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    Technologies radiofréquences - Pour un débat guidé par la science

    24 mai 2012 |Collectif d’universitaires | Actualités sur l'environnement
    Février 2012. Des citoyens opposés à l’installation des nouveaux compteurs manifestent devant le siège social d’Hydro-Québec. D’autres manifestations du genre ont depuis eu lieu dans la métropole, notamment lors des premiers jours d’audiences devant la Régie de l’énergie.
    Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Février 2012. Des citoyens opposés à l’installation des nouveaux compteurs manifestent devant le siège social d’Hydro-Québec. D’autres manifestations du genre ont depuis eu lieu dans la métropole, notamment lors des premiers jours d’audiences devant la Régie de l’énergie.
    Nous formons un groupe de scientifiques et d’ingénieurs préoccupés par la perception des dangers pour la santé des ondes électromagnétiques dont les fréquences sont comprises entre 3 kHz et 300 GHz (ci-après nommées « radiofréquences ») au Québec et ailleurs dans le monde. Nous déplorons que les véritables enjeux pour la société concernant l’utilisation des systèmes de communication radiofréquences soient occultés par l’unique question des soi-disant effets de ces ondes sur la santé.

    Nous croyons que les craintes suscitées par les radiofréquences sont basées principalement sur 1. une méconnaissance de la nature de ces ondes et de leurs interactions avec le corps humain, 2. une mauvaise lecture de la littérature scientifique sur le sujet, et 3. une méfiance envers les organismes locaux, nationaux et internationaux de santé publique.


    Il serait dommage que des décisions politiques ou économiques importantes pour notre nation soient prises dans un climat de peur plutôt qu’à la suite d’un raisonnement scientifique posé. C’est pourquoi nous espérons que cette lettre ouverte contribuera à ramener la perception du danger posé par ces ondes au niveau de leurs dangers réels afin de permettre au débat de progresser de manière responsable, éclairé par la démarche scientifique.

     

    Compteurs « intelligents »


    Depuis le début de l’année 2012, le sujet des effets des radiofréquences sur la santé est omniprésent dans les médias québécois. Les préoccupations latentes de nos concitoyens ont été exacerbées par l’annonce d’Hydro-Québec de l’installation imminente de 3,8 millions de compteurs dits « intelligents » dans les foyers québécois. Ces compteurs émettent à des fréquences très proches de celles utilisées par les téléphones cellulaires et les routeurs sans fil (WiFi).


    Quant à l’intensité des émissions, Hydro-Québec certifie qu’elle est environ 100 000 fois inférieure aux normes canadiennes. Et pourtant, plusieurs regroupements citoyens continuent de clamer haut et fort les dangers de ces compteurs pour la santé. Une pétition souhaitant un moratoire sur l’installation des compteurs intelligents, déposée à l’Assemblée nationale du Québec, a recueilli environ 10 000 signatures en janvier 2012. Ceux qui proposent ce moratoire souhaitent ainsi emboîter le pas au comté de Santa Cruz, en Californie, qui le 25 janvier 2012 a décrété un tel moratoire d’un an sur l’installation de compteurs intelligents dans les foyers.

     

    En désaccord


    Les principaux arguments contre l’installation des compteurs intelligents, comme relevés dans les médias et ayant trait à leurs soi-disant effets sur la santé, sont les suivants. Nous les rapportons de bonne foi, mais nous sommes en désaccord avec ceux-ci.


    1. Certaines études montrent que l’usage du téléphone cellulaire augmente les risques de cancer du cerveau chez l’utilisateur. De plus, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) classe les ondes électromagnétiques dans la catégorie 2B, soit possiblement cancérogènes pour l’homme. Ainsi, il vaudrait mieux employer le principe de précaution et réduire nos expositions à ces ondes.


