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    Quand le bâtiment va, tout va! Vraiment?

    Les milieux humides du Québec souffrent de l’indifférence de leurs gardiens: les municipalités et l’État.
    Photo: SOURCE JEAN POULIN Les milieux humides du Québec souffrent de l’indifférence de leurs gardiens: les municipalités et l’État.
    En cette Journée internationale de la diversité biologique, une question s'impose de façon incontournable.

    L'industrie de la construction est un grand écosystème où on retrouve un certain nombre de petits et grands prédateurs qui se spécialisent dans le contournement des règles. Et le milieu où opèrent les plus petits magouilleurs est aussi l'école où ils apprennent à contourner de plus en plus habilement les lois et à développer l'art de s'acheter des complicités aux échelons municipal et provincial.

    Ce qu'on sait moins, c'est que la plus forte concentration des petits et moyens magouilleurs de la construction se retrouve aujourd'hui autour des milieux humides. On y trouve des terrains à très bas prix, car en principe, on ne peut construire quoi que ce soit dans ces «trous à bibittes». Mais ceux qui font la passe avec les élus ou gestionnaires municipaux pour obtenir un permis de construction malgré les règles en place ou qui s'assurent de l'inertie ou de la complaisance des fonctionnaires du ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP), peuvent réaliser des profits beaucoup plus substantiels que s'ils achètent du terrain bien solide, à fort prix, pour y construire des résidences dont la taille en elle-même est, par ailleurs, défie toute logique de conservation de l'énergie pour les 100 prochaines années. Et on dit que quand la construction va, tout va!

    Et pendant ce temps, Québec s'apprête à hausser les amendes en environnement. Pourtant, le saccage des milieux humides, ces bastions de la biodiversité, aurait depuis longtemps cessé si Québec avait appliqué strictement la loi actuelle et imposé à chaque déviant l'obligation légale de restaurer dans le moindre détail les milieux saccagés.

    Laval demeure un exemple navrant de ce laxisme institutionnalisé où le renvoi de la balle entre les arbitres et le gardien de but — Ville et ministère — permet aux promoteurs de placer à tout coup leur rondelle dans le but.

    Le dépotoir Gagné à Laval, situé juste derrière les bureaux du Conseil régional de l'environnement, était identifié par ce CRE comme un «milieu humide de valeur» dans son inventaire régional. Mais les Gagné utilisaient l'endroit pour accumuler des tonnes de déchets en rognant chaque jour davantage sur le marais, du côté est. Le dépotoir a continué pendant des années d'opérer en contravention du zonage lavallois et sans certificat d'autorisation du ministère. En 2005, Le Devoir détaillait ces pratiques dans un dossier noir sur la gestion des milieux humides de Laval que le ministère n'a pas raté, compte tenu des suites qu'il a eues. Pourtant, l'automne dernier, la directrice du Centre de contrôle environnemental du MDDEP, Mme Hélène Proteau, déclarait au Courrier de Laval que le marais Gagné n'avait pas été recensé par le ministère, qui en ignorait jusque-là l'existence!

    Pire, nous expliquait Guy Garand, directeur du CRE de Laval, cet organisme a vendu au ministère pour la somme de 14 000 $ il y a quelques années son inventaire des milieux humides à Laval! Incompétence ou tolérance, la question se pose.

    Le ministère est finalement intervenu l'automne dernier en délivrant un «avis» d'infraction au nouveau gestionnaire du site. Certes les déchets ont disparu, mais, précise Guy Garand, on a continué de rogner le marais, au point où il a totalement disparu aujourd'hui. Un de plus après la disparition du marais Magellan et les travaux finalement autorisés dans le marais Islemère par le ministère, qui a plié les genoux au lieu de tester sa loi jusqu'en Cour suprême, un tribunal pourtant particulièrement sensible aux enjeux environnementaux. À la limite, le ministère aurait au moins appris où se situaient les failles de notre loi sur l'environnement. Est-ce qu'il préfère ne pas le savoir?

    Guy Garand a lancé il y a quelque temps un nouvel inventaire de l'état des milieux humides à Laval pour mesurer les pertes survenues au cours des dernières années. Le maire, Gilles Vaillancourt, l'examinera certainement avec intérêt, lui qui affirmait en 2004 que sa politique allait enrayer la perte de ces temples de la biodiversité et peut-être même améliorer la situation.

    Le CRE de Laval réclame aujourd'hui de Québec «qu'il exige dans chaque cas, non pas des amendes ridicules, mais des ordonnances exigeant la restauration intégrale des milieux saccagés». Jusqu'à la dernière quenouille. La facture sera telle, dit-il, qu'un seul exemple mené à terme suffira pour que les magouilleurs de la construction sortent enfin des marais.

    Après vingt ans de protection purement théorique des milieux humides via les schémas d'aménagement et les règles de protection riveraine, force est de constater que le ministère n'assume pas son rôle de contrôleur environnemental quant à la manière dont les municipalités s'acquittent de leurs responsabilités dans ce domaine. Pire, il en remet avec une similipolitique qui légalise les saccages de la plupart des derniers milieux humides du sud du Québec. Et pendant ce temps, nos écologistes patentés s'intéressent à la forêt boréale...

    Mais il y a plus. Les passe-droits, les tolérances et les saccages institutionnalisés sont si nombreux, de Laval à Saint-Simon-les-Mines et dans tout le sud du Québec d'ailleurs, qu'on est véritablement devant un système dont profitent sur une haute échelle un trop grand nombre de petits et moyens entrepreneurs et promoteurs de l'industrie de la construction.

    Au niveau municipal, ce laxisme et ces connivences scandaleuses soulèvent autant d'indignation et attisent autant la crise de confiance envers les élus et le système de financement des partis politiques, que les magouilles de haut vol qui ébranlent depuis quelques mois toute la classe politique. De toute évidence, il faudra acheter une paire de bottes aux futurs commissaires qui auront pour mandat de nettoyer l'industrie de la construction afin qu'ils jettent un coup d'oeil à ce qui se passe depuis quinze ans dans les marais et dans certaines directions régionales du ministère.

    Entre temps, Jean Charest, qui a signé au nom du Canada la convention de Rio sur la protection de la biodiversité pourrait passer la commande au MDDEP de déposer d'ici la fin de l'année une véritable politique de protection des écosystèmes délicats du Québec, axée principalement sur la protection des milieux humides. Certes, bien des petits entrepreneurs libéraux lui en voudraient. Mais Jean Charest a une chance de laisser là une trace historique qui confirmerait que Rio n'était pas un accident de parcours dans sa carrière politique.

    ***

    Suggestion de lecture: Une brève histoire de l'agriculture au Québec, de la conquête du sol à la mondialisation, par David Dupont, éditions Fides, 226 pages. Ce livre constitue l'aboutissement de nombreux travaux de recherche de la part d'un sociologue qui a scruté minutieusement la ruralité québécoise. Il décrit fort bien la transformation de l'agriculture familiale en une industrie qui tente de s'inscrire dans le courant de la mondialisation.












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