Climat - Après la morale, place à l'économique
Photo : Agence Reuters Sheng Li
L’attitude de l’Inde et de la Chine sera déterminante à la conférence de Cancún.
Depuis quatre ans se poursuit une valse des petits pas dans le dossier des changements climatiques, qui ne semble pas déboucher sur de prochains progrès substantiels. Serait-on devant l'échec de ce qu'on pourrait appeler une stratégie basée sur une position morale, qui aurait atteint ses limites devant les priorités économiques.
Pour beaucoup d'observateurs attentifs du dossier des changements climatiques, l'échec de Copenhague était prévisible. Et pour les mêmes raisons, la conférence de Cancún, dont la partie technique débute lundi, fera certes des progrès sur des dossiers précis, comme ceux de la forêt, de la gestion des fonds d'aide ou des programmes d'échange de crédits et de technologies de pointe.
Mais il serait vraiment surprenant qu'on assiste à un déblocage sur la question centrale de la réduction des bilans de gaz à effet de serre (GES) des plus grands émetteurs, soit les États-Unis, la Chine et l'Inde.
La plupart des analystes s'en tiennent au fait, bien réel, que le président Obama a désormais les mains liées par le Congrès depuis que son parti se retrouve minoritaire à la Chambre des représentants. Sa faible majorité au Sénat est d'autant plus incertaine que certains sénateurs démocrates des États centraux veulent l'empêcher de passer à l'action contre l'industrie du charbon de leur région.
Mais dans ce débat, on oublie trop souvent que le président garde comme atout maître le fait de pouvoir passer à l'action en créant un marché d'échanges de crédits d'émissions via son agence de protection environnementale. Cette dernière détient déjà un réel pouvoir de contrôle réglementaire sur les émissions de produits polluants, y compris le CO2. En somme, l'EPA peut aller de l'avant en se basant principalement sur la vieille loi dite du «Clean Air Act».
Dès lors, la question se pose: pourquoi les États-Unis ne vont-ils pas de l'avant? Et la Chine? On peut bien répondre que la Chine attend les États-Unis et que les États-Unis attendent que la Chine bouge. Mais cela résulte d'un problème de fond, de nature économique: aucun des deux géants ou des trois autres pays émergents, comme le Brésil, l'Inde et l'Afrique du Sud, n'a intérêt à bouger pour des raisons économiques. On est dans un domaine où la loi de base est, comme le dit le dicton: «Money talks!»
Et cette absence d'incitation économique pourrait expliquer tout autant pourquoi autant de pays occidentaux ne bougeront pas tant qu'ils n'auront pas de sérieux motifs économiques de le faire.
La stratégie «morale»
Depuis le début de la décennie qui s'achève, c'est l'Europe qui a le plus poussé pour faire progresser la lutte contre les changements climatiques. Elle s'était engagée à réduire ses émissions de 8 % entre 2008 et 2012. Elle atteint déjà cet objectif et le dépassera sensiblement au rythme actuel, lequel est d'ailleurs accentué par le ralentissement de son économie.
Mais l'essentiel des progrès de l'Europe provient de sa politique de plafonnement des réductions. Alors que le Canada n'a pas encore de plan de match pour atteindre d'ici 2020 ses objectifs de 2012 en vertu de Kyoto, l'Europe avait testé pendant deux ans, avant 2008, ses contrôles de réduction de façon à corriger le tir avant l'entrée en vigueur du système. Grâce à ce rodage préliminaire, le système a atteint plus rapidement sa vitesse de croisière.
L'Union européenne voulait ainsi démontrer qu'on peut avec réalisme appliquer le protocole de Kyoto tout en se donnant un rôle de leader dans le dossier. Elle devait l'an dernier se doter d'un nouvel objectif de réduction de 20 % d'ici 2020 tout en disant qu'elle oserait cibler une réduction de 30 % si la communauté internationale s'engageait dans un plan susceptible de stabiliser la hausse du climat à 2 degrés centigrades dans la prochaine décennie.
En prêchant par l'exemple et en montrant que ses entreprises profitaient sur le plan économique d'une décarbonisation de leur production, l'Europe voulait non seulement battre la marche, mais imposer aux autres pays de la planète une sorte d'obligation morale d'en faire autant.
