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Autochtones - «Si j'étais innu, je serais un peu inquiet»

Le plan déposé témoigne d'un manque de vision globale

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	Des Cris ont érigé des barricades en janvier dernier pour dénoncer l’octroi du contrat de prolongement de la route 67 dans le Nord québécois à des non-autochtones.</div>
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
Des Cris ont érigé des barricades en janvier dernier pour dénoncer l’octroi du contrat de prolongement de la route 67 dans le Nord québécois à des non-autochtones.
Historiquement, les autochtones sont engagés davantage dans le Plan Nord que dans tout autre projet. Mais c'est loin d'être suffisant, puisque le Sud ne prend pas en compte la pluralité des visions du Nord, estime Nicolas Houde, professeur de sciences politiques à l'UQAM et spécialiste du territoire autochtone.

D'entrée de jeu, Nicolas Houde fait une différence entre les communautés qui ont signé la Convention de la Baie-James — les Cris, les Inuits et les Naskapis — et celles qui n'ont pas de traité sur leurs revendications globales et territoriales — les Innus, les Attikameks et les Anishnabés — et dont le territoire est concerné par le Plan Nord.

La Convention de la Baie-James, qui date de 1975, prévoit une autonomie politique et administrative pour les communautés signataires ainsi que des droits exclusifs de chasse et de pêche, en échange du droit de Québec à développer les ressources hydrauliques, minérales et forestières. «Le cadre juridique est différent pour ces communautés et leurs relations avec le gouvernement vont être différentes par rapport au Plan Nord», explique le professeur. En effet, pour ces quelques groupes, le gouvernement est tenu par des engagements juridiques, ce qui n'est pas le cas pour les autres Premières Nations.

Certaines d'entre elles, comme les Innus et les Attikameks, sont depuis longtemps en négociation avec le gouvernement sur la question des revendications territoriales, mais Nicolas Houde craint qu'il ne soit déjà trop tard avec l'arrivée du Plan Nord. «Moi, si j'étais innu, je serais un peu inquiet. Parce que les décisions qui sont prises aujourd'hui, et qui ne tiennent pas compte de la vision innue du territoire, vont donner une direction pour plusieurs années. Et, dans l'avenir, il sera sans doute difficile de revenir en arrière ou, du moins, de modifier la direction pour aller rejoindre la vision des Innus lorsqu'ils finiront par s'attaquer de front à cet enjeu. La question des titres sur les terres n'est pas réglée et ça ne fait pas partie du Plan Nord. À mon avis, c'est quelque chose qui manque sérieusement.»

Visions plurielles

Au sein des communautés autochtones, chaque groupe a sa vision et ses contraintes juridiques en lien avec le développement territorial. Mais ce qui est commun à toutes les Premières Nations touchées par le Plan Nord, ce sont le manque de vision intégrée et le peu de place laissé à ces visions divergentes, estime Nicolas Houde.

«Nous avons une vision, qui est essentiellement une vision du Sud et qui est apportée par le gouvernement du Québec dans le Nord. Mais il ne prend pas en considération les autres visions du Nord. Pour qu'il y ait une vision vraiment globale, il faudrait faire ressortir les enjeux qui sont des visions plurielles territoriales. Mais on ne parle pas de cela.»

Nicolas Houde constate que les autochtones sont engagés plus que jamais — parce que les gouvernements y sont tenus par la loi — mais c'est loin d'être suffisant, selon lui. Car il n'y a pas d'approche globale.

«Ils sont engagés dans l'étude de projets, mais projet par projet. C'est bien de faire participer les gens aux projets de développement d'une mine ou d'ouverture d'un chemin forestier, mais ce qui m'inquiète, ce sont les impacts cumulatifs de tous ces petits projets individuels. À un certain moment, ça crée quelque chose qui peut être très différent de la vision globale que la population a du territoire. Et il n'y a eu aucune évaluation globale de cela.»

Au-delà des retombées économiques

L'autre aspect qui déçoit Nicolas Houde dans le Plan Nord, c'est le manque de considération pour le développement des instances permettant aux autochtones, localement, de prendre leurs propres décisions et de gérer leur développement. «Le Plan Nord, c'est un modèle de développement économique. Et ce que le gouvernement propose aux autochtones du Nord, c'est de s'y accrocher, d'embarquer dans le modèle avec des promesses de développement économique, mais sans prendre en compte le développement des instances de gouvernance.»

Selon lui, il faudrait permettre aux communautés locales d'avoir des projets de développement économique qui les satisfassent. Qu'elles puissent avoir voix au chapitre sur la question de l'élaboration de la structure du réseau routier pour permettre la cohabitation des différentes économies. Cela pourrait passer par des ententes concrètes et spécifiques, «des Plans Nord autochtones» avec des énoncés clairs sur l'intégration des visions globales.

Bien sûr, il y aura des bénéfices pour les communautés qui décident d'embarquer, concède Nicolas Houde. Mais ces derniers se limitent à un aspect pécuniaire, ce qu'il déplore. «Québec a annoncé qu'il y aurait un partage des bénéfices et des programmes de formation de la main-d'oeuvre qui seront mis en place. Dans ce sens, il y aura des retombées économiques. Mais ce sont des retombées limitées. Ce qui manque, ce sont des possibilités de réfléchir à la prise de décisions, au développement des instances.» Bref, des bénéfices à long terme.

Le professeur précise que la question territoriale forme l'assise du développement économique et sociétal des autochtones du Nord, sans oublier que leur culture même est très ancrée dans le territoire par lequel passe leur avenir. «Si les communautés autochtones sont exclues de la vision du développement futur de leur territoire, elles vont être exclues à tous les niveaux.»

Pourtant, rappelle-t-il, même si l'exploitation à grande échelle des ressources et la question territoriale ont toujours été une des sources de tensions, il y a moyen d'harmoniser le développement et les visions locales. La preuve en est la Paix des braves, signée avec les Cris en 2002.

Nicolas Houde se garde bien de juger le choix des communautés autochtones d'embarquer ou non dans le projet du Plan Nord. L'argent peut-il tout acheter? Le professeur se fait hésitant: «Je comprends qu'il y a l'attrait du développement économique et de l'argent. Car beaucoup de communautés ont des difficultés à rejoindre les deux bouts, et donc c'est tentant. Mais ça ne règle pas tous les problèmes.»

***

Collaboratrice du Devoir
 
 
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