Copenhague: des cibles dépassées?
Photo : Agence France-Presse
Les dernières avancées de la science, basées sur des observations qui n'étaient pas disponibles en 2007, démontrent maintenant que l'activité humaine a une empreinte plus importante que prévue sur l'évolution du climat. Plutôt que les 2 0C envisagés, il faudrait viser, selon plusieurs, une hausse maximale de 1,5 0C de la température de la planète d'ici 2020 si on veut éviter un emballement. Et encore, ce nouveau scénario n'a qu'une chance sur deux de réussir.
Lundi matin à Copenhague, les politiques de toute la planète vont tenter avec plus ou moins de vigueur d'amorcer un véritable contrôle de la hausse du climat. En plus de faire un bilan des dernières avancées de la science — un bilan de plus en plus alarmant —, Le Devoir a demandé à plusieurs de ses chroniqueurs dans différents domaines de voir dans cette édition particulière ce que nous réservent les changements climatiques en cours. Un numéro chaud pour comprendre les enjeux d'une semaine historique.
Alors que plusieurs pays baissent les bras devant la difficulté de tenter de stabiliser la hausse de la température moyenne de la planète à 2 °C d'ici 2020, les dernières avancées de la science démontrent que l'activité humaine a une empreinte plus importante que celle annoncée par le Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC) dans son dernier rapport de 2007. Pour y arriver, le GIEC estime qu'il faut réduire d'ici 2020 les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 25 à 40 % sous le niveau de 1990.
Mais il faudrait plutôt, selon un nombre croissant de chercheurs, ajuster la cible planétaire vers une stabilisation du climat autour d'une hausse maximale de 1,5 °C si on veut éviter un emballement incontrôlable à la hausse. Et encore, nous n'aurions dans ce scénario qu'une chance sur deux d'y arriver.
«Il s'est passé beaucoup de choses en sciences depuis le rapport du GIEC de 2007», explique Anne de Verbal, paléoclimatologue de l'UQAM. Son collègue, Claude Hillaire-Marcel, géochimiste de la même université, renchérit aussitôt en expliquant que plusieurs des bases de données des études de 2005, dont on fait état dans le rapport de 2007, étaient basées sur des séries de relevés datant du début des années 2000.
«On bénéficie aujourd'hui, dit-il, de séries d'observations supplémentaires sur près d'une décennie qui n'étaient pas disponibles en 2007. Le processus du GIEC est lui-même très lourd, car les comités qui font la revue des études et en font la synthèse avancent aussi lentement que prudemment. Et souvent, ce qu'ils constatent est tellement gros que les chercheurs craignent de jouer les Cassandre en disant les choses trop clairement. Ils jouent plutôt sur des moyennes par prudence, mais sans aller jusqu'à l'autocensure, afin de pouvoir présenter une vision plus acceptable au plus grand nombre.»
Éviter les seuils critiques
«En dépit des efforts de synthèse du GIEC, poursuit le chercheur, on n'a pas encore assez d'éléments pour quantifier tous les impacts de l'activité humaine sur le climat, et surtout pas sur les boucles de rétroaction que nos émissions de GES peuvent mettre en branle, et dont le contrôle risque de nous échapper pendant des siècles. Ce qu'il faut impérativement devant ces phénomènes, c'est de franchir certains seuils critiques qui vont mettre en marche des mécanismes à peu près impossibles à stopper.»
Par exemple, dit-il, si le pergélisol des régions subarctiques se met à dégeler en profondeur, ce sont des milliards de tonnes de carbone et de méthane qui vont être relargués dans l'atmosphère, ce qui pourrait annuler les efforts que les humains tentent péniblement de planifier. Or, ce mégaphénomène n'a pas été pris en compte dans les calculs de 2007 du GIEC, que certains jugent pourtant trop alarmistes.
Les modèles mathématiques des années 2002 et 2003 ne pouvaient pas tenir compte de ces phénomènes, faute d'observations suffisantes et de capacités théoriques. C'est la même chose pour l'albédo, soit le pouvoir réfléchissant des glaces polaires, dont la surface de plus en plus réduite — leur fonte dépasse les prévisions les plus pessimistes du GIEC — va réchauffer davantage l'Arctique et faire en sorte que, année après année, cet océan sera plus chaud et coiffé d'une calotte de plus en plus petite et de plus en plus mince. D'ailleurs, dit-il, les mesures sont boiteuses car elles ne tiennent compte que de la surface de la calotte, et pas systématiquement de son épaisseur.