    2. Certaines personnes rapportent des problèmes de santé (stress, maux de tête, insomnies, palpitations cardiaques) qu’ils attribuent à la présence de radiofréquences dans leur entourage. On appelle communément cette condition l’hypersensibilité électromagnétique (HSEM). On avance qu’elle pourrait devenir beaucoup plus fréquente avec l’installation des compteurs intelligents.


    3. Les normes de sécurité actuelles ne prennent pas en compte les effets biologiques non thermiques, c’est-à-dire les effets autres que le simple échauffement des tissus après une exposition aux ondes. Ils ne tiennent pas compte, non plus, des effets d’accumulation dans le corps pour une exposition à long terme aux radiofréquences.


    4. Contrairement à un téléphone cellulaire ou à un routeur sans fil, les citoyens n’ont aucun contrôle sur les compteurs intelligents qui émettraient des ondes jusqu’à 1500 fois par jour pendant 0,06 s chaque fois (soit environ 90 s d’émissions totales par jour). De plus, Hydro-Québec ne mesure que les intensités moyennes du rayonnement et ne se préoccupe pas des intensités de pointe (peak) qui sont beaucoup plus élevées.


    5. La décision d’imposer des compteurs a été prise sans véritable débat de société et notamment sans la participation du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) ou de commissions d’études indépendantes.

     

    Pas une preuve


    Les actions et revendications de plusieurs groupes citoyens se basent en partie ou en totalité sur ces arguments. En tant que scientifiques, nous nous devons ici de rappeler des faits importants sur la démarche scientifique et le processus de publication chers à nos disciplines. Il est vrai que, dans chacun des cas susmentionnés, un certain nombre de publications scientifiques rapportent des observations préoccupantes, mais cela n’élève aucunement ces observations au rang de preuve. La publication par un ou plusieurs chercheurs d’une étude dans une revue avec comité de lecture ne constitue pas la preuve d’un effet.


    Elle ne marque pas non plus la fin d’un débat scientifique, mais bien son commencement. Ce n’est qu’après la réplication subséquente des résultats expérimentaux par plusieurs scientifiques indépendants qu’un consensus peut progressivement naître dans la communauté.


    Quant aux arguments présentés ci-dessus, les expertises diverses que nous représentons nous permettent d’y répondre point par point :


    En réponse à 1. : Les milliers d’études réalisées, tant épidémiologiques qu’expérimentales chez l’humain, ne montrent pas de hausse des cas de cancer à la suite d’une exposition aux radiofréquences de faible intensité, c’est-à-dire à des intensités égales ou inférieures à celles émises par les téléphones cellulaires. Quelques études ponctuelles révélant un lien direct entre radiofréquences et santé ont été publiées, mais elles sont sévèrement critiquées par la communauté scientifique et n’ont pas encore été répliquées de manière indépendante.


    De plus, malgré un usage croissant du téléphone cellulaire, l’incidence globale du cancer du cerveau n’a pas augmenté au cours des dernières années. Ces points ont été largement discutés dans les rapports de l’OMS, par l’Agence française de santé et sécurité dans l’environnement de travail (AFSSET) et, plus près de chez nous, dans l’avis de Santé publique publié par le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec (MSSS) le 16 mars 2012.


    En réponse à 2. : L’OMS et le MSSS ont aussi émis des avis clairs en ce qui concerne l’hypersensibilité électromagnétique, à savoir que la condition existe, mais qu’elle provient de l’anxiété suscitée par l’existence des sources de radiofréquences dans l’environnement proche de la personne et non par un effet vérifiable des ondes sur le corps. Il n’existe pas non plus de preuve convaincante que quiconque soit capable, dans un test à l’aveugle, de reconnaître la présence de ces ondes par leurs effets sur son corps.


    En réponse à 3. : En biophysique, il n’existe aucun mécanisme établi par lequel une onde radiofréquence pourrait induire un effet néfaste sur les tissus humains autrement que par chauffage (effets thermiques). De plus, contrairement aux rayonnements ionisants (rayons X, UV, gamma), il n’existe aucune indication que le rayonnement radiofréquence entraîne des dommages chimiques ou physiques qui soient « bioaccumulables ».


