Une vision édulcorée du développement viable
Photo : Agence Reuters Brian Snyder
Dans ses indicateurs objectifs du développement durable, Québec omet notamment d’inclure un portrait chiffré de la destruction des milieux humides et des berges naturelles selon la région.
Nous avons quelques problèmes au Québec avec notre vision officielle du développement viable.
D'abord, on ne parle pas de développement «viable», ce qui implique — comme dans la formule anglaise de «sustainable development» — l'idée qu'il y a une limite à tout développer, et que passé un certain point, le système s'atrophie ou meurt. L'expression «développement durable» donne plutôt l'impression qu'on peut et même qu'on doit faire durer le développement... pour le développement.
Cela nie deux réalités qui sont au coeur de la définition du développement viable, comme l'a conçu la commission Brundtland, soit que ce développement qui devient sa propre fin débouche inévitablement sur la surconsommation sous prétexte qu'il faut faire tourner l'économie, soit tout le contraire de la «satisfaction des besoins» dont parlait la commission.
Et deuxièmement, cela nie jusqu'à un certain point le concept de protection des écosystèmes que la commission présente comme la limite et le critère opérationnel du développement viable, à savoir que ce développement doit respecter la capacité d'autoreproduction des systèmes vivants. Certes, la loi québécoise inclut, avec d'autres critères, celui du «respect de la capacité de support des écosystèmes». Mais elle met sur le même pied «l'efficacité économique», ce qui justifie que l'on continue au Québec à détruire des marais et des milieux humides, même petits, à autoriser des projets sur les rives qui sont le milieu d'échanges entre la terre et l'eau, à abaisser les nappes souterraines dans le sud du Québec et dans le milieu agricole en particulier, à couper la migration aux espèces aquatiques par des barrages et des digues rarement équipés par Hydro-Québec de passes migratoires, etc.
Des indicateurs inefficaces
Dans sa démarche, Québec a prévu mettre au point des «indicateurs» objectifs du développement «durable». Notons d'abord que la consultation sur ces indicateurs a eu lieu en août au moment où tout le monde est démobilisé. Cela explique sans doute que la liste officiellement annoncée cette semaine n'a pas changé d'un iota par rapport au projet proposé en août.
Notons d'abord une incongruité dans le chapitre des indicateurs financiers où, en plus de l'avoir net des ménages, on ajoute les «actifs financiers» du gouvernement et non son «avoir net» à lui aussi, ce qui comprendrait la dette publique. Une tricherie inacceptable.
Mais ce sont les indicateurs du capital «nature» qui ne sont pas à la hauteur, ce qui porte à croire que Québec ne tient pas à mesurer la détérioration des systèmes vivants du Québec, même au moment où on entre dans l'Année internationale de la biodiversité.
On retient d'abord comme indicateur la superficie du territoire en aires protégées sans exiger un état de santé des écosystèmes qu'ils sont censés protéger. Or on sait que même les grands parcs canadiens arrivent mal à assurer la protection à long terme de leurs écosystèmes et des espèces vivantes qu'on y trouve. Dessiner les frontières d'aires protégées sur des cartes n'est pas un diagnostic de leur santé environnementale.
Utiliser ensuite la superficie du territoire agricole cache tout autant la réalité de leurs impacts, car il est connu que le territoire agricole diminue avec une agriculture industrielle de plus en plus concentrée, un phénomène rendu possible par d'importants apports en nutriments et pesticides, deux indicateurs qui auraient été plus pertinents avec des chiffres précis sur l'évolution des volumes utilisés et de leur impact sur la capacité de support des milieux terrestres et aquatiques, question de savoir où se concentrent les surplus et la destruction.
On parle aussi de dresser un «état des écosystèmes forestiers», lequel se limite à une évaluation du volume de bois. Voilà un bilan qu'il faudrait réorienter vers un portrait des cheptels animaux et des cours d'eau pour savoir si l'exploitation commerciale atrophie ces écosystèmes, les pollue, etc.
En milieu agricole comme en milieu forestier, il faut utiliser surtout les espèces les plus fragiles comme indicateurs vivants afin d'obtenir un portrait fiable des avancées ou des reculs. Par exemple, utiliser les inventaires de bécasses pour déterminer globalement les changements dans les nappes de surface et leur contamination dans le sud du Québec. On devrait utiliser partout les populations de truites et de poissons prédateurs pour mesurer le niveau de viabilité de nos cours d'eau et de leur contamination. Ne mesurer que la qualité de l'eau aux embouchures peut donner un portrait dangereusement tronqué, car d'une part, cela dépend des paramètres qu'on va retenir, et d'autre part, cela ne dit rien de la vitalité réelle du milieu de vie des espèces vivantes.
