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    Les milieux marins laissés à eux-mêmes

    Le parc marin du Saguenay -Saint-Laurent, d’une superficie de 1000 km2, est la seule aire marine protégée au Québec. Il a été créé en 1998, notamment dans le but de protéger une partie de l’habitat du béluga, une espèce menacée de disparition.
    Photo: Marie-Andrée Delisle - Tourisme Québec Le parc marin du Saguenay -Saint-Laurent, d’une superficie de 1000 km2, est la seule aire marine protégée au Québec. Il a été créé en 1998, notamment dans le but de protéger une partie de l’habitat du béluga, une espèce menacée de disparition.
    La Société pour la nature et les parcs l’a rappelé cette semaine : nos gouvernements tardent à décréter des aires marines protégées, outils pourtant essentiels pour améliorer la protection de la biodiversité des vastes et riches étendues d’eau qui bordent les côtes québécoises et canadiennes. Une situation qui inquiète plusieurs scientifiques et groupes écologistes, à l’heure où les entreprises pétrolières convoitent les gisements d’or noir qui se trouveraient sous les fonds marins.

    Les chiffres parlent d’eux-mêmes : au Canada, mais aussi au Québec, à peine 1 % du territoire maritime bénéficie du statut d’aire marine protégée. En fait, le seul exemple situé en sol québécois est celui du parc marin du Saguenay -Saint-Laurent, instauré à la fin des années 1990. Depuis, aucune autre zone n’a reçu un tel statut de protection. Ottawa s’est pourtant donné comme objectif de protéger 10 % de son territoire marin d’ici 2020. Mais le ministre de l’Environnement, Peter Kent, a reconnu cette semaine que le Canada pourrait bien rater cette cible, en raison selon lui de la lourdeur de la procédure qui permet d’instaurer une forme de protection.


    Une situation qu’a déplorée la Société pour la nature et les parcs, au moment de publier un rapport faisant état du peu de progrès dans ce domaine au cours des dernières années. « Le Canada possède la plus longue côte au monde et il a tous les outils juridiques et scientifiques pour aller de l’avant. Il y a visiblement un problème de volonté », a affirmé Jérôme Spaggiari, coordonnateur en conservation à la SNAP Québec.

     

    Des sites


    L’organisme pancanadien a identifié, en 2011, une douzaine de sites qui devraient être désignés comme aires marines protégées. Mais aucun n’a depuis reçu de statut de protection. « Sur les 12 sites que nous avons identifiés il y a 18 mois, de longues études ont été menées et le temps était opportun d’instaurer des mesures de protection et de marquer ainsi des points. Maintenant, avec les coupes appliquées aux budgets de Pêches et Océans Canada, d’Environnement Canada et de Parcs Canada, nous doutons sérieusement de la capacité du gouvernement d’aller de l’avant dans la création et la gestion efficace d’aires marines protégées, a fait valoir Sabine Jessen, directrice du programme national des océans à la SNAP. Or la protection d’aires marines est un moyen assuré de maintenir de saines populations de poissons et d’autres espèces marines pour le futur. »

     

    Au Québec


    Pêches et Océans Canada a relevé des sites « d’intérêt » qui doivent faire l’objet de diverses études avant de statuer sur la possibilité de leur offrir une quelconque protection. Au Québec, a rappelé la SNAP, trois sites sont à l’étude. En plus de celui ciblé à la Baie-James, deux se trouvent dans le golfe du Saint-Laurent. Le premier, le Banc des Américains, est une zone de 1000 km2 qui se situe à peine au large de Gaspé. Le gouvernement fédéral reconnaît que plusieurs espèces « à valeur commerciale » ou « en péril » ainsi que des cétacés fréquentent ce secteur. « Tous ces organismes jouent un rôle important dans le fonctionnement de l’écosystème marin », estime Pêches et Océans Canada.


    L’autre projet en eaux québécoises permettrait de créer la plus grande aire marine de la province. Il s’agit d’établir une zone de 16 500 km2 entourant les îles de la Madeleine. D’importantes colonies d’oiseaux marins y nichent - dont 20 % des fous de Bassan du Canada - et le secteur soutient les industries de la pêche et du tourisme, essentielles aux Madelinots. L’aire à l’étude, dont dépendent plusieurs espèces menacées, est située à quelques dizaines de kilomètres du projet d’exploration pétrolière du site Old Harry.


    Par ailleurs, un projet d’agrandissement significatif de la zone de protection autour du parc marin du Saguenay -Saint-Laurent semble stagner, selon les experts consultés par Le Devoir. Il faut dire que l’objectif est ambitieux, puisqu’il est question de faire passer la zone bénéficiant d’une forme de protection de 1245 à 6000 km2. Tout le Saint-Laurent serait couvert, de l’île aux Coudres à Mont-Joli.


