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Sommet de Rio - La génération perdue

19 juin 2012 | Karel Mayrand - Directeur général pour le Québec pour la Fondation David Suzuki | Actualités sur l'environnement
Le Sommet de Rio donne lieu à de nombreuses manifestations en faveur du développement durable et de la protection des ressources naturelles.
Photo : Agence France-Presse Antonio Scorza Le Sommet de Rio donne lieu à de nombreuses manifestations en faveur du développement durable et de la protection des ressources naturelles.
Dans un billet récent, David Suzuki a proclamé l’échec de cinquante années d’environnementalisme. Un échec causé principalement par le culte de la croissance économique et par notre incapacité à remettre en question les fondements mêmes de notre modèle économique. Cet aveu d’échec a provoqué une onde de choc chez les écologistes ; le journaliste du Devoir Louis-Gilles Francoeur y a consacré une chronique entière. Alors que s’ouvre le Sommet de Rio dans l’indifférence générale, on ne peut que donner raison à Suzuki.

J’avais vingt ans en 1992. J’en aurai bientôt quarante. Je suis de la génération de Rio. À dix-sept ans, j’ai vu la chute du mur de Berlin puis j’ai ressenti le vent d’espoir porté par le Sommet de Rio. Ce vent d’espoir est probablement ce qui s’est rapproché le plus de l’esprit de Woodstock et de Mai 1968 pour ma génération. L’idée que changer le monde est à la fois nécessaire et possible. Pour de nombreuses personnes de ma génération, l’appel de Rio résonne encore comme un vibrant message d’espoir, de justice et de solidarité entre les humains de cette génération et des générations à venir. Ce vent de changement et d’espoir vit encore, mais il a été mis à mal par vingt années de transformations sociales, économiques et politiques. Les vingt dernières années ont vu des changements sans précédent se produire en un temps record. La mondialisation s’est déployée tous azimuts, portée par un libéralisme économique qui a imposé ses diktats sur la planète entière. Le moment unique qui a permis de créer la vision de Rio s’est perdu dans une mondialisation et une économie que plus personne ne contrôle.


En 1992, un vent d’optimisme balayait la planète et permettait d’envisager une économie globale durable. En 2012, vingt ans plus tard, on ne peut que constater l’échec de cette vision à s’imposer devant les intérêts économiques et financiers qui ont littéralement saisi l’espace public, appauvri la démocratie pour soutenir l’idée d’une croissance infinie, les vertus d’une surconsommation à crédit, et l’appauvrissement de tous au bénéfice d’une minorité. Des intérêts, surtout, qui ont réussi à nous convaincre que la nature et les êtres humains ne sont que des facteurs de production dont l’unique finalité est la croissance économique.


Le modèle économique néolibéral comporte deux vices de conception fondamentaux que la vision de Rio attaque de front : il ne redistribue pas la richesse équitablement et il n’intègre ni les effets de la pollution ni les impacts de la destruction massive des systèmes naturels qu’il engendre par une croissance industrielle débridée. En un mot : l’économie de marché épuise les richesses de la biosphère pour enrichir une minorité. Tout dans cette équation doit changer.


La table est mise pour un rendez-vous déterminant pour l’avenir de l’humanité. Nous devons inventer l’avenir, et redécouvrir la relation de notre espèce avec la biosphère. L’industrialisation a permis à notre espèce de s’émanciper des contraintes naturelles qui avaient conditionné notre développement depuis des dizaines de milliers d’années. Ce faisant, nous avons développé la conception erronée de régner sur la biosphère alors que nous en sommes totalement dépendants. Nous avons domestiqué la nature, mais n’avons pas appris à domestiquer notre propre force.

 

Génération perdue


Tous les signes vitaux de la biosphère indiquent que les systèmes naturels qui soutiennent la vie comme nous la connaissons sur Terre sont soit en déclin, soit en voie de s’effondrer. On aurait tort de croire que ce déclin de ces systèmes naturels est linéaire. Ce déclin peut s’amorcer graduellement et être prévisible dans ses premiers stades.Cependant, passé certains seuils, l’effondrement peut être instantané et irréversible. Une étude publiée récemment dans la revue Nature prédit un tel effondrement au cours du présent siècle. Cela devrait nous inquiéter au plus haut point.


Une génération a été perdue depuis le premier sommet de Rio. La biosphère a commencé à donner des signes évidents d’effondrement. Le climat mondial change à un rythme accéléré qui s’observe en décennies, plutôt qu’en siècle ou en millénaire. Les océans sont entrés dans un déclin qui fait craindre leur effondrement complet. L’océan Arctique sera libre de glace d’ici quelques années. La sixième extinction massive d’espèces de l’histoire de la planète s’est confirmée sous nos yeux. Et pendant que tous ces signaux d’alarme s’allument simultanément, nos institutions sont enfoncées dans une invraisemblable paralysie portée par un déni généralisé.


Les êtres humains vivant présentement sur Terre sont la dernière génération qui détient encore le pouvoir d’inverser la tendance actuelle vers l’effondrement de la biosphère. Cette responsabilité nous incombe, peu importe si nous souhaitons ou non l’assumer. L’histoire nous jugera sur notre capacité à nous élever au-dessus de nos propres intérêts pour nous engager et défendre ceux des générations qui nous suivront.


Désormais, le moteur de l’histoire n’est plus la lutte des classes, mais le rapport de notre espèce à son environnement. Notre propre lutte pour la préservation de notre espèce. Une lente révolution est en cours. Le manifeste a été écrit à Rio. Et le monde dans lequel vivront nos enfants ne ressemblera en rien à celui dans lequel nous sommes nés. Pour le meilleur, si nous réussissons, ou pour le pire si nous échouons.

 

Ce texte est en partie tiré du livre Une voix pour la Terre (Boréal, 2012).

 
 
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