On imagine, expliquent les deux chercheurs, l'impact à long terme qui en résultera quand on sera vraiment capable de l'intégrer aux modèles climatiques. Car si on connaît le rythme de la fonte, bien malin qui pourrait dire combien de temps il faudra avant que se reconstitue la calotte qu'on connaissait il y a 30 ans. Cette inconnue tient au fait que les modèles sont présentement encore incapables de reconstituer et de prédire l'«inertie» du système climatique, c'est-à-dire le temps qu'il lui faudra pour revenir à ce que nous qualifions de «normal».
De nouvelles rétroactions
Les chercheurs ont aussi découvert de nouveaux phénomènes, pratiquement inconnus au moment de la rédaction du dernier rapport du GIEC.
Les travaux en cours depuis 2005 pointent tous en direction d'une acidification des océans au fur et à mesure qu'ils absorbent du CO2. On savait que les lacs et les rivières pouvaient s'acidifier sous l'effet des pluies acides. Mais il semblait invraisemblable, il y a dix ans seulement, d'imaginer l'acidification, désormais mesurable, des mers et des océans avec tout le cortège d'impacts qui en découlent pour les cheptels aquatiques marins, les récifs de corail et les populations de poissons qui en dépendent, ou plus globalement ses impacts sur la productivité biologique du plus grand écosystème de la planète.
Cette acidification a aussi un énorme impact sur le réchauffement du climat, car les océans, le principal «puits» d'absorption des GES se saturent chaque jour davantage. Le résultat, c'est que leur capacité d'absorption du CO2 va diminuer, ce qui va par conséquent faire augmenter plus vite la concentration atmosphérique en CO2. Voilà une autre rétroaction d'autant plus dangereuse qu'on ne peut arrêter que par une réduction draconienne de nos émissions de GES.
Le réchauffement des eaux de surface, explique Anne de Verval, pose un autre problème. Plus la chaleur descend vers le fond, plus cela active la faune bactérienne, qui produit alors plus de CO2 et consomme davantage d'oxygène. C'est ce qui expliquerait en partie, dit-elle, l'existence d'une importante zone anoxique (sans oxygène) dans le fond du golfe du Saint-Laurent. La National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) des États-Unis a trouvé et mesuré des zones anoxiques dans les océans de la planète, dont la surface s'agrandit de 50 000 km2 par année, dit-elle.
On est véritablement en face d'une «désertification des océans», dit-elle.
C'est le même phénomène, ajoute la chercheuse, qui se produit dans les tourbières en voie de réchauffement intense, qui vont aussi relarguer, en raison d'une activité bactérienne accrue, les milliards de tonnes de carbone qu'elles emprisonnent depuis 10 000 ans.
Ces deux autres boucles — le réchauffement des océans qui engendre des zones anoxiques et les tourbières qui vont passer du stade de «puits» de GES à «sources» de GES — n'ont pas été prises en compte par les modèles mathématiques du dernier rapport du GIEC malgré leur importance.
Il en est de même pour la fonte des glaces qui recouvrent le Groenland, dont la fonte dépasse toutes les prévisions. L'eau de fonte en surface creuse les glaciers comme des fromages et forme un lit d'eau sur lequel ils avancent encore plus vite vers la mer tout en fondant par en dessous.
Les deux chercheurs évoquent aussi le phénomène El Nino, dont la fréquence augmente, ainsi que ses impacts sur la productivité marine du Pacifique en déversant les eaux chaudes de l'Asie sur les côtes de l'Amérique.
«Voilà pourquoi ceux qui suivent de près les recherches en cours depuis cinq ou sept ans ne peuvent conclure autrement qu'en disant que les conclusions du GIEC sont bien conservatrices, ou bien en deçà de ce que les dernières recherches permettent d'anticiper. Le GIEC était obligé de s'en tenir à ce que ses membres connaissaient le mieux, aux données disponibles alors et à la puissance des outils prévisionnels du temps», ajoute Marcel Hillaire-Marcel qui, personnellement, se dit «pessimiste» quant à l'évolution réelle du climat parce que «certain» que le réchauffement s'accélère plus vite que prévu.