    En réponse à 4. : La mesure d’intensité à préconiser dans un cas comme celui-ci est la mesure de l’intensité moyenne d’exposition. Toute autre approche, comme la mesure de l’intensité de pointe ou le nombre absolu d’impulsions, confère un biais alarmiste aux résultats. De plus, nous considérons que si un débat devait avoir lieu, celui-ci devrait se concentrer exclusivement sur les effets des téléphones cellulaires sur la santé. Même si les niveaux de puissance concernés pour ceux-ci sont également faibles, ils constituent, par leur proximité avec le corps, une source d’exposition supérieure à la somme de toutes les autres sources de radiofréquences dans l’environnement urbain.


    En réponse à 5. : Dans le cas particulier des compteurs intelligents, nous sommes tous d’avis qu’un moratoire et une commission publique dominée largement par la question des effets des radiofréquences sur la santé ne feraient rien d’autre que répéter ce qui a déjà été dit ailleurs : c’est-à-dire qu’il n’existe pas de lien clair entre l’exposition aux radiofréquences (en deçà des normes prescrites) et les problèmes de santé quels qu’ils soient. Nous sommes d’autant plus préoccupés qu’un tel moratoire sur les compteurs basé sur des raisons de santé mène, par analogie directe, à un moratoire sur les émetteurs WiFi dans l’environnement urbain. En effet, si nous condamnons les compteurs, il faut aussi logiquement condamner les émetteurs WiFi, les téléphones cellulaires, les téléphones sans fil de maison et les fours à micro-ondes, puisque tous ces appareils émettent des radiofréquences à des niveaux d’intensité égaux ou plus élevés que les compteurs. Nous croyons que de telles mesures constitueraient un recul socio-économique majeur sans aucun bienfait significatif sur la santé ou l’environnement.


    Finalement, nous croyons que le débat actuel sur les radiofréquences et la santé humaine a pour effet de masquer les enjeux réels de l’installation de ces compteurs. Ces enjeux sont, à notre avis, de nature économique, politique et technique : prouver hors de tout doute la rentabilité économique du projet pour le Québec ; convaincre la population que l’installation de ces nouveaux compteurs ne se traduira pas par une hausse des coûts de l’électricité pour le contribuable ; et s’assurer de la qualité, de la durabilité et de la sécurité (informatique) des installations. Nous laissons à d’autres experts le soin de répondre à ces questions qui sortent du domaine strictement scientifique.

    ***

     

    Ont signé ce texte les scientifiques suivants : Thomas Gervais, Richard Leonelli, Jean-Jacques Laurin, Lorne Trottier, Pierre Savard, Léon Sanche, Normand Mousseau, Joe Schwarcz, Victoria Kaspi, Matt Dobbs, Panagiotis Vasilopoulos, Ricardo Izquierdo, Andrew Kirk, Guy Marleau, Alain Pignolet, Yves-Alain Peter, Michel Perrier, Sjoerd Roorda, Michel Côté, David Sénéchal, Martin Grant, René Côté, Frank P. Ferrie, Ariel Fenster, Richard Martel, Gregory De Crescenzo, Richard Gourdeau, Mohamad Sawan, Nicolas Saunier, Guchuan Zhu, André-Marie Tremblay

    Pierre Carreau, Georges-Émile April, Frédéric Sirois, Alain Rochefort, Michel Piché, Jason Robert Tavares, Michael D. Buschmann, Marc Laforest, Jean-François Frigon, Robert Guardo, Denis Mitchell, Peter Grütter, Jim Cline, David Cooke, Charles Gale, Andreas Warburton, David Covo, Keith Vanderlinde, Dominic Ryan, David A. Lowther, David Ronis, Khaled Arfa, Nicolas Godbout, Pierre Baptiste, Ken Ragan, David Hanna, Jean-Philip Lumb et Benoît Boulet.













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