Certes, le nombre de jours sans smog est un indicateur intéressant de la santé des milieux urbains. Mais il faudrait lui ajouter un bilan détaillé du parc automobile québécois, de sa consommation d'essence et de ses rejets de contaminants, dont les gaz à effet de serre. L'indicateur «qualité de l'air» se limite dans le plan québécois à deux contaminants, l'ozone (O3) et les particules fines (PM 2,5), qui dédoublent jusqu'à un certain point l'indicateur sur le smog. Il aurait fallu inclure notamment le pollen d'herbe à poux, qui touche la santé d'un plus grand nombre de personnes en été et qui traduit davantage l'artificialisation des milieux humains.
On doit regretter par-dessus tout l'absence de portrait chiffré de la destruction des milieux humides et des berges naturelles selon la région, des milieux vivants qui sont désormais essentiels non plus aux seules espèces menacées, mais aussi aux espèces ordinaires comme les canards et à plusieurs sortes d'oiseaux et de poissons, qui ne peuvent plus vivre à proximité des humains sans eux.
Voilà un exercice qu'il faut refaire si on veut que ce développement «durable» à la québécoise ait quelque crédibilité, et surtout, qu'il nous donne un aperçu un tant soit peu crédible de l'amélioration ou de la détérioration de notre capital vivant pour savoir, enfin, s'il est viable ou pas.
****
Lecture: Vivre l'hiver au Québec, par Normand Cazelais, éditions Fides, 195 pages. Un livre dont la lecture devrait être obligatoire pour obtenir sa citoyenneté. On y découvrirait à quel point l'hiver a été source de difficultés, mais d'inventivité, de dur labeur, comme le fait de préparer des réserves de bois et de nourriture pour la saison froide, mais aussi source de plaisirs de toute sorte. Certes, lire ce livre n'augmentera pas le niveau d'antigel dans le sang des frileux, mais en changeant leur regard, cela les incitera sans doute à sortir plus souvent pour découvrir ou revivre l'hiver comme source de beauté et de plaisirs irremplaçables.
D'abord, on ne parle pas de développement «viable», ce qui implique — comme dans la formule anglaise de «sustainable development» — l'idée qu'il y a une limite à tout développer, et que passé un certain point, le système s'atrophie ou meurt. L'expression «développement durable» donne plutôt l'impression qu'on peut et même qu'on doit faire durer le développement... pour le développement.
Cela nie deux réalités qui sont au coeur de la définition du développement viable, comme l'a conçu la commission Brundtland, soit que ce développement qui devient sa propre fin débouche inévitablement sur la surconsommation sous prétexte qu'il faut faire tourner l'économie, soit tout le contraire de la «satisfaction des besoins» dont parlait la commission.
Et deuxièmement, cela nie jusqu'à un certain point le concept de protection des écosystèmes que la commission présente comme la limite et le critère opérationnel du développement viable, à savoir que ce développement doit respecter la capacité d'autoreproduction des systèmes vivants. Certes, la loi québécoise inclut, avec d'autres critères, celui du «respect de la capacité de support des écosystèmes». Mais elle met sur le même pied «l'efficacité économique», ce qui justifie que l'on continue au Québec à détruire des marais et des milieux humides, même petits, à autoriser des projets sur les rives qui sont le milieu d'échanges entre la terre et l'eau, à abaisser les nappes souterraines dans le sud du Québec et dans le milieu agricole en particulier, à couper la migration aux espèces aquatiques par des barrages et des digues rarement équipés par Hydro-Québec de passes migratoires, etc.
Des indicateurs inefficaces
Dans sa démarche, Québec a prévu mettre au point des «indicateurs» objectifs du développement «durable». Notons d'abord que la consultation sur ces indicateurs a eu lieu en août au moment où tout le monde est démobilisé. Cela explique sans doute que la liste officiellement annoncée cette semaine n'a pas changé d'un iota par rapport au projet proposé en août.
Notons d'abord une incongruité dans le chapitre des indicateurs financiers où, en plus de l'avoir net des ménages, on ajoute les «actifs financiers» du gouvernement et non son «avoir net» à lui aussi, ce qui comprendrait la dette publique. Une tricherie inacceptable.
