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Est-ce la fin des abeilles?

L'agriculture menace un insecte dont elle a pourtant besoin

Abeille
Photo : Newscom Abeille
L'agriculture a terriblement besoin des abeilles, mais ses pratiques nouvelles participent grandement, quoique dans une mesure difficile à déterminer, au déclin généralisé de ce pollinisateur et de ses cousins sauvages partout sur la planète.

Certes, on a identifié plusieurs problèmes dont les impacts directs sont plus visibles comme les empoisonnements aux pesticides et le Varroa, un acarien qui décime les ruches étasuniennes depuis 20 ans mais qui pose un problème sérieux ici depuis 2003 environ, alors que ce parasite faisait perdre aux apiculteurs 50 % de leurs ruches. En 2006, le fléau a frappé 80 % des ruches, précise Jocelyn Marceau, coordonnateur de la filière apicole au ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation (MAPAQ).

Le Varroa n'est pas le seul qui contamine les ruches, ajoute aussitôt Christian Macle, le président d'Intermiel, un des plus importants apiculteurs du Québec, installé à Mirabel avec quelque 4000 ruches. M. Macle utilise maintenant une troisième génération de produits antiparasitaires en raison de la résistance développée par le vilain.

Madeleine Chagnon, une biologiste spécialisée en apiculture de l'UQAM et de Laval, voit de nouveaux problèmes avec les OGM et avec les nouvelles semences enrobées de pesticides qui finissent par se retrouver dans le pollen et les butineuses. Aujourd'hui, 100 % du maïs planté au Québec est enrobé de pesticides, dit-elle, mais ça ne tue pas nécessairement les abeilles. Par contre, l'ingestion de ces toxiques, y compris ceux des plantes OGM qui contiennent des insecticides, pourrait les affaiblir et les rendre moins résistantes.

«L'agriculture veut aujourd'hui un champ propre, explique Christian Macle, alors que c'est une pratique destructrice pour les abeilles, et donc pour l'agriculture.»

La liste des pratiques destructrices pour les ruches — que les agriculteurs louent pourtant 110 $ la pièce pour trois semaines — est longue, dit-il. On épand des herbicides sous les pommiers, pensant diriger davantage les abeilles vers les fleurs de l'arbre alors qu'on réduit leur table alimentaire. Les monocultures arrosées de pesticides sont propres, mais intoxiquent les abeilles et n'offrent plus la diversité de plantes sauvages nécessaires à une diète variée.

«On a fait disparaître des pacages et pâturages le trèfle blanc qui s'y implantait naturellement, poursuit Christian Macle. On coupe les foins avant maturité. La luzerne est aussi coupée trop tôt. Les champs ne fleurissent plus. Les abeilles ont tout juste les bordures de champs et les bords de chemins. Elles peuvent à peine compter sur les bandes riveraines et les talus naturels, qui disparaissent systématiquement pour agrandir les cultures. On enterre même les fossés de ligne pour ne pas avoir à respecter la bande riveraine pourtant riche en fleurs sauvages.»

«Il faudrait modifier beaucoup de choses pour mieux coordonner le travail des abeilles et des pollinisateurs sauvages, explique Domingo de Oliveira, un spécialiste des pollinisateurs qui enseignait à l'UQAM avant de prendre sa retraite. Il n'est pas facile de vendre l'idée au milieu agricole qu'il doit participer à la protection de l'abeille parce qu'il en dépend pour une grande part. Ça viendra peut-être, car il y a une évolution: la preuve, dans les années 1980, personne ne payait pour polliniser ses champs... Devant le déclin des insectes pollinisateurs — et l'abeille n'est pas le seul, car ces problèmes frappent aussi les bourdons et d'autres insectes —, l'abeille devient maintenant de plus en plus essentielle pour l'agriculture mondiale.»

Un cocktail de causes


Aux États-Unis, en 2005 on comptait 2,5 millions de ruches, dont certaines abeilles franchissent plus de 35 000 km par an pour aller polliniser des cultures aux quatre coins du pays. Mais en 2007, le «syndrome de l'effondrement des ruches», le SER, a réduit leur nombre à 900 000. L'Espagne perdait en 2006 la moitié de ses ruches. Et en Europe, les pertes ont atteint 90 % dans certains pays à cause de ce syndrome, toujours relativement inexpliqué, même si on sait que les parasites y contribuent pour beaucoup.

Mais ce qu'on ne sait pas vraiment, précise Domingo de Oliveira, c'est si les parasites frappent fort parce que les insectes sont faibles à cause d'autres facteurs. Ou si c'est l'inverse.

On est devant un «cocktail de causes», dit-il, dont notamment la malnutrition causée par un déclin généralisé de la biodiversité en milieu agricole et le remplacement d'espèces nourricières comme l'ancien colza au profit du canola. Aux pesticides qui tuent parfois des ruches entières en quelques heures, s'ajoutent les déficiences immunitaires possiblement attribuables à l'absorption de pesticides chimiques ou d'OGM, aux abus d'antibiotiques dans les ruches, au transport trop prolongé des ruches sur de longues distances, voire aux ondes électromagnétiques qui pourraient désorienter les butineuses.

Les biologistes Chagnon et de Oliveira sont d'accord: on est fort probablement devant «l'effet combiné de plusieurs facteurs», qui vont varier d'un pays à l'autre mais qui aboutissent au même résultat. Et ce résultat, souligne Christian Macle, c'est aussi une fragilisation croissante de l'espèce, qui demeure le dernier rempart de la pollinisation si essentielle pour l'alimentation des humains. Au point d'ailleurs «qu'on se demande si l'abeille survivrait aujourd'hui sans le soutien des humains», renchérit la biologiste Chagnon.

C'est pourquoi on a fait du 29 mai la Journée internationale de l'abeille, cette gardienne de la biodiversité qui est à sa façon une sentinelle de l'environnement. Comme l'ancien canari des mines.
 
 
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