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    Péril noir sous les glaces canadiennes

    Un problème de forage dans l'Arctique aurait des conséquences dramatiques, et les règles d'Ottawa n'ont rien pour rassurer

    La fuite incontrôlée de pétrole au puits Macondo, à 1,6 kilomètre au fond du golfe du Mexique, pourrait dépasser en ampleur, par ses rejets, les pertes de l’Exxon Valdez dès la mi-juin.
    Photo : Agence Reuters Daniel Beltra La fuite incontrôlée de pétrole au puits Macondo, à 1,6 kilomètre au fond du golfe du Mexique, pourrait dépasser en ampleur, par ses rejets, les pertes de l’Exxon Valdez dès la mi-juin.
    La fuite toujours incontrôlée du puits Macondo, dans le golfe du Mexique, ne touche pas que les côtes de la Louisiane: par ses impacts politiques, elle risque fort de rejoindre l'Arctique, où les projets des pétrolières pourraient être remis en question.

    Dans son dernier budget, le gouvernement Harper a transféré à l'Office national de l'énergie (ONE) la responsabilité des évaluations environnementales des projets de l'industrie pétrolière, avec qui cet organisme fédéral est beaucoup plus en symbiose historique que ne l'étaient Environnement Canada et l'Agence canadienne d'évaluation environnementale. En enlevant à ces derniers la responsabilité d'évaluer les impacts sociaux, économiques et biophysiques, ce que la loi désigne comme les impacts «environnementaux» dans leur sens global, le gouvernement Harper a ouvert en douce la voie à la demande d'assouplissement des normes canadiennes d'exploration dans l'Arctique canadien.

    Certes, à cause de la catastrophe du golfe du Mexique, le gouvernement fédéral promet un «renforcement» des normes. Mais si ce renforcement a la force de son plan de lutte contre les changements climatiques, qu'il présente comme un des meilleurs au monde, la question d'un drame écologique dans l'Arctique canadien se posera désormais en termes simples: où et quand?

    En 1990, les tentatives des pétrolières pour obtenir un assouplissement des normes de forage en mer avaient été mises en échec par la catastrophe de l'Exxon Valdez. La fuite incontrôlée de pétrole au puits Macondo, à 1,6 kilomètre au fond du golfe du Mexique, pourrait non seulement dépasser en ampleur, par ses rejets, les pertes de l'Exxon Valdez dès la mi-juin, mais aussi réduire à néant la nouvelle offensive des pétrolières qui investissent des milliards en exploration dans l'Arctique canadien et étasunien.

    Or le problème central survenu au puits Macondo est précisément l'enjeu technique et économique de l'exploration projetée dans l'Arctique. Tout tourne en effet autour de la pertinence de forer un puits secondaire à proximité du puits principal pour pouvoir le contrôler en cas de surpression et de bris de la tête du puits, laquelle abrite les valves de sécurité.

    Anatomie d'une fuite

    Une pièce de métal de 60 centimètres semble à l'origine de la destruction de la plateforme Deepwater Horizon, qui a explosé le 20 avril et entraîné dans la mort 11 personnes avant de sombrer, vraisemblablement à la suite d'une surpression provenant du puits sous-marin, qui a alors craché du gaz et du pétrole inflammable. Le long tuyau de 1,5 kilomètre qui reliait la tête cimentée du puits au fonds de l'eau à la plateforme flottante s'est aussi effondré au fond de l'eau. Trois fuites s'en échappent, car la valve de sécurité, probablement endommagée par la surpression ou obstruée partiellement par des débris provenant du fond de la nappe souterraine, ne s'est pas fermée. Même l'étrier de sécurité, censé écraser le tuyau pour le sceller in extremis, n'a pas fonctionné, et les robots téléguidés n'ont pas pu le fermer.

    La pétrolière BP tente présentement de descendre une coupole pour aspirer les fuites vers des navires de surface qui récolteraient l'essentiel du pétrole qui continue de s'échapper à raison de 5000 barils (210 000 gallons) par jour. Mais il s'agit d'une solution temporaire. La solution définitive consiste à forer un puits secondaire qui va rejoindre le puits principal à mi-chemin entre la tête du puits, installée sur le fond de la mer, et la nappe de pétrole souterraine. Lorsque la foreuse atteindra le puits principal, le puits secondaire permettra d'y injecter des solides plus lourds que le pétrole, comme du ciment, pour colmater la veine principale par pression hydrostatique et ainsi tarir la marée noire.

    L'obligation d'un puits secondaire

    La marée noire provenant du puits Macondo illustre le danger, voire l'inefficacité de la norme adoptée par le Canada et plusieurs pays européens, qui exigent des pétrolières qu'elles forent un puits secondaire par souci de sécurité dans les trois ou quatre mois consécutifs à l'installation d'une tête munie de valves de sécurité sur un puits principal. Dans le golfe du Mexique, le forage du puits secondaire a débuté dans les jours qui ont suivi l'apparition de la marée noire et il devrait être complété seulement dans trois mois. Avec un peu de chance.

