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Ceci n'est pas une crise mondiale de l'eau

Un problème politique plutôt qu'un problème de ressources

Frédéric Julien - Doctorant en science politique et membre du Laboratoire d'études et de recherches en sciences sociales sur l'eau (LERSS-eau) à l'Université d'Ottawa  22 mars 2010  Actualités sur l'environnement
En peignant une pipe avec sa légende «Ceci n'est pas une pipe», Magritte a montré dans La Trahison des images que nier une évidence peut servir à provoquer la réflexion sur le réel et sa représentation. Convaincu de la valeur du procédé, je propose de souligner cette Journée mondiale de l'eau par une telle provocation surréaliste: non, l'humanité ne fait pas face à une crise mondiale de l'eau.

Le discours de la crise mondiale de l'eau

Si la première grande rencontre internationale sur l'eau remonte à 1977, ce n'est qu'au cours des deux dernières décennies que s'est construite l'idée selon laquelle nous serions confrontés à une «crise mondiale de l'eau». Depuis le début des années 1990 se succèdent en effet les reportages-chocs annonçant que l'humanité pourrait bientôt être à court d'eau, images de terres desséchées et craquelées à l'appui. En fait, souligne-t-on, l'accès à l'eau de centaines de millions de personnes est déjà déficient, au point qu'un enfant en meurt toutes les huit secondes.

Pour éprouvante que soit cette réalité, la qualifier de «crise mondiale de l'eau» ne convient peut-être pas. D'abord, s'agit-il d'une «crise»? Pas nécessairement, du moins si l'on part du principe qu'une crise correspond à l'aggravation subite d'une situation. Or, la première grande rencontre internationale sur l'eau évoquée ci-dessus — tenue il y a plus de 30 ans — visait déjà à s'attaquer au drame de l'accès à l'eau, déficient à l'échelle mondiale.

La Décennie internationale de l'eau potable et de l'assainissement (1981-1990) qui s'ensuivit avait d'ailleurs pour objectif de régler définitivement le problème... Il ne s'agit pas ici de banaliser la situation actuelle en lui retirant son statut de «crise»; au contraire, elle est d'autant plus tragique que le problème semble chronique.

Crises locales

Évidemment, vu le nombre scandaleusement élevé de personnes dont l'accès à l'eau est déficient, nier le caractère mondial du phénomène paraît absurde. À tout le moins, ce caractère mondial peut être qualifié. C'est-à-dire qu'il n'est pas tant question d'une crise unique s'abattant sur la planète que d'une myriade de crises de l'eau locales et régionales. Autrement dit, l'utilisation que fait la population québécoise de l'eau, aussi mal avisée soit-elle, a peu à voir avec la soif dans le monde: la consommation d'eau est localisée et ne relève pas d'un marché unifié.

En ce sens, il est partiellement trompeur de parler en termes de «réserves d'eau mondiales» et de «demande mondiale en eau». Ce qui importe, du point de vue de l'accès à l'eau des populations, ce sont les ressources disponibles localement ou à l'intérieur d'un bassin versant. D'ailleurs, si des communautés souffrent d'un accès à l'eau déficient un peu partout sur la planète, y compris au Canada, il reste que le problème est fortement concentré dans certaines zones, l'Afrique subsaharienne en premier lieu.

Il est vrai qu'il existe une telle chose que le cycle hydrologique global et que l'humain a une influence sur celui-ci, notamment à travers les changements climatiques, qu'il favorise. Toutefois, cela ne signifie pas que l'humanité tienne l'eau en partage de la même manière que l'atmosphère, véritable «poubelle commune» pour gaz à effet de serre.

Pas de rareté

Et puis, même si l'ensemble de l'humanité tirait son eau d'un puits unique, on peut être assuré que celui-ci ne serait jamais à sec, au sens où en matière d'eau, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Il y a aujourd'hui autant d'eau sur Terre qu'à l'époque lointaine où Homo sapiens était encore un chasseur-cueilleur. Si la ressource est bel et bien finie, limitée, elle n'en est pas nécessairement rare pour autant, des quantités colossales d'eau étant continuellement recyclées à travers le cycle hydrologique.

