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    La tragédie écologique du golfe du Mexique - Un triste reflet des priorités et des valeurs des grandes pétrolières

    10 mai 2010 | Thierry Gosselin - Biologiste et membre du Cercle scientifique de la Fondation David Suzuki | Actualités sur l'environnement
    Un homme tient un sac de plastique contenant de l’eau polluée par la nappe de pétrole dans le golfe du Mexique qui a atteint, ce week-end, certaines îles au large de la Louisiane.
    Photo : Agence Reuters Carlos Barria Un homme tient un sac de plastique contenant de l’eau polluée par la nappe de pétrole dans le golfe du Mexique qui a atteint, ce week-end, certaines îles au large de la Louisiane.
    Jamais de mémoire d'homme n'aura-t-on pu assister en direct au début d'une tragédie environnementale d'origine humaine. L'ère du web 2.0 et l'information partagée sur cette marée noire dans le golfe du Mexique, au large de la Louisiane, nous amènent à saisir l'ampleur économique, environnementale et sociale de cette catastrophe. Aussi, jamais n'aura-t-on assisté à un concours de circonstances aussi éloquent où, plus que jamais, les Américains tout comme les Canadiens et les Québécois devront se questionner et se positionner sur les orientations qu'entend prendre leur gouvernement pour réduire la dépendance au pétrole.

    La peinture à l'huile qui se dessine présentement dans le golfe du Mexique soulève des inquiétudes à plusieurs niveaux et teste péniblement, une fois encore, la confiance qu'a la population dans l'industrie pétrolière et le gouvernement pour encadrer ce type d'activité. Force est de constater que peu de choses semblent avoir changé dans cette industrie depuis le naufrage de l'Exxon Valdez sur les côtes de l'Alaska en 1989. Aujourd'hui encore, nous sommes confrontés à cette démonstration brutale des limites de nos technologies et de l'actuel cadre législatif américain, qui est incapable de prévenir ce genre de désastre.

    Police d'assurance

    Pouvons-nous vraiment nous passer des sources locales et non traditionnelles d'hydrocarbures dans le contexte géopolitique et la morosité économique actuels? Il n'est pas surprenant d'entendre cette réaction justifiée, mais qui polarise maladroitement le débat. Aujourd'hui encore, plusieurs industries, qu'elles soient ou non pétrolières, poussent traditionnellement sur la population leurs projets en considérant les écosystèmes et leurs services rendus gratuitement comme des externalités.

    Pour calmer les craintes, on martèle la même formule de police d'assurance: la technologie de pointe est sans faille et le projet trop gros pour couler. Plusieurs de ces grandes compagnies sont devenues des entreprises tellement puissantes et tentaculaires qu'elles réussissent à mettre à genoux les gouvernements qui les soutiennent en subventions et consentent à socialiser leurs pertes. Depuis quelque temps, les interventions des États américain et canadien dans la gestion des grandes banques et des compagnies automobiles américaines sont des exemples probants d'un marché inefficace.

    Les incitatifs de responsabilisation, qui s'appliquent en théorie plus facilement aux marchés des petites entreprises et qui punissent les mauvais joueurs, devraient faire partie des règles intrinsèques qui gouvernent le grand marché. Toutefois, l'architecture officieuse de ce marché, déconnecté des valeurs plus humaines, favorise ceux qui privilégient les gains à court terme en faisant abstraction des risques systémiques. Teintés d'une vision romantique que nous entretenons avec le rôle des technologies et la résilience de nos écosystèmes, nous sommes portés à croire que corriger nos erreurs peut se faire à peu de frais, en peu de temps et donc relativement facilement.

    Comment construire une opinion et prendre la position qu'imposent les grands projets avec une vision qui empêche de comprendre l'ensemble des bénéfices et des coûts réels? La négligence de cette approche virtuelle favorise une absence de débats et une littérature universitaire anémique sur les risques encourus par nos écosystèmes et nos communautés.