Mais les pays n'ont pas suivi, se contentant de faux-fuyants ou de demi-mesures qu'ils ont réussi à vendre comme d'importants pas en avant. Le président Obama a été particulièrement efficace en présentant comme une immense victoire son intention de ramener en 2020 les émissions de son pays au niveau de celles de 1990. Il a vendu cette réduction en la présentant comme une réduction de 20 % par rapport au niveau de 2006, un pourcentage en apparence similaire à celui des Européens mais qui oublie commodément tout ce que les États-Unis ont ajouté en carbone dans l'atmosphère depuis 1990. Le Canada a fait immédiatement de même.
En somme, les grands émetteurs — la Chine et les États-Unis rejettent à eux seuls la moitié des GES d'origine humaine chaque année — ont «"câllé" le bluff des Européens» et ont convaincu leurs populations qu'ils luttaient efficacement pour la survie de la planète grâce à un savant jeu de chiffres. Même si Ottawa prétend avoir une stratégie de réduction efficace, ce qui est pratiquement sans fondement, les conservateurs de Stephen Harper font suffisamment de chemin sur le plan médiatique pour se conforter dans leur inertie. Aucune mesure tangible n'est encore sur la table, y compris même un registre des réductions d'émissions, la première des exigences pour comptabiliser au moins les réductions «précoces».
La stratégie Chamberlain
Pendant la conférence de Nairobi, l'Europe a laissé poindre la menace d'imposer une «taxe carbone» à tout produit en provenance d'un pays qui n'aurait pas une politique de réduction de GES équivalente à la sienne. Il s'agirait d'une sorte de compensation économique pour l'énergie «sale et bon marché» dont veulent continuer de profiter les grands pays émetteurs aux dépens de la planète.
Cette simple menace a eu un effet radical à Nairobi: elle a forcé les États-Unis et le Canada à se rallier à un objectif de stabilisation de la hausse du climat à 2 centigrades, ce qui implique, selon les chercheurs, de réduire les émissions anthropiques globales de 49 milliards de tonnes annuellement à 44 Gt d'ici 2020.
La faiblesse de la position européenne vient du fait que sa stratégie de pression économique latente ne s'est jamais matérialisée. Pourtant, l'Europe a élargi son cercle d'influence. Plusieurs pays d'Afrique, même si la Chine y joue chaque jour un rôle croissant, veulent de substantielles réductions de GES de la part des pays occidentaux parce qu'ils seront les principales victimes du problème.
L'Europe semble dans ce dossier se comporter comme le premier ministre britannique Neville Chamberlain à la conférence de Munich, début septembre 1939. Il avait convaincu l'Europe de ne pas passer à l'action contre Hitler, se disant rassuré par son désir d'éviter un conflit mondial. Certes, cet attentisme permettait de consacrer toutes les énergies et les budgets nationaux à neutraliser la crise économique. Mais l'Europe en a été quitte pour une guerre totale, beaucoup plus dévastatrice.
L'Europe, avec ses nombreux alliés africains et tous ces pays d'Amérique latine qui ont dénoncé ouvertement l'Entente de Copenhague l'an dernier, pourrait lancer une véritable offensive économique contre les grands pays émetteurs avec une taxe carbone compensatoire. Plusieurs pays pourraient s'y rallier progressivement. Les règles de l'OMC l'autorisent, avec le nouveau préambule sur le développement durable, à utiliser des taxes compensatoires pour protéger l'environnement. Même si la crise devait ébranler l'OMC au complet, est-il plus important de protéger cet organisme que la planète?
Le problème, c'est qu'en voulant éviter de perdre maintenant ne serait-ce qu'un seul atout économique pour mieux sortir de la deuxième crise en importance depuis 1939, l'Europe risque, comme le reste de l'humanité, de devoir supporter des coûts beaucoup plus importants à moyen terme à cause de son attentisme si, comme le prédisent les chercheurs, le climat entre dans la phase où les émissions fugitives des écosystèmes, comme le pergélisol ou les hydrates de carbone au fond des mers, commencent à contribuer au réchauffement du climat au-delà de tout contrôle humain.
On rejoint ici les conclusions du rapport Stern qui affirmaient qu'il en coûtera 20 fois plus pour nous protéger du réchauffement de la planète que pour y faire face maintenant.
