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    Quand le chinchard aura disparu

    Quand on achète du saumon qui n'est pas étiqueté d'origine «sauvage» ou qu'on n'a pas pris à la mouche soi-même, il est inévitablement un produit de l'élevage, une activité maritime polluante et dévastatrice pour l'espèce sauvage en raison des échappées qui contaminent le cheptel naturel. Mais, ce qu'on sait encore moins, c'est qu'il aura fallu environ cinq kilos de petites boulettes de chinchard pour produire un kilo de saumon. Ou d'un autre poisson-fourrage en train de disparaître en raison de la voracité extrême des pires prédateurs des mers, les multinationales de la pêche en haute mer.

    Le Monde publiait en fin de semaine un dossier sur le chinchard, un poisson-fourrage pêché au large des côtes chiliennes, dont l'abondance légendaire ne l'aura pas protégé d'une disparition prochaine au rythme actuel de sa surexploitation. Ce dossier d'enquête exceptionnel a été produit par l'International Consortium of Investigative Journalism (ICIJ), formé de journalistes indépendants de partout dans le monde qui unissent leurs efforts pour monter des dossiers internationaux, notamment un sur le lobby des climato-sceptiques dont nous avons déjà fait état dans nos pages.

    Riche en protéines grasses, le chinchard est un poisson vendu comme aliment de base en Afrique. Mais dans nos pays, on en mange sans le savoir parce qu'une grande partie va à l'aquaculture et à l'élevage des porcs. L'intérêt qu'il suscite a fait passer le stock de chinchard du Pacifique de 30 à 3 millions de tonnes en 20 ans, selon les chercheurs. L'enquête de l'ICIJ démontre que le chinchard est un témoin de l'effondrement des autres stocks de poissons du Pacifique, où tous les grands pays dotés de flottes de pêche maritime tentent de se tailler une place dans les eaux internationales.

    Pour Daniel Pauly, un océanographe de l'Université de Colombie-Britannique, rapporte l'enquête, «quand il aura disparu, tout le reste aura disparu. C'est une frontière qui se fermera». En ce sens, c'est le canari des mines, version Pacifique...

    Le Chili, qui craint la concurrence internationale dans les eaux internationales face à ses côtes, a tenté de réunir les ogres de la mer dans la South Pacific Regional Fischeries Management Organisation (SPRFMO), créée en 1966, afin de ralentir l'exploitation du chinchard.

    Mais à eux seuls, les Chiliens avaient pêché en 1995 quelque 4 millions de tonnes de chinchard, soit huit fois ce que les scientifiques du SPRFMO estiment acceptable aujourd'hui. Et entre 2000 et 2010, précise l'enquête, le Chili a capturé 72 % de tous les chinchards pêchés dans le Pacifique sud. Dans ce pays, huit grandes sociétés, qui disposent ensemble d'un quasi-monopole, ont fait pression sur le gouvernement pour qu'il hausse les quotas de prises. Ce qu'ils ont réussi en partie si l'on tient compte du fait qu'un de ces grands patrons, Roberto Angelini, aurait pêché entre 1998 et 2011 des prises illégales qui représentaient 70 % de toute sa récolte. Le Chili excuse la pratique en considérant que la zone ainsi exploitée fait plutôt l'objet d'une «pêche expérimentale», où on peut capturer des chinchards en bas de la limite de taille légale.

    Lundi, les représentants de quelque 20 pays se réunissaient à Santiago pour la rencontre annuelle du SPRFMO afin de ralentir davantage le pillage en cours. Mais on se croirait aux conférences sur les changements climatiques: c'est encore plus lent que la politique des petits pas, chacun cherchant à conserver les avantages qu'il s'est octroyés aux dépens du bien commun. En quatre ans, 15 pays ont tout juste produit un texte provisoire pour protéger le chinchard, ce qui n'a pas empêché la taille des usines flottantes d'augmenter entre-temps leur capacité de pêche. En 2009, le SPRFMO a dénombré 75 navires-usines dans le secteur de pêche...

    Un bel exemple, le Lafayette. Le Pacific Andes International Holding, niché à Hongkong, a dépensé, selon l'ICIJ, quelque 100 millions en 2008 pour convertir un pétrolier de 228 mètres de long — deux terrains de football! — en un navire de pêche de 50 000 tonnes. Voguant sous pavillon russe, il aspire jusqu'à 14 000 tonnes par jour de poissons emprisonnés dans les chaluts, qu'il congèle par blocs pour les distribuer ensuite sur les marchés internationaux. Un tel navire, s'il écumait cette mer à longueur d'année, pourrait avaler 547 000 tonnes de poissons, soit le double de ce que les biologistes estiment comme étant un seuil de captures sécuritaire. Présentement, le quota global de capture est fixé à 1,4 million de tonnes. Mais pour plusieurs spécialistes, seul un interdit de pêche de cinq ans permettra de recréer un niveau de population acceptable.

    L'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) pointe de son côté sur la surcapacité des flottes de pêche, que financent les gouvernements pour que leurs entreprises dominent le marché. En 1998, rappelle l'ICIJ, la FAO estimait que la grande flotte de pêche commerciale mondiale était «2,5 fois plus importante que nécessaire».

    Faut-il se surprendre dans ce contexte que l'ONU ait publié il y a deux jours un rapport démontrant que 85 % des stocks de poissons de la planète sont menacés?


    ***

    Lecture: Les nouvelles pollutions invisibles, ces poisons qui nous entourent, par Frédéric Denhez, éditions Delachaux et Niestlé, 284 pages. Un tour d'horizon de ces agresseurs chimiques omniprésents dans notre environnement, qu'on retrouve dans les parfums, les savons, les antitaches, les crèmes de beauté, etc.












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