Mais ce sont les indicateurs du capital «nature» qui ne sont pas à la hauteur, ce qui porte à croire que Québec ne tient pas à mesurer la détérioration des systèmes vivants du Québec, même au moment où on entre dans l'Année internationale de la biodiversité.
On retient d'abord comme indicateur la superficie du territoire en aires protégées sans exiger un état de santé des écosystèmes qu'ils sont censés protéger. Or on sait que même les grands parcs canadiens arrivent mal à assurer la protection à long terme de leurs écosystèmes et des espèces vivantes qu'on y trouve. Dessiner les frontières d'aires protégées sur des cartes n'est pas un diagnostic de leur santé environnementale.
Utiliser ensuite la superficie du territoire agricole cache tout autant la réalité de leurs impacts, car il est connu que le territoire agricole diminue avec une agriculture industrielle de plus en plus concentrée, un phénomène rendu possible par d'importants apports en nutriments et pesticides, deux indicateurs qui auraient été plus pertinents avec des chiffres précis sur l'évolution des volumes utilisés et de leur impact sur la capacité de support des milieux terrestres et aquatiques, question de savoir où se concentrent les surplus et la destruction.
On parle aussi de dresser un «état des écosystèmes forestiers», lequel se limite à une évaluation du volume de bois. Voilà un bilan qu'il faudrait réorienter vers un portrait des cheptels animaux et des cours d'eau pour savoir si l'exploitation commerciale atrophie ces écosystèmes, les pollue, etc.
En milieu agricole comme en milieu forestier, il faut utiliser surtout les espèces les plus fragiles comme indicateurs vivants afin d'obtenir un portrait fiable des avancées ou des reculs. Par exemple, utiliser les inventaires de bécasses pour déterminer globalement les changements dans les nappes de surface et leur contamination dans le sud du Québec. On devrait utiliser partout les populations de truites et de poissons prédateurs pour mesurer le niveau de viabilité de nos cours d'eau et de leur contamination. Ne mesurer que la qualité de l'eau aux embouchures peut donner un portrait dangereusement tronqué, car d'une part, cela dépend des paramètres qu'on va retenir, et d'autre part, cela ne dit rien de la vitalité réelle du milieu de vie des espèces vivantes.
Certes, le nombre de jours sans smog est un indicateur intéressant de la santé des milieux urbains. Mais il faudrait lui ajouter un bilan détaillé du parc automobile québécois, de sa consommation d'essence et de ses rejets de contaminants, dont les gaz à effet de serre. L'indicateur «qualité de l'air» se limite dans le plan québécois à deux contaminants, l'ozone (O3) et les particules fines (PM 2,5), qui dédoublent jusqu'à un certain point l'indicateur sur le smog. Il aurait fallu inclure notamment le pollen d'herbe à poux, qui touche la santé d'un plus grand nombre de personnes en été et qui traduit davantage l'artificialisation des milieux humains.
On doit regretter par-dessus tout l'absence de portrait chiffré de la destruction des milieux humides et des berges naturelles selon la région, des milieux vivants qui sont désormais essentiels non plus aux seules espèces menacées, mais aussi aux espèces ordinaires comme les canards et à plusieurs sortes d'oiseaux et de poissons, qui ne peuvent plus vivre à proximité des humains sans eux.
Voilà un exercice qu'il faut refaire si on veut que ce développement «durable» à la québécoise ait quelque crédibilité, et surtout, qu'il nous donne un aperçu un tant soit peu crédible de l'amélioration ou de la détérioration de notre capital vivant pour savoir, enfin, s'il est viable ou pas.
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Lecture: Vivre l'hiver au Québec, par Normand Cazelais, éditions Fides, 195 pages. Un livre dont la lecture devrait être obligatoire pour obtenir sa citoyenneté. On y découvrirait à quel point l'hiver a été source de difficultés, mais d'inventivité, de dur labeur, comme le fait de préparer des réserves de bois et de nourriture pour la saison froide, mais aussi source de plaisirs de toute sorte. Certes, lire ce livre n'augmentera pas le niveau d'antigel dans le sang des frileux, mais en changeant leur regard, cela les incitera sans doute à sortir plus souvent pour découvrir ou revivre l'hiver comme source de beauté et de plaisirs irremplaçables.
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