Quelle serait l'attitude de l'Inde ou de la Chine dans un tel contexte? Elles auraient beaucoup à perdre, comme le Canada, en s'alignant derrière les États-Unis si ceux-ci étaient la cible d'un fort mouvement de contrainte économique. Mais aux États-Unis, quand les entreprises commenceraient à perdre des marchés et leur marge bénéficiaire, même les républicains commenceraient à compter plutôt que de faire du blocage idéologique.
Pour beaucoup d'observateurs attentifs du dossier des changements climatiques, l'échec de Copenhague était prévisible. Et pour les mêmes raisons, la conférence de Cancún, dont la partie technique débute lundi, fera certes des progrès sur des dossiers précis, comme ceux de la forêt, de la gestion des fonds d'aide ou des programmes d'échange de crédits et de technologies de pointe.
Mais il serait vraiment surprenant qu'on assiste à un déblocage sur la question centrale de la réduction des bilans de gaz à effet de serre (GES) des plus grands émetteurs, soit les États-Unis, la Chine et l'Inde.
La plupart des analystes s'en tiennent au fait, bien réel, que le président Obama a désormais les mains liées par le Congrès depuis que son parti se retrouve minoritaire à la Chambre des représentants. Sa faible majorité au Sénat est d'autant plus incertaine que certains sénateurs démocrates des États centraux veulent l'empêcher de passer à l'action contre l'industrie du charbon de leur région.
Mais dans ce débat, on oublie trop souvent que le président garde comme atout maître le fait de pouvoir passer à l'action en créant un marché d'échanges de crédits d'émissions via son agence de protection environnementale. Cette dernière détient déjà un réel pouvoir de contrôle réglementaire sur les émissions de produits polluants, y compris le CO2. En somme, l'EPA peut aller de l'avant en se basant principalement sur la vieille loi dite du «Clean Air Act».
Dès lors, la question se pose: pourquoi les États-Unis ne vont-ils pas de l'avant? Et la Chine? On peut bien répondre que la Chine attend les États-Unis et que les États-Unis attendent que la Chine bouge. Mais cela résulte d'un problème de fond, de nature économique: aucun des deux géants ou des trois autres pays émergents, comme le Brésil, l'Inde et l'Afrique du Sud, n'a intérêt à bouger pour des raisons économiques. On est dans un domaine où la loi de base est, comme le dit le dicton: «Money talks!»
Et cette absence d'incitation économique pourrait expliquer tout autant pourquoi autant de pays occidentaux ne bougeront pas tant qu'ils n'auront pas de sérieux motifs économiques de le faire.
La stratégie «morale»
Depuis le début de la décennie qui s'achève, c'est l'Europe qui a le plus poussé pour faire progresser la lutte contre les changements climatiques. Elle s'était engagée à réduire ses émissions de 8 % entre 2008 et 2012. Elle atteint déjà cet objectif et le dépassera sensiblement au rythme actuel, lequel est d'ailleurs accentué par le ralentissement de son économie.
Mais l'essentiel des progrès de l'Europe provient de sa politique de plafonnement des réductions. Alors que le Canada n'a pas encore de plan de match pour atteindre d'ici 2020 ses objectifs de 2012 en vertu de Kyoto, l'Europe avait testé pendant deux ans, avant 2008, ses contrôles de réduction de façon à corriger le tir avant l'entrée en vigueur du système. Grâce à ce rodage préliminaire, le système a atteint plus rapidement sa vitesse de croisière.
L'Union européenne voulait ainsi démontrer qu'on peut avec réalisme appliquer le protocole de Kyoto tout en se donnant un rôle de leader dans le dossier. Elle devait l'an dernier se doter d'un nouvel objectif de réduction de 20 % d'ici 2020 tout en disant qu'elle oserait cibler une réduction de 30 % si la communauté internationale s'engageait dans un plan susceptible de stabiliser la hausse du climat à 2 degrés centigrades dans la prochaine décennie.
En prêchant par l'exemple et en montrant que ses entreprises profitaient sur le plan économique d'une décarbonisation de leur production, l'Europe voulait non seulement battre la marche, mais imposer aux autres pays de la planète une sorte d'obligation morale d'en faire autant.
Mais les pays n'ont pas suivi, se contentant de faux-fuyants ou de demi-mesures qu'ils ont réussi à vendre comme d'importants pas en avant. Le président Obama a été particulièrement efficace en présentant comme une immense victoire son intention de ramener en 2020 les émissions de son pays au niveau de celles de 1990. Il a vendu cette réduction en la présentant comme une réduction de 20 % par rapport au niveau de 2006, un pourcentage en apparence similaire à celui des Européens mais qui oublie commodément tout ce que les États-Unis ont ajouté en carbone dans l'atmosphère depuis 1990. Le Canada a fait immédiatement de même.
