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    Gaz de schiste - La charrue devant les boeufs ?

    Gaz de schiste<br />
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Gaz de schiste
    Gaz de schiste. Totalement inconnue au début de l'été, cette ressource énergétique fossile suscite un peu plus la controverse chaque jour. Après tout, la plus importante exploitation d'hydrocarbures de l'histoire du Québec sera le fait d'une filière aux impacts méconnus qui doit se déployer en zone habitée. Le développement de cette industrie se prépare pourtant depuis déjà quelques années. À la différence que cela se passe désormais au grand jour avec, d'un côté, des entreprises en mal de crédibilité et, de l'autre, un gouvernement qui donne parfois l'impression d'improviser. Le tout sur fond d'inquiétudes croissantes.

    Le Zapartiste Christian Vanasse a très bien résumé cette semaine le profond malaise ressenti par de plus en plus de Québécois lorsqu'il a interpellé André Caillé au cours de la troisième et dernière «séance d'information» organisée par l'Association pétrolière et gazière du Québec (APGQ). Au point où son envolée orale lui a valu une ovation spontanée de la part des 500 personnes présentes dans la salle d'un hôtel de Saint-Hyacinthe.

    «Ce qui choque les gens, a-t-il lancé, c'est qu'ils ont l'impression que le dossier va de l'avant et que tout est joué avant même que ça ait commencé. Quand la vice-première ministre [Nathalie Normandeau] dit qu'elle ne veut pas parler aux opposants. Quand le ministre de l'Environnement [Pierre Arcand] reste muet en disant qu'il ne veut pas influencer le BAPE. Quand le premier ministre nous dit qu'il va aller de l'avant avant même d'avoir vu les conclusions du BAPE et qu'on voit des membres du gouvernement quitter en masse [leurs postes] pour aller travailler pour l'industrie gazière, on se demande qui travaille pour le citoyen et pour qui travaillent nos élus.» Malheureusement, André Caillé avait déjà quitté la salle à ce moment et n'a donc pas entendu le commentaire de celui qui est aussi conseiller municipal à Saint-Jude.

    Fausse perception

    S'il faut en croire la réaction des participants aux trois soirées de relations publiques organisées par l'industrie gazière, la grogne n'est pas uniquement le fait des citoyens de Saint-Hyacinthe et des environs. Mais M. Caillé — président de l'APGQ et administrateur de Junex — ne l'analyse pas ainsi. «Il y a des irréductibles qui ne nous appuieront jamais parce qu'ils croient que d'autres filières énergétiques doivent être développées, disait-il après la première séance. L'autre partie, et ce sont les gens à qui l'on s'adresse, ce sont ceux qui ne nous appuient pas présentement, mais que, si nous les convainquons et que nous prenons les moyens pour faire face à tous les risques et que l'environnement est convenablement protégé, ceux-là vont nous appuyer.»

    Deux récents sondages démontrent toutefois que l'exploitation de cette ressource d'énergie fossile est loin de rallier une majorité de Québécois. En fait, seulement 20 % de la population se dit favorable, alors que 35 % est clairement contre. Et le problème ne semble pas se résumer à une question de communication. En commentant ce coup de sonde, la ministre des Ressources naturelles, Nathalie Normandeau, ne se formalisait pourtant pas des résultats. Le gouvernement doit toujours relever le «défi» de bien expliquer ce qu'implique la mise en valeur du potentiel gazier québécois. «Les gens veulent des réponses à leurs questions. Ils veulent être rassurés», a-t-elle réitéré.

    Un discours changeant

    Il faut dire que les libéraux de Jean Charest ont été amenés bien malgré eux à gérer dans l'urgence un épineux dossier dont personne n'avait eu vent il y a quelques mois à peine. Alors qu'il y a un an la voie semblait déjà toute tracée, la ministre Normandeau, qui pilote le dossier, a depuis multiplié les sorties pour tenter de «rassurer» les Québécois. Car si le gouvernement n'a jamais caché son préjugé favorable pour le développement de cette filière énergétique aux impacts environnementaux et retombées économiques méconnus, le ton et la teneur du discours de Mme Normandeau ont bien changé au fil des mois.

    En octobre 2009, dans un discours très «pro-industrie» prononcé lors du congrès de l'Association pétrolière et gazière du Québec, elle leur promettait «une loi plus moderne, plus proactive» pour encadrer l'exploitation du gaz de schiste et du pétrole. «En fait, on veut mettre de côté la bureaucratie. On veut faciliter votre vie, parce qu'on est bien conscients qu'en facilitant votre vie, on va permettre de créer plus de richesse au Québec. On va vous permettre de déployer vos ailes et, dans ce sens, on souhaite une loi qui nous permette d'être plus efficaces.» Preuve que le gouvernement voulait à tout prix «faciliter» la vie aux entreprises gazières, le budget 2009-2010 prévoyait un congé de redevances de cinq ans pour les puits entrés en production avant la fin de 2010. L'objectif? «Augmenter les possibilités d'une mise en production dans un avenir rapproché.»

