Un navire nommé détritus
«Les gens de Hong Kong ne réalisent pas l'importance de notre travail. Ils mettent leurs ordures à la poubelle et elles disparaissent sans laisser de traces»
Deux pêcheurs du dimanche face à la jungle de béton de Hong Kong: la collecte des ordures se fait une ou deux fois par jour.
Troisième d'une série de quatre textes
Hong Kong — Chaque soir à 20h, un bateau chargé de conteneurs gris quitte sans faire de bruit un quai situé à l'ouest de l'île de Hong Kong. Le navire vogue dans la nuit vers le site d'enfouissement WENT en emportant avec lui les déchets urbains ramassés au cours de la journée.
La station de transfert de Kennedy Town est à l'image de la politique de gestion des déchets de la mégapole. Elle est tout ce qu'il y a de plus discret. Arrivant remplis mais leur contenu soigneusement emprisonné, les camions doivent d'abord suivre à très basse vitesse une rampe en colimaçon qui les conduit à une petite barrière. Avant d'entrer, les camions sont identifiés et pesés.
Les mastodontes s'engouffrent ensuite dans la caverne de 3500 mètres carrés où ils vident leur contenu dans une machine à compacter. Après être passés aux jets d'eau et au savon, ils ressortent et repartent collecter d'autres ordures. Il en va ainsi toute la journée. Au bout du compte, on remplira entre 40 et 50 conteneurs dans cette station de bord de mer et on les hissera un par un sur un navire.
«Les gens de Hong Kong ne réalisent pas l'importance de notre travail parce que nous sommes très efficaces. Ils mettent leurs ordures à la poubelle et elles disparaissent sans laisser de traces», souligne Ellen Chan, directrice adjointe de la division du ministère de la Protection de l'environnement, qui supervise la gestion des déchets.
En plus d'étouffer le bruit et de se soustraire à l'oeil humain, cette méthode de traitement a l'avantage d'éliminer la plupart des odeurs. En effet, lors d'une visite des lieux, la journaliste du Devoir — qui d'ordinaire a le coeur près des lèvres — a pu constater à quel point le système était efficace. Il est également aidé par le fait que la collecte des ordures se fait une ou deux fois par jour à Hong Kong.
«Peu importe ce que nous faisons ici, nous devons nous assurer que cela n'affecte pas les environs, explique Tom Lai Kwok-leung, du ministère de la Protection de l'environnement. Nous traitons l'eau avant de l'envoyer dans les égouts, nous filtrons les odeurs — et les testons trois fois par jour — et le bruit.»
M. Lai ajoute que l'utilisation de la voie maritime pour le transport des déchets est plus viable d'un point de vue écologique. «Ce qu'il y a dans un conteneur — 15 tonnes de déchets — entre dans trois ou quatre camions. Si l'on compte une cinquantaine de conteneurs par jour, c'est de 150 à 200 véhicules de moins qui prennent la route pour aller jusqu'au site d'enfouissement.»
Pour desservir un territoire de 1096 km2, Hong Kong s'est doté de dix centres de transfert de déchets comme celui de Kennedy Town. On dénombre aussi deux centres spéciaux, l'un pour le compostage et l'autre pour les rebuts chimiques. Pour enterrer le tout, on dispose de trois sites d'enfouissement. Le gouvernement gère les installations, mais des enrepreneurs sont responsables des activités au jour le jour. Le tout coûte plus de 250 millions de dollars par année au trésor public.
Gaz récupérés
En 2002, ces sites ont reçu 21 160 tonnes de déchets par jour pour un total de 7,7 millions de tonnes par année. Chaque étage de déchets est recouvert d'un matériel géotextile et les liquides qui s'écoulent sont pompés vers un centre de traitement avant d'être envoyés dans les égouts. Les gaz générés par la décomposition sont également récupérés. En fait, ils produisent l'électricité qui fait fonctionner les installations. Selon le plan stratégique de gestion des déchets adopté en 1989, la vie des sites d'enfouissement devait s'étendre jusqu'en 2020. La réalité est cependant tout autre. Pendant que la population croît de 1,5 % par année, la quantité de déchets qu'elle génère bondit de 2 à 4 %. À ce rythme, les sites d'enfouissement seront remplis avant 2010 et le gouvernement ne sait toujours pas quoi faire.
