Sécurité alimentaire - Le Sud cultive pour le Nord
«L’ordre des priorités ne permet pas toujours de privilégier l’alimentation»
Dans un monde idéal, tous les gens mangeraient à leur faim. On est bien loin du compte, avec nos sept milliards d’habitants dont presque le septième souffre de la faim. Mais la population mondiale augmente à la vitesse grand V et, en 2050, le nombre de Terriens passera à neuf milliards… À ce rythme, il faudrait augmenter de 70 % la production agroalimentaire !
Barthélémy Kuate Defo est professeur titulaire au Département de démographie de l’Université de Montréal et dirige le Laboratoire de recherche du Programme en nutrition et santé transnationales, intercontinentales et au Canada, le PRONUSTIC. « On regarde les questions de façon globale, nationale et locale. Souvent, les problématiques de santé ne peuvent être abordées que sur le plan de ce qu’on peut faire et de ce qu’on doit faire pour les populations dans les localités spécifiques, donc l’approche locale est essentielle, mais l’approche nationale est importante, parce que les politiques sont d’abord nationales et que ce sont les gouvernements des pays qui mettent en place des politiques de prix et de protection de l’environnement. Des structures comme le FMI et la FAO encadrent ce qui se passe dans les pays et leurs données nous permettent de faire une lecture mondiale de la situation », explique M. Kuate Defo.
Depuis les années 1950, la population africaine n’a cessé de croître, en raison des programmes de santé publique et de lutte contre la mortalité. Les ressources pour nourrir cette population ne suivent pas le même rythme et cette situation crée un déséquilibre qui mène à l’insécurité. La nécessité d’inverser la tendance est urgente. Pour Barthélémy Kuate Defo, tous les scénarios futuristes paraissent trop optimistes et ne semblent pas tenir compte de la relative fragilité de nos milieux, et, pour qu’ils s’avèrent, ils nécessitent « qu’il n’y ait plus de problèmes de réchauffement climatique et de crise financière mondiale, qui n’aident en rien des situations déjà problématiques ».
« En réalité, pour augmenter la capacité ou le volume de production, il faut davantage faire appel aux industries. Or ces industries contribuent à la dégradation de l’environnement. Ici, le traitement risque d’être pire que la maladie », avance M. Kuate Defo. Lorsqu’on regarde le type d’industrie qu’il faut développer pour nourrir les populations, on s’aperçoit que, dans ces milieux, les possibilités technologiques ne sont pas au rendez-vous. « On peut bien s’installer dans une localité pour produire, mais si on ne peut pas avoir de routes pour acheminer ces produits dans différentes parties d’un pays, le problème reste entier. Et c’est ce qui se produit aujourd’hui dans plusieurs pays d’Afrique. » Une plus grande circulation devient alors un enjeu majeur dans cette problématique de la malnutrition.
Produire localement
Mais si la solution ne passe pas nécessairement par une plus grande industrialisation, il faudra donc soutenir la production locale. « Dans un pays comme le Canada, avec une population de presque 35 millions, il n’y a que 630 000 personnes qui travaillent dans le secteur de l’agriculture, alors que dans un pays comme le Burkina Faso, en 1990, il y avait 16 millions d’habitants dont près de 15 millions travaillaient dans l’agriculture. On voit bien qu’on ne peut pas développer l’agriculture de la même manière dans ces deux pays », explique M. Kuate Defo.
C’est aussi pour cette même raison que les pays du Sud cultivent pour les pays du Nord. Toutefois, il faut bien comprendre que ces cultures du café, des bananes et d’autres fruits ne sont destinées qu’à l’exportation et demeurent inaccessibles aux populations locales. Dans un pareil contexte, il faut protéger le moindre lopin de terre afin de permettre aux gens de développer des cultures mieux adaptées à leurs besoins.
Il faut trouver une stratégie concertée entre l’industrie, l’agriculture, le transport et l’aménagement du territoire qui passe prioritairement par le développement du milieu rural. « Le problème de la migration du milieu rural vers le milieu urbain crée un déséquilibre important au niveau de l’alimentation. Il faudrait regarder le problème aux niveaux local, intermédiaire et national et s’assurer qu’ils sont tous en phase pour permettre une certaine capacité de développement local de l’agriculture, qui peut favoriser ensuite un développement intermédiaire et national. À l’intérieur d’un pays, on peut fixer les balises d’un développement agricole qui permettrait un rééquilibrage entre les régions à productions excédentaires et les régions déficitaires. »
Développer de nouvelles sources
Jusqu’ici, nous n’avons abordé la problématique de la sécurité alimentaire que du point de vue de l’agriculture. Mais qu’en est-il des nouvelles formes d’alimentation ? On peut penser aux insectes, aux algues ou encore aux viandes artificielles. « Quand on parle d’alimentation, c’est toujours sur un fond culturel. Manger du fromage au Québec, c’est normal ; au Burkina Faso, ça semble plus étrange ! »
La première étape est donc de sensibiliser les populations aux valeurs nutritionnelles de toutes sortes d’aliments qu’on veut introduire. Avec le temps, on pourra faire la démonstration que ces types d’aliments viennent en complément ou en remplacement, afin de permettre à une population de mieux se nourrir. « Dans le cas de la diversification de l’alimentation, quand on regarde l’histoire de l’humanité, on constate que l’agriculture s’est toujours répandue, que les aliments provenant de l’Amérique latine ont voyagé vers l’Asie, d’autres sont allés de l’Asie vers l’Afrique, on est un village planétaire. Tout ce qui se mange devrait pouvoir l’être partout sur la Terre. »
« Je ne pense pas qu’on puisse verser dans un optimiste béat, je pense plutôt qu’on doit continuer à sensibiliser la communauté internationale et à chercher des stratégies de sécurité alimentaire durables. Malheureusement, l’ordre des priorités ne permet pas toujours de privilégier l’alimentation. » La plupart des pays africains sont continuellement menacés par l’instabilité politique ou la guerre, et l’industrie est paralysée par une telle instabilité. « Ce sont dans ces mêmes pays où il y a eu des guerres civiles qu’on retrouve une prévalence élevée de la malnutrition, notamment chez les enfants et les femmes. Le défi est important. » Finalement, ce sont la démocratie et la bonne gouvernance qui viendront stabiliser les régions et rendront possible la capacité de mettre en place et de soutenir la sécurité alimentaire.
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