Lundi matin à Copenhague, les politiques de toute la planète vont tenter avec plus ou moins de vigueur d'amorcer un véritable contrôle de la hausse du climat. En plus de faire un bilan des dernières avancées de la science — un bilan de plus en plus alarmant —, Le Devoir a demandé à plusieurs de ses chroniqueurs dans différents domaines de voir dans cette édition particulière ce que nous réservent les changements climatiques en cours. Un numéro chaud pour comprendre les enjeux d'une semaine historique.
Alors que plusieurs pays baissent les bras devant la difficulté de tenter de stabiliser la hausse de la température moyenne de la planète à 2 °C d'ici 2020, les dernières avancées de la science démontrent que l'activité humaine a une empreinte plus importante que celle annoncée par le Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC) dans son dernier rapport de 2007. Pour y arriver, le GIEC estime qu'il faut réduire d'ici 2020 les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 25 à 40 % sous le niveau de 1990.
Mais il faudrait plutôt, selon un nombre croissant de chercheurs, ajuster la cible planétaire vers une stabilisation du climat autour d'une hausse maximale de 1,5 °C si on veut éviter un emballement incontrôlable à la hausse. Et encore, nous n'aurions dans ce scénario qu'une chance sur deux d'y arriver.
«Il s'est passé beaucoup de choses en sciences depuis le rapport du GIEC de 2007», explique Anne de Verbal, paléoclimatologue de l'UQAM. Son collègue, Claude Hillaire-Marcel, géochimiste de la même université, renchérit aussitôt en expliquant que plusieurs des bases de données des études de 2005, dont on fait état dans le rapport de 2007, étaient basées sur des séries de relevés datant du début des années 2000.
«On bénéficie aujourd'hui, dit-il, de séries d'observations supplémentaires sur près d'une décennie qui n'étaient pas disponibles en 2007. Le processus du GIEC est lui-même très lourd, car les comités qui font la revue des études et en font la synthèse avancent aussi lentement que prudemment. Et souvent, ce qu'ils constatent est tellement gros que les chercheurs craignent de jouer les Cassandre en disant les choses trop clairement. Ils jouent plutôt sur des moyennes par prudence, mais sans aller jusqu'à l'autocensure, afin de pouvoir présenter une vision plus acceptable au plus grand nombre.»
Éviter les seuils critiques
«En dépit des efforts de synthèse du GIEC, poursuit le chercheur, on n'a pas encore assez d'éléments pour quantifier tous les impacts de l'activité humaine sur le climat, et surtout pas sur les boucles de rétroaction que nos émissions de GES peuvent mettre en branle, et dont le contrôle risque de nous échapper pendant des siècles. Ce qu'il faut impérativement devant ces phénomènes, c'est de franchir certains seuils critiques qui vont mettre en marche des mécanismes à peu près impossibles à stopper.»
Par exemple, dit-il, si le pergélisol des régions subarctiques se met à dégeler en profondeur, ce sont des milliards de tonnes de carbone et de méthane qui vont être relargués dans l'atmosphère, ce qui pourrait annuler les efforts que les humains tentent péniblement de planifier. Or, ce mégaphénomène n'a pas été pris en compte dans les calculs de 2007 du GIEC, que certains jugent pourtant trop alarmistes.
Les modèles mathématiques des années 2002 et 2003 ne pouvaient pas tenir compte de ces phénomènes, faute d'observations suffisantes et de capacités théoriques. C'est la même chose pour l'albédo, soit le pouvoir réfléchissant des glaces polaires, dont la surface de plus en plus réduite — leur fonte dépasse les prévisions les plus pessimistes du GIEC — va réchauffer davantage l'Arctique et faire en sorte que, année après année, cet océan sera plus chaud et coiffé d'une calotte de plus en plus petite et de plus en plus mince. D'ailleurs, dit-il, les mesures sont boiteuses car elles ne tiennent compte que de la surface de la calotte, et pas systématiquement de son épaisseur.