«Ce sont nos déchets, nous devons les traiter nous-mêmes, affirme Ellen Chan. On espère mettre en avant une approche de développement durable, mais c'est une grosse question et nous ne prétendons pas avoir toutes les réponses. Peu importe ce qu'on choisit, cela aura des répercussions sur l'environnement. La clé est de trouver le point d'équilibre.»
Mme Chan explique que la première étape est de changer les habitudes de ceux qui jettent trop. Sans difficulté, elle montre du doigt le secteur de la construction responsable de 48 % des déchets (soit 10 000 tonnes par jour). «Avant, une bonne partie de leurs résidus — de la terre — allait aux sites où l'on faisait du remblayage. Maintenant il y a de moins en moins de ce type de projets.»
Mais encore, les constructeurs ne payent pas de droit d'entrée pour avoir accès aux sites d'enfouissement sanitaire. «Nous sommes en retard sur la plupart des grandes capitales, reconnaît Ellen Chan. N'importe qui peut jeter n'importe quelle quantité de déchets sans que ça lui coûte un sou. Nous essayons d'introduire une taxe à l'utilisation depuis 1995, mais c'est difficile parce que les gens sont frileux.»
Il n'y a pas que la construction qui cause des maux de tête à l'administration de ce territoire chinois. Responsable de la Coalition du commerce pour l'environnement, Barrie Cook est convaincu que le mode de vie des habitants ne rime pas avec recyclage. «Nous vivons tous dans des tours où il est physiquement très difficile d'installer des bacs de récupération. En plus, il n'y a aucune loi ou règlement qui oblige les gens à recycler.»
Cela dit, la population récupère certains matériaux mieux que d'autres. «Il y a un marché informel qui fait de la récupération et qui fonctionne très bien pour ramasser le papier, les bouteilles de plastique et les canettes de métal», indique Anne Copeland Chiu, membre de la Chambre de commerce canadienne de Hong Kong et vice-présidente du comité pour le développement durable de l'organisme.
«Le gouvernement prétend que le secteur est réglementé, mais il n'a pas établi de programme de collecte à domicile, soutient Mme Copeland Chiu. Pour cette raison, il est difficile pour une compagnie d'être rentable en faisant du recyclage. Et comme c'est peu réglementé, il est difficile de convaincre la population que c'est quelque chose de sérieux.»
Présentement, 36 % des déchets domestiques de Hong Kong sont recyclés, soit près de deux tonnes par année. Quatre-vingt-onze pour cent de ces matières sont envoyées en Chine pour y profiter d'une deuxième vie; le reste (du papier) est recyclé localement. «Lorsqu'on se compare, on réalise que notre bilan est très bon, et ce, même si on est conscients qu'il faut encore s'améliorer, soutient Ellen Chan. Aux États-Unis, on recycle moins de 30 % des déchets. À Singapour, c'est 40 %. Et si on exclut l'incinération, beaucoup de pays européens afficheraient un bilan moins reluisant.»
Aussi surprenant que cela puisse paraître, le verre n'est pas un matériau récupéré. Ainsi, les bouteilles de bière ou d'autres liquides qui sont consignées chez nous ne le sont pas à Hong Kong. «Il n'y a pas d'usine de fabrication de boisson sur notre territoire. Nous importons tout. Nous devons trouver un marché local pour s'occuper de nos bouteilles avant de pouvoir les ramasser», affirme Mme Chan.
Barrie Cook est de ceux qui croient que la construction d'un incinérateur est inévitable. «C'est un grand débat, mais je vois mal comment le gouvernement pourra gérer ses déchets sans sites d'enfouissement... Il faudrait des incinérateurs capables de brûler deux ou trois tonnes de déchets par jour.»
Le gouvernement ne nie pas que l'incinération est prise en considération. Il n'est pas exclu non plus que l'on construise une île artificielle ou que l'on ouvre de nouveaux dépotoirs en Chine continentale. L'idée de relancer les projets de remblayage circule également.
«Nous voulons un plan intégré de gestion des déchets et nous gardons l'esprit ouvert, précise Ellen Chan. Jusqu'ici, nous avons reçu 59 propositions venant de 16 pays différents. Nous allons évaluer les impacts environnementaux et les coûts de chacune des propositions. Des groupes environnementaux, des entreprises, des professeurs d'université et des économistes vont nous aider dans l'opération.»