    En effet, un accident à une profondeur aussi extrême s'est produit le 21 août 2009 en Australie au puits Montara. Ce n'est qu'au cinquième essai, et dix semaines plus tard, que le forage secondaire a réussi à rejoindre le puits principal, qui avait dans ce cas 10 pouces de diamètre, comparativement à sept pouces dans le cas du Macondo. Il n'est pas évident, même pour des spécialistes, de descendre une foreuse à 1,5 km sous la surface de l'eau, à une distance d'un demi-kilomètre du puits principal, pour rejoindre avec précision sa «veine» de seulement sept pouces de diamètre.

    Pourquoi alors ne pas obliger les pétrolières à forer d'abord le puits secondaire, qui ne descend pas jusqu'à la nappe de pétrole, avant de forer le puits principal, pour que le dispositif de sécurité soit en place quand la pression remontera de la nappe de pétrole?

    «La compagnie BP doit regretter amèrement aujourd'hui de ne pas avoir procédé ainsi, car les 100 à 200 millions que lui aurait coûté ce puits secondaire auraient été une aubaine en comparaison des dépenses qu'elle doit assumer maintenant», expliquait au Devoir avant-hier un expert albertain en forage pétrolier, Ian Doig.

    Mais jusqu'ici, explique ce spécialiste, les pétrolières ont plutôt demandé au gouvernement canadien de rayer des obligations légales celle qui les oblige à forer un puits secondaire dans les trois mois qui suivent la percée du puits principal en milieu sous-marin.

    Dans la glace

    Dans l'Arctique, soutiennent les pétrolières, y compris BP dans un récent mémoire à l'ONE, il faut environ trois ans pour forer en profondeur. Il est donc illusoire de penser forer un puits secondaire dans les trois mois qui suivent, car les glaces referment complètement l'océan dès le début de décembre et les manoeuvres de forage deviennent risquées dès la mi-octobre. Il faut retenir que, pour les forages en grandes profondeurs, on utilise des plateformes flottantes qui doivent lutter parfois avec leurs moteurs contre des glaces en mouvement à l'origine de poussées d'une envergure inimaginable.

    Les pétrolières soutiennent que l'installation de valves de sécurité suffit parce qu'elles seraient capables de fermer les puits dans n'importe quelle circonstance, ce que les faits ont démenti dans le golfe du Mexique. Pire, des vérifications ordonnées en 2002 aux États-Unis par le US Minerals Management Service ont démontré que 50 % des valves testées en mode de pression normale ont refusé de fonctionner. Alors, en cas de surpression...

    Reste alors pour l'Arctique l'hypothèse d'imposer le forage d'un puits secondaire en parallèle au puits principal afin que cette sécurité soit disponible en cas de bris. Certes, ce sont les pétrolières et leurs clients qui paieraient en bout de piste une note accrue, mais qui a dit que la protection de l'environnement ne coûtait rien? Toutefois, personne pour l'instant n'inscrit ces questions dans le débat public, dominé par les aspects techniques.

    Et ce n'est pas tout.

    Nouvelle technologie risquée

    Ian Doig explique que le débat sur le forage en mer canadienne est loin d'être théorique, car Chevron s'apprête à forer à compter de cette fin de semaine au nord de Terre-Neuve un puits à une profondeur sans précédent de 2,6 kilomètres, dans une zone typique des risques propres à l'Arctique.

    Pour l'instant, dit-il, le problème principal de ces projets est qu'il n'y a aucun équipement de relève qui puisse intervenir en cas de problème pour forer un puits secondaire. La technologie, explique Ian Doig, permet de gagner 500 mètres par année, et c'est pourquoi Chevron cible un fond marin situé à 2,6 km de profondeur pour aller puiser du pétrole un kilomètre plus bas dans le roc.

    Il explique que, si la plateforme de Chevron devenait inutilisable ou coulait à pic, comme la Deepwater Horizon, il faudrait en faire venir une autre, mais cette fois d'un autre pays, ce qui pourrait imposer un délai d'un an pour contrôler la source d'une nouvelle marée noire.

    Le problème est le même dans l'Arctique, mais en plus compliqué. En effet, si un puits secondaire n'est pas déjà disponible au moment d'un accident, les glaces hivernales pourraient empêcher tout accès pendant l'hiver pour contrôler la source d'une marée noire. Cela pourrait même prendre plus d'un an, compte tenu de la courte «fenêtre» estivale pour les travaux. Or les impacts d'une marée noire dans l'Arctique seraient d'autant plus graves et longs à se dissiper que l'activité biologique nécessaire pour décomposer le pétrole est presque nulle durant les longs mois d'hiver.

    Or le pétrole de l'Exxon Valdez continue de suinter des plages et de l'océan 20 ans après le drame. Dans le système écologique délicat de l'Arctique, où les populations inuites dépendent grandement des ressources marines, un pareil accident imposerait l'équivalent d'une déportation...
    La fuite incontrôlée de pétrole au puits Macondo, à 1,6 kilomètre au fond du golfe du Mexique, pourrait dépasser en ampleur, par ses rejets, les pertes de l’Exxon Valdez dès la mi-juin. Chevron s’apprête à forer, à compter de cette fin de semaine au nord de Terre-Neuve, un puits à une profondeur sans précédent de 2,6 kilomètres, dans une zone typique des risques propres à l’Arctique. Si un puits secondaire n’est pas déjà disponible au moment d’un accident, les glaces hivernales pourraient empêcher tout accès pendant l’hiver pour contrôler la source d’une marée noire.
     
     
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