Sous cet angle, il n'en tient qu'à nous de vivre à l'intérieur des limites hydrologiques naturelles. Certes, on peut, à la marge, accélérer le cycle grâce au dessalement de l'eau de mer ou saumâtre, mais pour l'essentiel, il faut savoir hiérarchiser nos usages et en améliorer l'efficience. Globalement, ce n'est donc pas une crise de l'eau comme telle qu'il faut redouter, mais une mauvaise gestion ou gouvernance de la ressource. D'ailleurs, l'impact des changements climatiques sur la disponibilité de l'eau dans le monde est bien moins à craindre que celui des croissances démographique et économique à venir.

Au demeurant, dans la mesure où la problématique de l'eau renvoie d'abord à la mort et à l'atteinte à la dignité de millions de personnes chaque année, parler de crise de l'eau devient carrément insensé. De fait, virtuellement partout sur la planète on trouve suffisamment d'eau pour répondre aux besoins fondamentaux de chacun. Le problème se situe plutôt du côté de la distribution: un manque cruel d'infrastructures, de capacité institutionnelle ainsi que de ressources humaines et financières est le premier responsable du pauvre accès à l'eau à l'échelle mondiale. Ceci n'est pas une crise de l'eau, c'est un problème politique.

Un simple jeu sémantique ?

Bien entendu, parler ou non de crise mondiale de l'eau ne change rien à la matérialité des défis auxquels l'humanité fait face. Et puis, interprétée différemment, la situation actuelle peut légitimement justifier la notion d'une crise mondiale de l'eau. Je l'ai annoncé d'emblée, la présente réflexion se voulait provocante, quitte à forcer le trait. Il reste que les idées reçues peuvent parfois camoufler certaines vérités dérangeantes ou détourner de l'essentiel.

Or, il se trouve que les populations qui souffrent et souffriront le plus de la crise mondiale de l'eau la subissent déjà depuis longtemps et ont en commun d'être pauvres et marginalisées. Cette crise n'est pas une fatalité imposée de l'extérieur: l'humanité n'est pas sur le point de manquer d'eau. Reflet d'un monde profondément injuste, elle est plutôt notre fait et notre responsabilité.

***

Frédéric Julien - Doctorant en science politique et membre du Laboratoire d'études et de recherches en sciences sociales sur l'eau (LERSS-eau) à l'Université d'Ottawa
 
 
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  • Denis Miron
    Inscrit
    lundi 22 mars 2010 10h23
    ...Pas une crise, mais un problème d'égonomie de marché droit et debout.
    L’eau, parabole de l’argent. Qui n’a pas entendu l’expression :«Faire de l’argent comme de l’eau1» ou,« se faire payer en argent liquide». Alors, il ne faudra pas s’étonner si de telles expression attirent des «flux de capitaux» étrangers au bien commun, à toute forme d’éthique et même aux droits fondamentaux.
    Magrite a le mérite de nous éveiller à la perversion du langage, source de toutes fraudes à l’origine du détournement de sens et parfois de rivières dont l’abus de pouvoir s’abreuve.
    Richesses et ressources sont souvent employés et perçus comme synonymes à l’instar du mot «pouvoir» et du mot «abus», ce qui amène à se demander : peut-on vraiment parler de création de richesses(ressources) sans abus de langage, surtout si l’on se réfère au chimiste, philosophe et économiste Antoine Laurent de Lavoisier (1743-1794) et son énoncé sur les lois de conservations de la masse (monétaire?) et de conservation des éléments et qui suite à des expériences de laboratoire nous révèle que , effectivement que «rien ne se perd, rien ne se créé» ? Et comme vous le dites si bien : «Tout se transforme»… Et concernant la richesse, pour ne pas dire les ressources, sommes-nous en mesure de constater qu’elles changent de mains par un transfert de sens en passant de «bien commun» à «bien individuel» sans égard au fait qu’elles soient,dans certains cas, essentielles à la vie dont le sens sacré est de plus en plus massacré par l’idéologie de la loi du marché. Plus le marché gagne du terrain et plus le sacré en perd, et ainsi l’écart entre riches et pauvres agrandit.
    Le discours de l’égonomie de marché, tout enrobé d’abus de langage en détournement de sens qui résonne trop souvent au zénith de l’absurde, est une menace permanente très sérieuse pour le sens sacré de la vie. Méfions-nous de «l’argent qui coule à flot» et de ceux qui veulent «faire de l’argent comme de l’eau».

  • Michaël Lessard (micles.biz)
    Abonné
    mercredi 24 mars 2010 16h19
    C'est frappant, bravo
    Mon titre « C'est frappant, bravo » dit tout.

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