En somme, les grands émetteurs — la Chine et les États-Unis rejettent à eux seuls la moitié des GES d'origine humaine chaque année — ont «"câllé" le bluff des Européens» et ont convaincu leurs populations qu'ils luttaient efficacement pour la survie de la planète grâce à un savant jeu de chiffres. Même si Ottawa prétend avoir une stratégie de réduction efficace, ce qui est pratiquement sans fondement, les conservateurs de Stephen Harper font suffisamment de chemin sur le plan médiatique pour se conforter dans leur inertie. Aucune mesure tangible n'est encore sur la table, y compris même un registre des réductions d'émissions, la première des exigences pour comptabiliser au moins les réductions «précoces».
La stratégie Chamberlain
Pendant la conférence de Nairobi, l'Europe a laissé poindre la menace d'imposer une «taxe carbone» à tout produit en provenance d'un pays qui n'aurait pas une politique de réduction de GES équivalente à la sienne. Il s'agirait d'une sorte de compensation économique pour l'énergie «sale et bon marché» dont veulent continuer de profiter les grands pays émetteurs aux dépens de la planète.
Cette simple menace a eu un effet radical à Nairobi: elle a forcé les États-Unis et le Canada à se rallier à un objectif de stabilisation de la hausse du climat à 2 centigrades, ce qui implique, selon les chercheurs, de réduire les émissions anthropiques globales de 49 milliards de tonnes annuellement à 44 Gt d'ici 2020.
La faiblesse de la position européenne vient du fait que sa stratégie de pression économique latente ne s'est jamais matérialisée. Pourtant, l'Europe a élargi son cercle d'influence. Plusieurs pays d'Afrique, même si la Chine y joue chaque jour un rôle croissant, veulent de substantielles réductions de GES de la part des pays occidentaux parce qu'ils seront les principales victimes du problème.
L'Europe semble dans ce dossier se comporter comme le premier ministre britannique Neville Chamberlain à la conférence de Munich, début septembre 1939. Il avait convaincu l'Europe de ne pas passer à l'action contre Hitler, se disant rassuré par son désir d'éviter un conflit mondial. Certes, cet attentisme permettait de consacrer toutes les énergies et les budgets nationaux à neutraliser la crise économique. Mais l'Europe en a été quitte pour une guerre totale, beaucoup plus dévastatrice.
L'Europe, avec ses nombreux alliés africains et tous ces pays d'Amérique latine qui ont dénoncé ouvertement l'Entente de Copenhague l'an dernier, pourrait lancer une véritable offensive économique contre les grands pays émetteurs avec une taxe carbone compensatoire. Plusieurs pays pourraient s'y rallier progressivement. Les règles de l'OMC l'autorisent, avec le nouveau préambule sur le développement durable, à utiliser des taxes compensatoires pour protéger l'environnement. Même si la crise devait ébranler l'OMC au complet, est-il plus important de protéger cet organisme que la planète?
Le problème, c'est qu'en voulant éviter de perdre maintenant ne serait-ce qu'un seul atout économique pour mieux sortir de la deuxième crise en importance depuis 1939, l'Europe risque, comme le reste de l'humanité, de devoir supporter des coûts beaucoup plus importants à moyen terme à cause de son attentisme si, comme le prédisent les chercheurs, le climat entre dans la phase où les émissions fugitives des écosystèmes, comme le pergélisol ou les hydrates de carbone au fond des mers, commencent à contribuer au réchauffement du climat au-delà de tout contrôle humain.
On rejoint ici les conclusions du rapport Stern qui affirmaient qu'il en coûtera 20 fois plus pour nous protéger du réchauffement de la planète que pour y faire face maintenant.
Quelle serait l'attitude de l'Inde ou de la Chine dans un tel contexte? Elles auraient beaucoup à perdre, comme le Canada, en s'alignant derrière les États-Unis si ceux-ci étaient la cible d'un fort mouvement de contrainte économique. Mais aux États-Unis, quand les entreprises commenceraient à perdre des marchés et leur marge bénéficiaire, même les républicains commenceraient à compter plutôt que de faire du blocage idéologique.
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