Entendez-vous le cri de la rainette faux-grillon?
Le dossier de la rainette faux-grillon, plus que tout autre, illustre la démission d'une classe politique incapable d'accorder la réalité avec ses discours. Nul autre dossier de conservation, hormis peut-être celui du caribou des bois, ne mérite à la classe politique de Québec, opposition officielle comprise à cause de son silence complice, les mots les plus durs qu'on puisse prononcer envers nos gestionnaires et décideurs.
En effet, en pleine Année internationale de la biodiversité, le Québec participe par une indifférence honteuse à l'extinction accélérée d'au moins une espèce, une des nombreuses qui vont faire partie de la cohorte du quart des espèces connues dont on prévoit la disparition d'ici 2050. À Québec, pas un mot, pas un geste, pas une mesure, pas l'ombre d'une remise en question n'ont suivi les recommandations claires et précises de l'Équipe de rétablissement de la rainette faux-grillon de l'ouest du Québec, mise sur pied précisément par Québec pour le conseiller sur les moyens d'enrayer son déclin.
Des 11 espèces de grenouilles présentes au Québec, la rainette est la plus petite et... la plus menacée par l'étalement urbain et l'industrialisation de l'agriculture, souligne le 2e rapport de l'Équipe de rétablissement. On ne la retrouve plus qu'en Montérégie et en Outaouais. Son déclin marqué lui a valu d'être désignée par Québec «espèce vulnérable» en 2000, puis récemment «espèce menacée» par le fédéral, ce que Québec s'apprêterait à faire bientôt lui aussi.
Mais le plan de rétablissement mis en place par Québec en 1998 est un échec retentissant, note l'Équipe chargée d'en surveiller l'efficacité, malgré quelques actions de protection dans le boisé du Tremblay à Longueuil et dans certains milieux humides de Boucherville.
Le «pessimisme» ouvert de l'Équipe s'explique non seulement par le fait que les rainettes ont perdu 90 % de leur aire historique, mais aussi par le fait que ses derniers retranchements se situent en plein coeur de la zone la plus peuplée du Québec. Entre 2004 et 2010, l'Équipe de rétablissement évalue à 15 % la perte avérée de ses habitats de reproduction en Montérégie, à 10 % ceux qui sont en voie de l'être et à 37 % ceux qui pourraient l'être. Résultat: quatre des neuf populations de la région subiront des pertes de plus de 50 % sous peu. Par exemple, les ententes négociées entre les gestionnaires de la faune avec La Prairie et Candiac vont sacrifier les deux tiers des étangs de reproduction du secteur. À Saint-Hubert la «situation est encore plus inquiétante», selon le rapport qui note que c'est là que la première des neuf dernières populations de rainettes pourrait s'éteindre complètement.
Certains secteurs de la Montérégie ont été soustraits au développement par des changements de zonage municipal. Mais il s'agit de réserves temporaires faciles à annuler. «Les démarches amorcées depuis deux ans pour accorder un statut de protection permanent [refuge faunique] à la portion longueuilloise n'ont pas encore abouti et aucun plan précis ne définit son périmètre. À défaut de signalisation claire, les habitats préservés pourraient ne l'être que sur papier», précise l'Équipe.
En Outaouais, la situation n'est pas plus reluisante, car 30 % des étangs de reproduction ont disparu en quelques décennies entre Gatineau et Fort-Coulonge. «Les déclins les plus sévères ont été enregistrés dans la ville de Gatineau, où 35 % des milieux humides utilisés pour la reproduction ont été remblayés: on estime que les pertes pourraient bientôt atteindre près de 55 % dans le secteur urbain», y compris sur des terres fédérales. Une autre honte.
L'Équipe de rétablissement désigne clairement les causes structurelles et légales de cette déconfiture politique. D'abord, le règlement sur les habitats fauniques ne s'applique que sur les terres publiques, alors que la plupart des habitats essentiels à la survie de l'espèce sont situés sur des terres privées. Il faut donc, à son avis, modifier ce règlement d'urgence, ce qui n'est pas davantage une expropriation que de désigner des zones inondables ou de conservation.
Mais le coeur du problème réside dans la mollesse, pour ne pas dire la poltronnerie des gestionnaires environnementaux et fauniques. Il ne faut pas avoir peur des mots!