    Le Devoir a contacté les ministères concernés à Québec et à Ottawa pour obtenir des informations sur l’avancement des études en cours pour tous ces sites. Québec a donné peu de détails, tout comme le gouvernement canadien.

     

    Protection ou pétrole ?


    Mais pourquoi est-ce que le Canada, pays entouré d’océans, peine-t-il à ce point à protéger ses étendues d’eau ? Selon le porte-parole de la Coalition Saint-Laurent, Sylvain Archambault, il faut d’abord réfléchir à notre relation au milieu marin. « Il y a un facteur culturel. Le milieu marin, c’est loin de nous, ça nous est étranger. On n’a pas le réflexe marin », a-t-il résumé. Mais surtout, les procédures qui permettent d’en arriver à créer des zones protégées sont d’une grande complexité. « Il est extrêmement compliqué d’établir des aires protégées en milieu marin, beaucoup plus en fait qu’en milieu terrestre, a expliqué celui qui étudie ces questions depuis plusieurs années. En milieu terrestre, par exemple, le gouvernement du Québec peut faire protéger des terres publiques en s’entendant avec les utilisateurs, comme les compagnies forestières. Mais en milieux marins, il y a beaucoup d’utilisateurs et beaucoup de gestionnaires. Il doit notamment souvent y avoir des discussions entre le fédéral et le provincial. »


    M. Archambault a toutefois rappelé que d’autres régions du monde y parviennent. C’est le cas de l’Australie, qui protège 40 % de ses eaux côtières. En Californie, le taux est de 15 %. Reste qu’à l’échelle planétaire, la situation n’est guère reluisante, puisqu’à peine 2,3 % des océans sont protégés, selon ce qui ressort des données fournies par les 168 pays signataires de la Convention sur la biodiversité. L’objectif commun est de 10 % en 2020. Le temps presse, alors qu’on constate année après année l’impact de l’activité humaine sur les océans, qui recouvrent 70 % de la planète. Les stocks de poissons dont dépendent des milliards d’êtres humains pour leur survie font par exemple les frais d’une surpêche dévastatrice. Au point où l’ONU estime que les ressources planétaires seront épuisées d’ici 2050.


    Aires protégées


    En plus des enjeux liés à l’alimentation, Sylvain Archambault note que la création d’aires protégées est de plus en plus menacée par les convoitises des pétrolières. C’est d’ailleurs le cas dans le golfe du Saint-Laurent. En plus du projet d’Old Harry, appuyé par Québec, des entreprises possèdent des permis d’exploration dans le détroit entre le Labrador et Terre-Neuve.


    À l’instar de plusieurs scientifiques, M. Archambault est convaincu qu’il faudrait interdire l’exploitation d’énergies fossiles dans ce golfe, sept fois plus petit que celui du Mexique. Il a d’ailleurs participé cette semaine à un colloque international sur les conséquences de la marée noire qui a souillé le golfe du Mexique en 2010. « Beaucoup de chercheurs nous ont dit qu’on ne doit pas faire la même erreur qu’eux, qu’il faut fermer le golfe du Saint-Laurent aux pétrolières », a-t-il souligné. Un avis que partage David Suzuki, qui a déjà fait valoir au Devoir que tout le golfe devrait être considéré comme un « sanctuaire » naturel.


    Pour Jérôme Spaggiari, de la SNAP, le nerf de la guerre réside dans la reconnaissance, par les gouvernements, du fait que les milieux marins protégés rendent des services écologiques de grande valeur. « Un des éléments qui expliquent l’échec de notre protection des milieux marins, c’est qu’on en connaît mal la valeur. On pourrait, avec des biologistes, des économistes et d’autres spécialistes, les évaluer. Il faudrait réaliser des analyses coûts-bénéfices, par exemple pour des projets d’exploitation pétrolière. »

     

    Développement


    « Les aires de protection marines doivent être considérées comme des outils de développement régionaux et durables, a-t-il précisé. Je vois l’investissement dans le développement d’un réseau d’aires protégées comme un investissement d’avenir. » Selon lui, il serait ainsi plus facile de sensibiliser la population à l’importance de préserver nos étendues d’eau.


    D’un strict point de vue financier, on évalue que la valeur générée annuellement par les pêcheries, le tourisme et les divers loisirs qui se rattachent au golfe du Saint-Laurent dépasse le milliard de dollars. À cela, il faut ajouter la création et le maintien de plus de 30 000 emplois. Et si les ressources sont bien gérées, « cette activité économique est entièrement durable », insiste M. Spaggiari. Dans le golfe du Mexique, la marée noire provoquée par la pétrolière BP a déjà coûté plusieurs dizaines de milliards de dollars, en plus d’anéantir une bonne partie du secteur des pêches pour des années.

     
     
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