Hong Kong — Chaque soir à 20h, un bateau chargé de conteneurs gris quitte sans faire de bruit un quai situé à l'ouest de l'île de Hong Kong. Le navire vogue dans la nuit vers le site d'enfouissement WENT en emportant avec lui les déchets urbains ramassés au cours de la journée.
La station de transfert de Kennedy Town est à l'image de la politique de gestion des déchets de la mégapole. Elle est tout ce qu'il y a de plus discret. Arrivant remplis mais leur contenu soigneusement emprisonné, les camions doivent d'abord suivre à très basse vitesse une rampe en colimaçon qui les conduit à une petite barrière. Avant d'entrer, les camions sont identifiés et pesés.
Les mastodontes s'engouffrent ensuite dans la caverne de 3500 mètres carrés où ils vident leur contenu dans une machine à compacter. Après être passés aux jets d'eau et au savon, ils ressortent et repartent collecter d'autres ordures. Il en va ainsi toute la journée. Au bout du compte, on remplira entre 40 et 50 conteneurs dans cette station de bord de mer et on les hissera un par un sur un navire.
«Les gens de Hong Kong ne réalisent pas l'importance de notre travail parce que nous sommes très efficaces. Ils mettent leurs ordures à la poubelle et elles disparaissent sans laisser de traces», souligne Ellen Chan, directrice adjointe de la division du ministère de la Protection de l'environnement, qui supervise la gestion des déchets.
En plus d'étouffer le bruit et de se soustraire à l'oeil humain, cette méthode de traitement a l'avantage d'éliminer la plupart des odeurs. En effet, lors d'une visite des lieux, la journaliste du Devoir — qui d'ordinaire a le coeur près des lèvres — a pu constater à quel point le système était efficace. Il est également aidé par le fait que la collecte des ordures se fait une ou deux fois par jour à Hong Kong.
«Peu importe ce que nous faisons ici, nous devons nous assurer que cela n'affecte pas les environs, explique Tom Lai Kwok-leung, du ministère de la Protection de l'environnement. Nous traitons l'eau avant de l'envoyer dans les égouts, nous filtrons les odeurs — et les testons trois fois par jour — et le bruit.»
M. Lai ajoute que l'utilisation de la voie maritime pour le transport des déchets est plus viable d'un point de vue écologique. «Ce qu'il y a dans un conteneur — 15 tonnes de déchets — entre dans trois ou quatre camions. Si l'on compte une cinquantaine de conteneurs par jour, c'est de 150 à 200 véhicules de moins qui prennent la route pour aller jusqu'au site d'enfouissement.»
Pour desservir un territoire de 1096 km2, Hong Kong s'est doté de dix centres de transfert de déchets comme celui de Kennedy Town. On dénombre aussi deux centres spéciaux, l'un pour le compostage et l'autre pour les rebuts chimiques. Pour enterrer le tout, on dispose de trois sites d'enfouissement. Le gouvernement gère les installations, mais des enrepreneurs sont responsables des activités au jour le jour. Le tout coûte plus de 250 millions de dollars par année au trésor public.
Gaz récupérés
En 2002, ces sites ont reçu 21 160 tonnes de déchets par jour pour un total de 7,7 millions de tonnes par année. Chaque étage de déchets est recouvert d'un matériel géotextile et les liquides qui s'écoulent sont pompés vers un centre de traitement avant d'être envoyés dans les égouts. Les gaz générés par la décomposition sont également récupérés. En fait, ils produisent l'électricité qui fait fonctionner les installations. Selon le plan stratégique de gestion des déchets adopté en 1989, la vie des sites d'enfouissement devait s'étendre jusqu'en 2020. La réalité est cependant tout autre. Pendant que la population croît de 1,5 % par année, la quantité de déchets qu'elle génère bondit de 2 à 4 %. À ce rythme, les sites d'enfouissement seront remplis avant 2010 et le gouvernement ne sait toujours pas quoi faire.