Le ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP) gère le sort de cette espèce avec l'article 22 de la Loi sur la qualité de l'environnement, lequel exige une autorisation préalable à toute activité polluante ou destructrice. Mais ces règles censées limiter les dégâts font en sorte qu'il est «toujours possible d'autoriser la destruction d'un milieu humide malgré la présence d'une espèce en situation précaire».
Pour l'Équipe de rétablissement, il faut modifier la politique d'autorisation du MDDEP d'urgence, ce que peut faire sur le champ la ministre Line Beauchamp par une nouvelle règle administrative visant à «interdire le remblayage d'un milieu humide, peu importe sa taille, lorsqu'il y a présence d'une espèce en situation précaire». De plus, poursuit avec cohérence l'Équipe, il faut envisager «l'adoption rapide par le MDDEP d'une véritable politique de conservation durable des milieux humides qui modifierait en profondeur l'application actuelle de l'article 22 et ouvrirait la porte à la protection d'habitats terrestres périphériques».
Enfin, les règles encadrant les autorisations de la Commission de protection du territoire agricole devraient être, elles aussi, modifiées pour que les demandes de dézonage et les demandes d'exclusion de la zone à des fins de lotissement ne permettent plus la détérioration des habitats terrestres de la rainette ou de toute autre espèce éventuellement menacée.
Quant aux gestionnaires de la faune, dont le règlement sur les habitats ne s'applique qu'au secteur privé, ils devraient cesser de négocier des ententes au rabais, clairement dommageables à des espèces. Ils seraient plus efficaces en stigmatisant par des études et des bilans l'incurie et l'irresponsabilité des élus municipaux afin que ces dossiers se débattent sur la place publique.
Le rapport de l'Équipe conclut de façon impitoyable qu'on «ne parviendra qu'à ralentir le déclin de l'espèce au lieu de contribuer à son rétablissement» à moins d'un virage majeur dans les pratiques, les politiques et, pourrait-on ajouter, à moins d'un relèvement de l'imputabilité des élus, autant municipaux que provinciaux.
Devant une pareille démission institutionnelle concernant un enjeu local et planétaire — ne sommes-nous pas les fiduciaires de ces espèces devant l'humanité? —, il est à souhaiter que l'évolution de la gouvernance environnementale au cours de ce siècle permette de citer un jour pour «crime contre l'humanité» ces décideurs dont la passivité, les complaisances et l'incohérence autorisent la détérioration du climat et l'extinction des maillons de la vie.
En effet, en pleine Année internationale de la biodiversité, le Québec participe par une indifférence honteuse à l'extinction accélérée d'au moins une espèce, une des nombreuses qui vont faire partie de la cohorte du quart des espèces connues dont on prévoit la disparition d'ici 2050. À Québec, pas un mot, pas un geste, pas une mesure, pas l'ombre d'une remise en question n'ont suivi les recommandations claires et précises de l'Équipe de rétablissement de la rainette faux-grillon de l'ouest du Québec, mise sur pied précisément par Québec pour le conseiller sur les moyens d'enrayer son déclin.
Des 11 espèces de grenouilles présentes au Québec, la rainette est la plus petite et... la plus menacée par l'étalement urbain et l'industrialisation de l'agriculture, souligne le 2e rapport de l'Équipe de rétablissement. On ne la retrouve plus qu'en Montérégie et en Outaouais. Son déclin marqué lui a valu d'être désignée par Québec «espèce vulnérable» en 2000, puis récemment «espèce menacée» par le fédéral, ce que Québec s'apprêterait à faire bientôt lui aussi.
Mais le plan de rétablissement mis en place par Québec en 1998 est un échec retentissant, note l'Équipe chargée d'en surveiller l'efficacité, malgré quelques actions de protection dans le boisé du Tremblay à Longueuil et dans certains milieux humides de Boucherville.
Le «pessimisme» ouvert de l'Équipe s'explique non seulement par le fait que les rainettes ont perdu 90 % de leur aire historique, mais aussi par le fait que ses derniers retranchements se situent en plein coeur de la zone la plus peuplée du Québec. Entre 2004 et 2010, l'Équipe de rétablissement évalue à 15 % la perte avérée de ses habitats de reproduction en Montérégie, à 10 % ceux qui sont en voie de l'être et à 37 % ceux qui pourraient l'être. Résultat: quatre des neuf populations de la région subiront des pertes de plus de 50 % sous peu. Par exemple, les ententes négociées entre les gestionnaires de la faune avec La Prairie et Candiac vont sacrifier les deux tiers des étangs de reproduction du secteur. À Saint-Hubert la «situation est encore plus inquiétante», selon le rapport qui note que c'est là que la première des neuf dernières populations de rainettes pourrait s'éteindre complètement.
