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Le Congrès forestier mondial à Québec - La forêt prise entre l'exploitation et la commercialisation

Le Congrès forestier mondial, qui se termine demain dans la Vieille Capitale, ne soulève pas que des enjeux forestiers internationaux en toile de fond des nôtres, ici au Québec. Il se situe lui-même au coeur d'un enjeu politique international déterminant pour l'avenir des forêts: va-t-on un jour contrôler leur exploitation par des règles privilégiant l'exploitation commerciale ou la conservation des espèces vivantes qui en dépendent?

Ce congrès international a attiré la crème de nos industriels et ceux des autres continents. Ils y ont discuté des nouvelles techniques d'exploitation, des recherches en vue d'une utilisation plus rationnelle et plus rentable de la phénoménale ressource verte et aussi des méthodes de conservation en vue d'une exploitation que tous souhaitent aussi durable que le niveau des profits. Ce type de congrès, le 12e du genre, s'inscrit dans le pari que font la majorité des gouvernements de la planète sur la valeur des nouvelles technologies et la discipline des marchés. Ce n'est pas un forum que boudent les multinationales de la forêt. Au contraire. Mais c'est une cible de choix pour tous les groupes environnementaux internationaux, comme Les Amis de la Terre et Greenpeace, qui font depuis deux décennies le procès de la détérioration croissante des écosystèmes forestiers et de la réduction accélérée de la biodiversité planétaire.

Ce congrès international a été organisé par la Food and Agriculture Organisation (FAO), un organisme qui se retrouve au centre d'un important bras de fer depuis le Sommet sur la Terre de Rio, en 1992, autour des enjeux forestiers internationaux. La777 FAO est aussi, depuis deux décennies, accusée d'avoir été le fer de lance de l'agriculture industrielle, qui s'est souvent consolidée aux dépens des écosystèmes en raison de son recours intensif à la machinerie, aux engrais et aux pesticides. Les écologistes accusent la FAO d'encourager une foresterie similaire, soit le modèle actuellement privilégié par les industriels et les multinationales de la forêt.

Le problème forestier

On connaît les grands paramètres du problème forestier international. Les forêts perdent tellement de terrain en raison de leur exploitation débridée qu'elles ne couvrent plus que la moitié de la surface terrestre qu'elles occupaient il y a 8000 ans. Et dans ce qui reste, la moitié seulement est composée de forêts peu ou pas altérées par les humains, soit les grandes forêts primaires qui n'ont jamais été coupées. On retrouve dans ces «forêts primaires» la forêt boréale canadienne et québécoise, où se déroule depuis une décennie une exploitation si accélérée que plusieurs craignent pour l'intégrité de cette véritable «jungle» nordique, autant que pour celle de l'Amazonie! Globalement, selon la FAO, 1,42 million d'hectares de forêts primaires ont été rasés dans la dernière décennie, soit l'équivalent de deux fois l'Irlande, rapportaient dans Le Devoir en août 2002 deux chercheurs, Jean-Pierre Le Danff et Julie Crowley.

Cette exploitation intensive, qui a jusqu'ici rayé de la carte près de la moitié des forêts amazoniennes, où se concentrent des millions d'espèces vivantes connues et inconnues, est un des principaux facteurs de l'accélération du processus d'extinction des espèces vivantes. Selon les scientifiques, le rythme naturel d'extinction des espèces s'est accéléré au cours du dernier siècle de 1000 à 10 000 fois.

Absence de protocole

Au Sommet de Rio, les artisans de la Convention sur la biodiversité n'ont pas réussi à y faire inscrire l'idée d'un éventuel protocole sur l'exploitation des forêts, qui aurait donné priorité à la conservation de leurs écosystèmes malgré les différences évidentes. Ils avaient cependant réussi à le faire pour les organismes génétiquement modifiés (OGM), ce qui a donné lieu à l'élaboration de l'actuel protocole de Carthagène, qui met désormais en avant le principe de précaution et le respect des consensus sociaux. La conférence de Rio avait toutefois débouché sur une Déclaration sur les forêts. Et tout le monde avait décidé de poursuivre les pourparlers pour déterminer le meilleur moyen d'assurer leur exploitation durable tout en préservant les écosystèmes essentiels à la survie des espèces vivantes qu'elles abritent.

Mais ces pourparlers se sont avérés infructueux. Les pays qui possèdent les grandes forêts primaires, comme le Canada, le Brésil et la Malaysia, ont tout fait depuis pour éviter que la communauté internationale ne s'achemine vers un protocole qui assujettirait l'exploitation forestière aux priorités de conservation de la Convention sur la biodiversité. Les tenants de cette approche, comme la France et les grands groupes écologistes internationaux, insistent sur le fait que la Convention sur la biodiversité sera incapable d'enrayer le mouvement de disparition des espèces si l'exploitation commerciale n'est pas subordonnée aux règles de la conservation.

La poussée vers la mondialisation des marchés, qui a caractérisé la dernière décennie, a facilité la tâche aux pays comme le Canada qui veulent maintenant encadrer l'exploitation des grandes forêts dans un traité fondamentalement commercial, qu'arbitrerait en dernier ressort l'OMC... On mesure l'importance de la volte-face canadienne quand on réalise qu'à Rio, le Canada et son représentant ministériel, Jean Charest, défendaient l'idée d'un encadrement forestier dans une logique donnant la priorité à la protection des écosystèmes. C'est que depuis les industriels ont mesuré le danger et agi en conséquence.

La dernière rencontre des pays intéressés à La Haye, en avril 2002, a abouti à l'idée minimaliste que chaque pays préparera son «plan d'action» selon ses priorités et ses critères.

Le vide politique créé par l'impasse actuelle laisse le champ libre à la FAO pour se présenter comme l'interlocuteur de compromis et le pilier éventuel d'une convention internationale sur les forêts. La Banque mondiale, grande alliée de toujours de la FAO, applaudit à la direction que prend la gestion forestière internationale, laquelle demeure une prérogative totalement «nationale». Certes, on souhaite une gestion plus écologique, mais on demeure oin de principes directeurs juridiquement contraignants .

C'est ce vide qui a amené les écologistes à l'échelle internationale à élaborer des normes d'exploitation de plus en plus reconnues, soit celles du Forest Stewardship Council (FSC) que les industriels tentent de contourner.

Le débat qui a opposé cette semaine le ministre délégué aux Forêts, à la Faune et aux Parcs, Pierre Corbeil, aux écologistes comme Richard Desjardins reflète à sa façon ces enjeux. Pour le ministre, il ne se fait plus de coupes à blanc au Québec depuis trois ans. Rien n'a changé vraiment depuis L'Erreur boréale, répliquent ses critiques. La réalité, c'est que seulement 0,07 % des forêts québécoises sont présentement exploitées conformément aux normes du FSC, les seules reconnues comme véritablement compatibles avec les impératifs de conservation des écosystèmes et des besoins sociaux des régions forestières, notait hier avec cynisme Richard Brooks, de Greenpeace.
 
 
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