santé dentaire, à l’aspect éthique de « médicamenter massivement » la population sans son consentement. Plus pragmatiques, d’autres rappellent qu’il s’agit d’un incroyable gaspillage puisque seulement 1 % de toute l’eau traitée est destinée à la consommation humaine, le reste servant à l’hygiène personnelle ou se perdant dans les égouts. Ils soutiennent qu’il serait plus efficace de réduire la quantité de sucre dans l’alimentation des enfants.


    Histoire d’un déchet industriel


    Au-delà de la guerre d’études et des critiques méthodologiques, la question de la provenance des produits de la fluoration est sujette à de nombreuses conjectures. Si la Santé publique préfère parler d’un « produit qui est totalement naturel », rappelant que l’eau est fluorée naturellement dans plusieurs municipalités, les opposants n’hésitent pas à affirmer qu’il s’agit d’un « déchet industriel toxique », présentant des photos d’un sac de fluorure destiné aux municipalités sur lequel il est écrit « pour usage industriel seulement ».


    Dans sa brochure anti-fluoration, Eau Secours affirme que « l’acide fluosilicique proviendrait principalement des usines produisant des fertilisants (engrais) à base de phosphate ». La coalition ajoute que « l’agent de fluoration est extrait à partir des filtres épurateurs antipollution installés sur les énormes cheminées des usines d’engrais phosphatés parce que la loi interdit de le rejeter dans l’environnement ».


    Depuis 2007, il n’y a plus qu’un seul fournisseur de produits fluorés qui approvisionne les municipalités du Québec, selon des documents obtenus par Le Devoir en vertu de la Loi d’accès à l’information. En entrevue, le chef de la direction de Min-Chem Canada, John Lang, confirme que ses produits proviennent d’usines de phosphate américaines et européennes, mais nie catégoriquement qu’ils soient prélevés à même les filtres des cheminées. « Ceci est complètement faux », répond-il avant d’entreprendre patiemment le récit de l’histoire des produits fluorés.


    C’était au début du siècle dernier. Les compagnies ont découvert une technologie pour faire des fertilisants par l’acidification des roches phosphatées. Lors de l’opération, il se dégageait un sous-produit liquide toxique qui était entreposé, faute de mieux, dans des bassins de décantation. Puis un jour, il y a une bonne cinquantaine d’années, quelqu’un a découvert que l’on pouvait utiliser ce sous-produit, le traiter et l’utiliser comme base pour fluorer l’eau afin de lutter contre la carie dentaire. « C’est vrai que c’était un déchet industriel à l’époque, mais à partir du moment où on lui trouve une utilité, ce n’est plus un déchet, mais un coproduit », explique John Lang.


    Les produits de fluoration de Min-Chem Canada sont distribués aux municipalités québécoises en poudre ou dans sa forme liquide, à une concentration qui se situe entre 23 et 25 %. « Ce produit est indéniablement considéré comme un produit chimique, affirme sans ambages John Lang. C’est considéré comme toxique dans sa forme concentrée. C’est corrosif et ça doit être identifié comme corrosif et poison lorsqu’il est acheminé par tonneaux. » Le produit concentré est ensuite dosé par les municipalités pour ramener la concentration à 0,7 mg/l, un seuil où, selon la Santé publique, il n’y a que des effets bénéfiques. Selon cet homme d’affaires montréalais aujourd’hui basé en Ontario, les standards québécois en matière de qualité et de contrôle du produit sont les plus exigeants du Canada. Le produit doit respecter plusieurs normes américaines et des échantillons de chaque livraison sont testés dans les laboratoires de l’Institut national de santé publique du Québec.


    Refusant de « faire de la politique », il dit comprendre les craintes des citoyens. « Plusieurs municipalités ont décidé de retirer la fluoration sous la pression des citoyens qui ne voient pas plus loin que le mot « toxique ». Ils s’inquiètent de la toxicité, mais n’ont pas nécessairement les connaissances pour comprendre les subtilités entourant les concentrations. »


    Dans le lot d’informations qui circulent sur la fluoration, certaines relèvent carrément du mythe. À la suite de la diffusion d’un article sur la fluoration, un ancien maire dela banlieue nord de Montréal acontacté Le Devoir pour témoigner du fait que, si la Santé publique et les gouvernements voulaient à ce point favoriser la fluoration, c’était parce qu’il s’agissait d’un produit dérivé de la fabrication d’aluminium par la compagnie Alcan pour lequel il n’y avait pas d’autres débouchés.


    Vérifications faites auprès de la compagnie, elle dispose bel et bien d’une usine de fluorure d’aluminium, mais le produit n’a pas les mêmes propriétés que celui qui est ajouté dans l’eau potable. « C’est une autre sorte de fluorure, qui n’a pas les mêmes lettres [symboles chimiques], explique la porte-parole de Rio Tinto Alcan, Claudine Gagnon. Nous utilisons le fluorure d’aluminium dans les bains électrolytiques dans les salles de cuves. Nous n’avons aucun client externe de type municipalité, nos seuls clients sont des alumineries. »

     

    Sondage


    Jusqu’à présent, ce sont les opposants qui ont remporté la guerre de l’opinion publique puisqu’à peine 2 % de la population a aujourd’hui accès à de l’eau fluorée alors que le niveau était à 15 % dans les années 1990. Nombre de municipalités, dont Laval et Québec, ont abandonné la partie devant le tollé que suscitait cette mesure dans leur communauté. Pourtant, dans un sondage Som commandé par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) en 2010, 62 % de la population se disait favorable à l’ajout de petites quantités de fluor dans l’eau des villes.


    Se basant sur ces chiffres et sur les recommandations de la commission parlementaire qui préconisait une meilleure acceptabilité sociale, la Direction nationale de santé publique veut se lancer dans une ultime campagne de sensibilisation afin de fluorer 50 % de la population d’ici cinq ans. Le ministre de la Santé, Réjean Hébert, n’a pas encore donné son appui formel à cette nouvelle stratégie, mais ce n’est qu’une question de temps. La tâche ne sera pas facile et Québec risque bien d’être obligé de se tourner vers la fluoration des aliments - le sel par exemple - tel que cela se fait dans plusieurs pays d’Europe, car les opposants n’ont pas l’intention de lâcher prise.


    « Pour nous, la réponse est claire, affirmait la présidente d’Eau Secours, Martine Chatelain, en commission parlementaire. Pour nous, c’est non, nous n’en voulons pas. Et on aura beau nous sortir toutes les études du monde, quand un citoyen est convaincu qu’il n’en veut pas dans son eau potable, il va déplacer des montagnes. »

     
     
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