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    Entre sécurité et rentabilité - Les dilemmes du nucléaire canadien

    Gentilly-2, la centrale jumelle de celle de Pointe-Lepreau, au Nouveau-Brunswick, et la cousine des 20 centrales ontariennes.
    Photo: Archives Le Devoir Gentilly-2, la centrale jumelle de celle de Pointe-Lepreau, au Nouveau-Brunswick, et la cousine des 20 centrales ontariennes.
    Si les changements climatiques dynamisent la filière nucléaire à l'échelle internationale, celle du Canada semble enlisée dans des problèmes techniques et économiques qui pourraient l'empêcher de profiter de cette vague, qui semble particulièrement forte chez nos voisins américains.

    L'industrie nucléaire canadienne est aux prises avec un double dilemme, soit la recherche d'un équilibre entre sécurité et rentabilité, d'une part, et, d'autre part, le choix entre s'aligner sur des normes internationales, quitte à prendre avec du retard le train en faveur du nucléaire, et s'en tenir à moderniser des équipements que plusieurs pays regardent avec suspicion en raison de ce qu'ils qualifient de handicap conceptuel des CANDU, même avec les nombreux contrôles qu'on leur a imposés.

    Les réacteurs CANDU, soit la filière canadienne depuis les années 1950, doivent être reconstruits après 25 ou 30 ans de service parce que leur coeur est exposé à des températures et des radiations très élevées, d'où un vieillissement prématuré des tubes de force qui confinent la réaction nucléaire. Cette reconstruction cyclique des réacteurs implique des arrêts de production de quelques années, un problème majeur pour ceux qui, comme en Ontario, misent en grande partie sur le nucléaire pour leur production d'électricité.

    Quand l'Ontario a décidé en 1997 de fermer les quatre réacteurs de Pickering A et les quatre autres Bruce A en raison de problèmes de sécurité et de coûts d'exploitation trop élevés, elle a dû faire appel à ses vieilles centrales au charbon, ce qui a relancé à la hausse son bilan d'émissions de gaz à effet de serre (GES).

    Cette province possède 20 réacteurs nucléaires, auxquels s'ajoutent, à l'échelle canadienne, ceux de Gentilly-2 et de Pointe-Lepreau au Nouveau-Brunswick, lequel pourrait devenir un équipement d'Hydro-Québec une fois rénové, si la transaction projetée avec Énergie Nouveau-Brunswick aboutit un jour.

    Hydro-Québec a décidé en août 2008 d'aller de l'avant avec la «réfection» de Gentilly-2, quelques mois après le feu vert donné à celle de la centrale de Pointe-Lepreau. Mais si le prix des travaux de Pointe-Lepreau se limitait alors à 1,4 milliard, on apprenait quelque temps après que ce jumeau de Gentilly-2 allait coûter 400 millions de plus. Comme Énergie atomique du Canada ltée (EACL) avait signé un contrat ferme avec Énergie Nouveau-Brunswick, c'est l'ensemble des contribuables canadiens, par l'entremise des subventions fédérales du budget de 2009, qui vont payer pour cette hausse de 30 % de la facture initiale.

    Mais cela ne touche pas les coûts d'exploitation, eux aussi très élevés, des CANDU, mais seulement les coûts de «construction» des nouveaux réacteurs. Selon l'ancien ministre québécois de l'Environnement Thomas Mulcair, «Gentilly-2, ce n'est pas une rénovation, mais la construction d'un réacteur tout neuf».

    Aujourd'hui critique du Nouveau Parti démocratique au fédéral, Thomas Mulcair n'accepte pas qu'Hydro-Québec et le gouvernement Charest aient soustrait ce projet de près de 2 milliards (si l'on se fie au cas de Pointe-Lepreau) à un examen indépendant de sa pertinence et de ses impacts environnementaux. Le règlement québécois ne vise en effet que les nouvelles constructions, pas les rénovations, une argutie juridique d'autant plus inacceptable, explique Shawn-Patrick Stencil de Greenpeace, que le rapport du BAPE sur le stockage des déchets de Gentilly-2 recommandait explicitement de soumettre sa restauration à une évaluation publique compte tenu de l'ampleur des préoccupations de la population.

    Une filière controversée

    Selon Shawn-Patrick Stencil, «les faits parlent d'eux-mêmes quand on examine le dilemme sécurité versus coûts d'exploitation des CANDU».

    En Ontario, on va fermer, dit-il, quatre des réacteurs de Pickering vers 2018, car la rénovation prévue pour 2014-16 s'avère trop coûteuse. Et l'Ontario n'a pas encore décidé s'il ira de l'avant avec la reconstruction de quatre autres réacteurs de la centrale Darlington, prévue pour 2016. Ces décisions vont s'ajouter à l'impact sur la scène internationale de la fermeture des huit réacteurs de 1997.