    En entrevue au Devoir à la fin de mai, la ministre Normandeau disait vouloir déposer cet automne un projet de loi visant à encadrer une industrie qui se développait alors qu'aucun débat public n'avait encore eu lieu. Mais son choix était clair. «Il y a là pour le Québec un rendez-vous qu'il ne peut pas manquer», lançait-elle. Elle travaillait alors étroitement avec l'industrie. «On s'emploie, avec l'Association pétrolière et gazière du Québec, à développer des outils de communication pour faire tomber un certain nombre de préjugés, expliquait-elle. On s'emploie à ce que les citoyens aient accès à la bonne information. Par exemple, dans le domaine du gaz, les gens se demandent si on cause un préjudice aux nappes phréatiques lorsqu'on fait un forage. La réponse, c'est non. Est-ce que les substances auxquelles on a recours pour forer sont polluantes? La réponse est non.» Aucune étude d'impact indépendante n'a encore prouvé les dires de la ministre.

    Improvisation

    Mais l'été a été riche en révélations sur cette industrie des énergies fossiles. On a ainsi appris que certaines entreprises menaient des travaux d'exploration sans même avoir prévenu les municipalités ou les citoyens. Les témoignages faisant état de résidants mis devant le fait accompli se sont multipliés. Qui plus est, les sociétés albertaines Questerre et Talisman ont annoncé leur intention de mettre en production deux premiers puits à la mi-2011. Tout cela alors qu'on constatait, côté américain, plusieurs infractions environnementales. Sans oublier les proches collaborateurs des libéraux passés du côté de l'industrie.

    Bref, l'industrie — qui fait miroiter la création de milliers d'emplois sans jamais fournir d'information en ce sens — a dû faire face à un scepticisme croissant dans la population. Au point où l'APGQ a dû faire appel au cabinet de relations publiques National pour tenter de gérer une crise qui a pris une grande ampleur en à peine trois mois.

    Conscients du potentiel explosif de ce dossier, au fur et à mesure que les révélations inquiétantes se multipliaient, la ministre Normandeau et son collègue Pierre Arcand ont finalement dû se résoudre à mandater le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE), même si l'industrie était clairement contre. Mais bien que le gouvernement dit vouloir donner «toute la latitude nécessaire» aux commissaires, ceux-ci devront se contenter de «proposer un cadre de développement» pour cette industrie. Rien de plus. Bref, il s'agit en quelque sorte d'une «commission Bastarache sur les gaz de schiste», au dire de Luc Ouimet, un des premiers commissaires du BAPE.

    De quoi susciter une levée de boucliers chez les opposants, qui réclament depuis un moratoire sur l'exploration. En plus des groupes écologistes, le Parti québécois et Québec solidaire sont du nombre. Pas question, répond depuis ce temps la ministre Normandeau sur toutes les tribunes. L'APGQ est allée jusqu'à brandir la menace de poursuites en cas de moratoire.

    Mais malgré l'inclusion du BAPE dans le débat et sa volonté affichée de «rassurer» des citoyens de plus en plus inquiets, celle que plusieurs voient déjà dans la course à la succession de Jean Charest ne parvient toujours pas à calmer la grogne. Au point où Mme Normandeau a tenté de jouer sur certaines cordes sensibles afin de «vendre» le gaz de schiste aux Québécois. Dans le cadre du Congrès mondial de l'énergie, elle a même cité le cas des garderies à sept dollars pour expliquer la nécessité de forer le sous-sol québécois à la recherche de combustible fossile.

    Dans deux autres déclarations, les propos de la ministre ne s'appuyaient sur aucun plan ou étude. Nathalie Normandeau a notamment soutenu que l'exploitation du gaz de schiste permettrait de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Mais le gouvernement ne possède aucune étude sur le sujet. Une étude doit être commandée bientôt. La ministre a également affirmé sa volonté d'opérer une conversion du pétrole vers le gaz, et ce, d'ici 10 ans. Vérifications faites auprès de son attachée de presse, aucun plan n'existe pour pouvoir effectuer ce virage historique dans la consommation énergétique des Québécois. Qui plus est, cette conversion est impossible dans un si court laps de temps, selon le spécialiste des politiques énergétiques et professeur à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau. «Les déclarations du gouvernement actuel en matière d'énergie relèvent soit de l'improvisation, soit d'un goût marqué pour l'incohérence, soit des deux», juge-t-il.

    Mme Normandeau promet maintenant qu'elle ira à la rencontre des citoyens et des maires dans les municipalités concernées par l'exploration et éventuellement l'exploitation gazière. Cela devrait se faire une fois le rapport du BAPE déposé, soit après février 2011. Outre les demandes répétées de moratoire, elle devra peut-être d'ici là répondre à une autre question lancée cette semaine par le poète et chanteur Richard Desjardins: «Je me demande comment ça se fait que la ressource est privatisée, a-t-il affirmé à Rue Frontenac. Si on est capables de construire LG-2, on doit être capables de creuser un puits quelque part dans la vallée du Saint-Laurent et pis faire ça comme du monde. Comment ça se fait que c'est pas nationalisé?»
    Gaz de schiste<br />
La grogne contre l’exploitation des gaz de schiste n’est pas le fait d’une poignée d’irréductibles.<br />












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