Certains secteurs de la Montérégie ont été soustraits au développement par des changements de zonage municipal. Mais il s'agit de réserves temporaires faciles à annuler. «Les démarches amorcées depuis deux ans pour accorder un statut de protection permanent [refuge faunique] à la portion longueuilloise n'ont pas encore abouti et aucun plan précis ne définit son périmètre. À défaut de signalisation claire, les habitats préservés pourraient ne l'être que sur papier», précise l'Équipe.
En Outaouais, la situation n'est pas plus reluisante, car 30 % des étangs de reproduction ont disparu en quelques décennies entre Gatineau et Fort-Coulonge. «Les déclins les plus sévères ont été enregistrés dans la ville de Gatineau, où 35 % des milieux humides utilisés pour la reproduction ont été remblayés: on estime que les pertes pourraient bientôt atteindre près de 55 % dans le secteur urbain», y compris sur des terres fédérales. Une autre honte.
L'Équipe de rétablissement désigne clairement les causes structurelles et légales de cette déconfiture politique. D'abord, le règlement sur les habitats fauniques ne s'applique que sur les terres publiques, alors que la plupart des habitats essentiels à la survie de l'espèce sont situés sur des terres privées. Il faut donc, à son avis, modifier ce règlement d'urgence, ce qui n'est pas davantage une expropriation que de désigner des zones inondables ou de conservation.
Mais le coeur du problème réside dans la mollesse, pour ne pas dire la poltronnerie des gestionnaires environnementaux et fauniques. Il ne faut pas avoir peur des mots!
Le ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP) gère le sort de cette espèce avec l'article 22 de la Loi sur la qualité de l'environnement, lequel exige une autorisation préalable à toute activité polluante ou destructrice. Mais ces règles censées limiter les dégâts font en sorte qu'il est «toujours possible d'autoriser la destruction d'un milieu humide malgré la présence d'une espèce en situation précaire».
Pour l'Équipe de rétablissement, il faut modifier la politique d'autorisation du MDDEP d'urgence, ce que peut faire sur le champ la ministre Line Beauchamp par une nouvelle règle administrative visant à «interdire le remblayage d'un milieu humide, peu importe sa taille, lorsqu'il y a présence d'une espèce en situation précaire». De plus, poursuit avec cohérence l'Équipe, il faut envisager «l'adoption rapide par le MDDEP d'une véritable politique de conservation durable des milieux humides qui modifierait en profondeur l'application actuelle de l'article 22 et ouvrirait la porte à la protection d'habitats terrestres périphériques».
Enfin, les règles encadrant les autorisations de la Commission de protection du territoire agricole devraient être, elles aussi, modifiées pour que les demandes de dézonage et les demandes d'exclusion de la zone à des fins de lotissement ne permettent plus la détérioration des habitats terrestres de la rainette ou de toute autre espèce éventuellement menacée.
Quant aux gestionnaires de la faune, dont le règlement sur les habitats ne s'applique qu'au secteur privé, ils devraient cesser de négocier des ententes au rabais, clairement dommageables à des espèces. Ils seraient plus efficaces en stigmatisant par des études et des bilans l'incurie et l'irresponsabilité des élus municipaux afin que ces dossiers se débattent sur la place publique.
Le rapport de l'Équipe conclut de façon impitoyable qu'on «ne parviendra qu'à ralentir le déclin de l'espèce au lieu de contribuer à son rétablissement» à moins d'un virage majeur dans les pratiques, les politiques et, pourrait-on ajouter, à moins d'un relèvement de l'imputabilité des élus, autant municipaux que provinciaux.
Devant une pareille démission institutionnelle concernant un enjeu local et planétaire — ne sommes-nous pas les fiduciaires de ces espèces devant l'humanité? —, il est à souhaiter que l'évolution de la gouvernance environnementale au cours de ce siècle permette de citer un jour pour «crime contre l'humanité» ces décideurs dont la passivité, les complaisances et l'incohérence autorisent la détérioration du climat et l'extinction des maillons de la vie.