On imagine, expliquent les deux chercheurs, l'impact à long terme qui en résultera quand on sera vraiment capable de l'intégrer aux modèles climatiques. Car si on connaît le rythme de la fonte, bien malin qui pourrait dire combien de temps il faudra avant que se reconstitue la calotte qu'on connaissait il y a 30 ans. Cette inconnue tient au fait que les modèles sont présentement encore incapables de reconstituer et de prédire l'«inertie» du système climatique, c'est-à-dire le temps qu'il lui faudra pour revenir à ce que nous qualifions de «normal».
De nouvelles rétroactions
Les chercheurs ont aussi découvert de nouveaux phénomènes, pratiquement inconnus au moment de la rédaction du dernier rapport du GIEC.
Les travaux en cours depuis 2005 pointent tous en direction d'une acidification des océans au fur et à mesure qu'ils absorbent du CO2. On savait que les lacs et les rivières pouvaient s'acidifier sous l'effet des pluies acides. Mais il semblait invraisemblable, il y a dix ans seulement, d'imaginer l'acidification, désormais mesurable, des mers et des océans avec tout le cortège d'impacts qui en découlent pour les cheptels aquatiques marins, les récifs de corail et les populations de poissons qui en dépendent, ou plus globalement ses impacts sur la productivité biologique du plus grand écosystème de la planète.
Cette acidification a aussi un énorme impact sur le réchauffement du climat, car les océans, le principal «puits» d'absorption des GES se saturent chaque jour davantage. Le résultat, c'est que leur capacité d'absorption du CO2 va diminuer, ce qui va par conséquent faire augmenter plus vite la concentration atmosphérique en CO2. Voilà une autre rétroaction d'autant plus dangereuse qu'on ne peut arrêter que par une réduction draconienne de nos émissions de GES.
Le réchauffement des eaux de surface, explique Anne de Verval, pose un autre problème. Plus la chaleur descend vers le fond, plus cela active la faune bactérienne, qui produit alors plus de CO2 et consomme davantage d'oxygène. C'est ce qui expliquerait en partie, dit-elle, l'existence d'une importante zone anoxique (sans oxygène) dans le fond du golfe du Saint-Laurent. La National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) des États-Unis a trouvé et mesuré des zones anoxiques dans les océans de la planète, dont la surface s'agrandit de 50 000 km2 par année, dit-elle.
On est véritablement en face d'une «désertification des océans», dit-elle.
C'est le même phénomène, ajoute la chercheuse, qui se produit dans les tourbières en voie de réchauffement intense, qui vont aussi relarguer, en raison d'une activité bactérienne accrue, les milliards de tonnes de carbone qu'elles emprisonnent depuis 10 000 ans.
Ces deux autres boucles — le réchauffement des océans qui engendre des zones anoxiques et les tourbières qui vont passer du stade de «puits» de GES à «sources» de GES — n'ont pas été prises en compte par les modèles mathématiques du dernier rapport du GIEC malgré leur importance.
Il en est de même pour la fonte des glaces qui recouvrent le Groenland, dont la fonte dépasse toutes les prévisions. L'eau de fonte en surface creuse les glaciers comme des fromages et forme un lit d'eau sur lequel ils avancent encore plus vite vers la mer tout en fondant par en dessous.
Les deux chercheurs évoquent aussi le phénomène El Nino, dont la fréquence augmente, ainsi que ses impacts sur la productivité marine du Pacifique en déversant les eaux chaudes de l'Asie sur les côtes de l'Amérique.
«Voilà pourquoi ceux qui suivent de près les recherches en cours depuis cinq ou sept ans ne peuvent conclure autrement qu'en disant que les conclusions du GIEC sont bien conservatrices, ou bien en deçà de ce que les dernières recherches permettent d'anticiper. Le GIEC était obligé de s'en tenir à ce que ses membres connaissaient le mieux, aux données disponibles alors et à la puissance des outils prévisionnels du temps», ajoute Marcel Hillaire-Marcel qui, personnellement, se dit «pessimiste» quant à l'évolution réelle du climat parce que «certain» que le réchauffement s'accélère plus vite que prévu.
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