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    Libre-opinion - Pour quelques arbres en paix dans leur dernière forêt

    30 janvier 2012 |Luc Fournier - Tourneur sur bois et travailleur en forêt | Actualités sur l'environnement
    La destruction planifiée du boisé des Hirondelles, à Saint-Bruno-de-Montarville, est un bon enseignement sur la nature, «un terreau fertile en éducation». Pas besoin d'organiser une soirée universitaire: l'histoire est un rendez-vous quotidien quand nos forêts sont menacées. Car à moins de réveiller tous les morts des cimetières de la Montérégie, de bloquer les routes ou d'occuper quelques hôtels de ville, cette forêt mature sera par le Grand Guignol «changée» en maisons de luxe respectables.

    Pour qui seront ces maisons énergivores? Pour les nouveaux riches peut-être apparentés au Plan Nord libéral, qui sait? Aussi, pour qui seront ces condos de luxe qu'on cachera dans l'ancienne maison-mère des Soeurs de Jésus-Marie à Outremont, que l'Université de Montréal a revendue à de gros joueurs financiers? Ma soeur, une religieuse et une infirmière de cette communauté, est morte dans cette bâtisse patrimoniale en 1995. Quant au mont Saint-Bruno qui héberge la forêt «incriminée», j'y suis né en 1946; je connais la géographie de cette montagne comme ma propre vie jusqu'ici.

    On change les lois quand ça fait l'affaire des seuls pouvoirs financiers et politiques; cette démocratie est piégée. C'est ce qui arrive aussi avec la chère biodiversité: la réalité de la violence rattrape la nature inhumaine. Quand nos forêts boréales se vidaient pour remplir les poches des actionnaires, une nouvelle loi («écrite» de haute lutte d'abord par des artistes!) viendra répondre à la crise systémique de cette économie indigente et indigeste, inflammable et contrefaite. Notre foresterie industrielle et industrieuse cherche aujourd'hui ses forêts, recherche «scientifiquement» des arbres disparus. Ô écologie, où te caches-tu?

    «Nous sommes aujourd'hui dans une situation bien pire que celle qui prévalait dans le temps, alors que nous pensions déjà qu'il y avait problème», a écrit Harvey L. Mead dans L'indice de progrès véritable du Québec. Quand l'économie dépasse l'écologie.

    Nous avons affaire ici, avec la nature manipulée (ou, ailleurs, empoisonnée au Round Up), à une champignonnière de spéculateurs, une forêt (entêtée mais sans tête) d'incultes individus. Leurs âmes élues et complices ont pris, sur nous la plèbe, le chemin du pouvoir mensonger. Le coeur à l'argent est leur comédie et notre tragédie.

    Cette économie est une hypocrisie, un développement endurci, insensible à toute mémoire affective qui a vu les paysages défigurés par la commercialisation omniprésente, omnivore. Le déracinement est non seulement biologique, mais historique. Cette urbanisation forcée perdure et achève de faire de nous des démunis face aux mafias qui partout sur la planète sont en compétition, sur notre dos et le dos des autres.

    Une dernière histoire vraie. On a maintenant clôturé joliment les douze micocouliers (ce sont des arbres) de la Grande Bibliothèque, coin Maisonneuve et Berri, à Montréal. Plantés lors de son ouverture, ils sont morts l'un après l'autre, faute de protection et d'attention (vélos, etc.). On en fera peut-être des vieilles sculptures pour fêter la disparition du Grand livre de la nature. N'ai-je pas vu récemment qu'on avait coupé trois beaux gros ginkgos, près de chez moi, pour faire pousser des condos? L'abrutissement est protégé par l'État. En espérant que ce brûlot éveillera les oreilles musicales des aveugles électeurs.

    ***

    Luc Fournier - Tourneur sur bois et travailleur en forêt












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