    Éclipser le débat


    Très prochainement, les gouvernements du Québec et du Canada permettront aux promoteurs l'accès aux ressources non renouvelables de l'Arctique canadien et du Saint-Laurent (estuaire et golfe), des écosystèmes fragiles et l'habitat d'espèces menacées. Tristement, ces grands projets d'exploitation d'hydrocarbures en milieu marin sont présentés traditionnellement aux communautés riveraines et timidement à la population générale. Les communautés locales seront certes consultées, mais notre gouvernement mise sur une simple plateforme Web pour prendre le pouls de la population. Il est plutôt accablant de constater qu'aucun débat public n'est prévu pour promouvoir la réflexion de société qu'impose le fait de s'improviser en pétroprovince.

    Il y a fort à parier que les consultations locales, comme dans le passé, éclipseront des débats, par manque de considération et de vision, l'ensemble des pressions exercées sur les biens et services de notre grand fleuve et de nos océans. Un vaste réseau d'aires marines protégées qui permettrait aux écosystèmes de mieux respirer est régulièrement discuté, mais les pressions de l'industrie et les processus décisionnels entre notre gouvernement provincial et fédéral plombent la démarche depuis le début des pourparlers et risquent de noyer l'ambitieux projet.

    Comment appréhender l'exploitation des hydrocarbures en milieu marin avec une absence de vision et de concertation, combinée à un cadre légal inadéquat? Des projets pilotés en coulisse par des groupes et des pétrolières qui prônent la déréglementation, mais qui manifestement sont incapables de se responsabiliser; rien de très rassurant.

    Ressources naturelles

    Sensibles au climat géopolitique et socio-économique, nos élus sont souvent pressés de s'investir dans des projets d'énergies non renouvelables qui soulagent notre économie à court terme. Alors, mieux que de s'affranchir du pétrole étranger, pourquoi ne pas responsabiliser nos échanges commerciaux avec les pays producteurs? Pourquoi ne pas judicieusement investir nos économies dans des projets énergétiques d'envergure qui feront place à une réelle gestion d'énergie combinée à l'utilisation d'énergies renouvelables provenant du soleil, de la terre, du vent ou de la mer et des rivières?

    Pouvons-nous réellement nous passer d'investir massivement dans des énergies qui présentent très peu d'enjeux géopolitiques, puisqu'elles existent sous diverses formes partout sur la planète? Les Québécois disposent déjà des ressources naturelles renouvelables, des technologies et des ressources humaines et monétaires pour adopter des comportements responsables, faire preuve de créativité et se positionner face aux divers défis environnementaux en innovant.

    Cette dernière marée noire américaine fait les grands titres aujourd'hui, mais avant qu'elle ne passe à l'histoire, des milliards de dollars seront engloutis, et plusieurs décennies seront probablement nécessaires avant que les écosystèmes fragiles de la Louisiane et du reste du golfe du Mexique puissent offrir les biens et services écologiques d'autrefois.

    C'est un pensez-y-bien qui, en cette année de la biodiversité, devrait nous conditionner à harmoniser nos activités industrielles avec les services écosystémiques. Rien d'utopique, car cette année, les citoyens de partout ont exercé leur droit de participer des grandes décisions énergétiques. Tout récemment, les Néo-Brunswickois ont habilement démontré qu'une absence de concertation peut mener à l'échec d'ententes.

    Le reflet que renvoie l'eau huileuse du golfe du Mexique aux Américains n'est que le triste reflet des priorités et des valeurs des grandes pétrolières et des gens qui les soutiennent. Des solutions pour un plan d'avenir planétaire et l'exemple d'une bonne gestion de nos ressources représentent aussi des occasions d'exportation non négligeables, et fort plus morales et rentables pour notre économie, nos écosystèmes et nos communautés que d'exporter et d'imposer au prix de guerres sanglantes nos valeurs et nos besoins à d'autres cultures.

    ***

    Thierry Gosselin - Biologiste et membre du Cercle scientifique de la Fondation David Suzuki
     
     
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