    Présentement, on compte des CANDU en Roumanie, en Corée du Sud, en Chine et en Argentine, en plus du vieux réacteur de la première génération des années 50 vendu à l'Inde, que ce pays a copié et renommé l'INDU tout en utilisant ses combustibles usagés pour se doter d'armes atomiques en contravention de ses engagements envers le Canada.

    Aux prises avec des coûts d'exploitation de reconstruction trop élevés, l'Ontario a décidé de rénover son parc nucléaire en mettant pour la première fois en concurrence les CANDU avec les réacteurs français d'Areva et de Westinghouse. Mais l'explosion des coûts a eu raison de cet autre projet. Un journal torontois a affirmé que les propositions jamais divulguées auraient porté la facture de 6 milliards à près de 26 milliards pour 2000 MW.

    Le coeur du problème

    La filière CANDU permet de changer les barres de combustible en pleine activité, contrairement à la filière concurrente qui exige à cette fin de cesser de produire pendant quelques jours, une cause de pénuries momentanées d'électricité très problématiques pour les gestionnaires de réseau. Par contre, le risque d'emballement des réacteurs CANDU n'est pas théorique car, en cas d'arrêt brusque, au moment d'un accident grave par exemple, il peut survenir une rétroaction positive qui multiplie l'énergie du réacteur au point de compromettre sa sécurité.

    C'est cette difficulté qui a forcé la mise au rancart de Gentilly-1 après seulement six mois d'activité en 1973. Plus récemment, c'est aussi cette difficulté qui a forcé l'arrêt des deux nouveaux réacteurs Maple, construits à grands frais pour prendre la relève de la vieille centrale de Chalk River afin d'approvisionner la planète en isotopes.

    À l'échelle internationale, les filières concurrentes, dites à rétroactivité négative parce qu'elles ne sont pas affligées du risque de rétroactivité positive, dominent le marché au point que les conventions et les normes internationales préconisent les systèmes à sécurité passive, alors que les CANDU sont des systèmes à sécurité dite active parce qu'on y contrôle le risque d'emballement avec des doubles systèmes de sécurité. Mais le problème, même si le risque de ce genre d'accident est très faible, a une telle importance qu'il a été au coeur d'un affrontement au sein de la Commission canadienne de sécurité nucléaire (CCSN) qui s'apparente fort à celui que vit présentement Droits et Démocratie.

    Quand Linda Keen, la présidente de la CCSN, a voulu imposer les normes internationales à la reconstruction des CANDU en service, l'industrie s'y est opposée en Ontario en prenant appui sur le cas de Gentilly-2. L'industrie veut qu'on applique des «clauses grand-père» aux CANDU-6, comme d'Hydro-Québec ou d'Ontario Power Generation (OPG), soit les clauses qui s'appliquaient à l'époque et non les nouvelles qu'envisageait Linda Keen. Cette ex-présidente de la CCSN a refusé ce retour en arrière et a confié en entrevue à un journal torontois que c'est pour cette raison que le gouvernement Harper l'a mise à la porte, parce qu'elle contrecarrait ses plans de relance de la vieille filière canadienne sur la base des vieilles normes aux fins de réduire sensiblement le coût des opérations.

    Depuis, les écologistes canadiens ne cessent de dénoncer le nouveau président de la CCSN, Michael Binder, qui défend, disent-ils, l'industrie et le gouvernement plus que la sécurité des Canadiens, au point que ses positions se confondraient avec celles d'EACL.

    La solution de rechange

    La solution de rechange pour EACL devant les exigences internationales que voulait mettre en place au Canada Linda Keen, c'était la mise au point des réacteurs ACR (Advance CANDU Reactor). Leur conception a déjà coûté plus de 400 millions et elle pourrait en exiger davantage, car elle n'est pas terminée, sans compter qu'il faudra probablement subventionner substantiellement la première centrale pour offrir à EACL au Canada une première vitrine internationale.

    Les ACR neutralisent le risque de rétroaction positive du réacteur par l'utilisation d'un combustible faiblement enrichi, que ne produit cependant pas le Canada. Mais cette amélioration ne mettrait pas fin à la nécessité de refaire le coeur des réacteurs tous les 25-30 ans.

    C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre les exigences de la CCSN, dévoilées par Le Devoir cette semaine. La commission a demandé à l'industrie de déposer d'ici le 1er avril un programme de tests pour démontrer qu'elle peut contrôler la rétroaction positive dans les circonstances les plus graves. Mais en parallèle, elle demande aux propriétaires de centrales nucléaires de déposer un plan d'utilisation de l'uranium faiblement enrichi au cas où la commission devrait imposer par règlement ce nouveau combustible, si la démonstration de l'industrie s'avérait boiteuse.

    Pour l'instant, l'association des propriétaires de centrales nucléaires canadiennes se dit capable de démontrer la valeur des contrôles en place pour neutraliser toute rétroaction positive en situation d'urgence. Mais si cela diminue les coûts ici pour une ou deux décennies encore, reste à voir si cela rassurera les marchés internationaux.
     
     
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