«Ce sont nos déchets, nous devons les traiter nous-mêmes, affirme Ellen Chan. On espère mettre en avant une approche de développement durable, mais c'est une grosse question et nous ne prétendons pas avoir toutes les réponses. Peu importe ce qu'on choisit, cela aura des répercussions sur l'environnement. La clé est de trouver le point d'équilibre.»
Mme Chan explique que la première étape est de changer les habitudes de ceux qui jettent trop. Sans difficulté, elle montre du doigt le secteur de la construction responsable de 48 % des déchets (soit 10 000 tonnes par jour). «Avant, une bonne partie de leurs résidus — de la terre — allait aux sites où l'on faisait du remblayage. Maintenant il y a de moins en moins de ce type de projets.»
Mais encore, les constructeurs ne payent pas de droit d'entrée pour avoir accès aux sites d'enfouissement sanitaire. «Nous sommes en retard sur la plupart des grandes capitales, reconnaît Ellen Chan. N'importe qui peut jeter n'importe quelle quantité de déchets sans que ça lui coûte un sou. Nous essayons d'introduire une taxe à l'utilisation depuis 1995, mais c'est difficile parce que les gens sont frileux.»
Il n'y a pas que la construction qui cause des maux de tête à l'administration de ce territoire chinois. Responsable de la Coalition du commerce pour l'environnement, Barrie Cook est convaincu que le mode de vie des habitants ne rime pas avec recyclage. «Nous vivons tous dans des tours où il est physiquement très difficile d'installer des bacs de récupération. En plus, il n'y a aucune loi ou règlement qui oblige les gens à recycler.»
Cela dit, la population récupère certains matériaux mieux que d'autres. «Il y a un marché informel qui fait de la récupération et qui fonctionne très bien pour ramasser le papier, les bouteilles de plastique et les canettes de métal», indique Anne Copeland Chiu, membre de la Chambre de commerce canadienne de Hong Kong et vice-présidente du comité pour le développement durable de l'organisme.
«Le gouvernement prétend que le secteur est réglementé, mais il n'a pas établi de programme de collecte à domicile, soutient Mme Copeland Chiu. Pour cette raison, il est difficile pour une compagnie d'être rentable en faisant du recyclage. Et comme c'est peu réglementé, il est difficile de convaincre la population que c'est quelque chose de sérieux.»
Présentement, 36 % des déchets domestiques de Hong Kong sont recyclés, soit près de deux tonnes par année. Quatre-vingt-onze pour cent de ces matières sont envoyées en Chine pour y profiter d'une deuxième vie; le reste (du papier) est recyclé localement. «Lorsqu'on se compare, on réalise que notre bilan est très bon, et ce, même si on est conscients qu'il faut encore s'améliorer, soutient Ellen Chan. Aux États-Unis, on recycle moins de 30 % des déchets. À Singapour, c'est 40 %. Et si on exclut l'incinération, beaucoup de pays européens afficheraient un bilan moins reluisant.»
Aussi surprenant que cela puisse paraître, le verre n'est pas un matériau récupéré. Ainsi, les bouteilles de bière ou d'autres liquides qui sont consignées chez nous ne le sont pas à Hong Kong. «Il n'y a pas d'usine de fabrication de boisson sur notre territoire. Nous importons tout. Nous devons trouver un marché local pour s'occuper de nos bouteilles avant de pouvoir les ramasser», affirme Mme Chan.
Barrie Cook est de ceux qui croient que la construction d'un incinérateur est inévitable. «C'est un grand débat, mais je vois mal comment le gouvernement pourra gérer ses déchets sans sites d'enfouissement... Il faudrait des incinérateurs capables de brûler deux ou trois tonnes de déchets par jour.»
Le gouvernement ne nie pas que l'incinération est prise en considération. Il n'est pas exclu non plus que l'on construise une île artificielle ou que l'on ouvre de nouveaux dépotoirs en Chine continentale. L'idée de relancer les projets de remblayage circule également.
«Nous voulons un plan intégré de gestion des déchets et nous gardons l'esprit ouvert, précise Ellen Chan. Jusqu'ici, nous avons reçu 59 propositions venant de 16 pays différents. Nous allons évaluer les impacts environnementaux et les coûts de chacune des propositions. Des groupes environnementaux, des entreprises, des professeurs d'université et des économistes vont nous aider dans l'opération.»
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