Climat - 1570 lobbyistes à l'assaut du fédéral
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
Les positions du gouvernement Harper dans le dossier des changements climatiques reflètent les énormes pressions exercées sur lui depuis 1996 par rien de moins que 1570 lobbyistes professionnels différents, payés par les industriels et en particulier les pétrolières, qui craignent la mise en place d'un plan obligatoire de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre (GES).
C'est ce que révèle une étude du Consortium international du journalisme d'enquête (ICIJ), un organisme qui travaille de pair avec des journalistes enquêteurs de partout dans le monde et en collaboration avec le Center for Public Integrity des États-Unis. Au Québec, une partie de l'enquête a été effectuée par un journaliste du quotidien The Gazette, William Marsden, alors que les compilations des rendez-vous des lobbyistes auprès des ministres et des hauts fonctionnaires ont été méthodiquement analysées par M. B. Bell et Aaron Mehta.
Selon ce nouveau rapport du ICIJ, qui porte sur le Canada cette fois, la bataille des changements climatiques oppose des forces totalement inégales, avec, d'un côté, des groupes écologistes aux moyens modestes et, de l'autre, une armée invisible de lobbyistes payés à grands frais par l'industrie pétrolière et manufacturière et par plusieurs autres secteurs comme l'agriculture, les transports, les mines et le charbon, qui sont appuyés dans leurs efforts par les «sceptiques climatiques» et les «négationnistes».
En 1996, selon le registre du commissaire au lobbying d'Ottawa, seulement 13 entreprises avaient embauché des professionnels pour empêcher l'adoption de lois et de règlements en matière d'émissions de gaz à effet de serre, pour assouplir les règles existantes ou pour influencer l'évolution des politiques. En 2009, le nombre de clients fortunés des lobbyistes spécialisés dans des interventions sur le climat est passé à 109.
Des 1570 lobbyistes enregistrés dans les dossiers du climat et de l'énergie, il faut en soustraire en réalité une quarantaine qui travaillent pour le nouveau mais tout petit lobby industriel des énergies alternatives.
Après avoir poussé pour atténuer les répercussions financières des politiques sur le climat, les lobbyistes se spécialisent désormais dans l'obtention de subventions gouvernementales pour leurs clients, souvent des multinationales milliardaires. Leur dernière priorité: le financement de la recherche pour stocker leurs émissions de GES dans le sous-sol du pays. Au dernier budget, elles ont obtenu un programme de près de 100 millions, et les écologistes ajoutent qu'Ottawa a détourné vers les pétrolières l'argent qu'il consacrait auparavant aux sources d'énergie renouvelables.
Des liens incestueux
Mark Rudolph est un vétéran dans le domaine. Il représente aujourd'hui Suncor Energy Ltd. Il a déclaré aux journalistes enquêteurs qu'en Alberta les pétrolières n'avaient pas besoin de lobbyistes, puisque le gouvernement était clairement de leur côté et qu'il adoptait encore presque entièrement le point de vue des négationnistes à propos des changements climatiques.
Rudolph a travaillé comme chef de cabinet du ministre fédéral de l'Environnement en 1983 et 1984. En plus de représenter Suncor, un des principaux exploitants des sables bitumineux de l'Alberta, il représente la Clean Air Renewable Energy Coalition, qu'il a fondée en 2000 et qui regroupe aussi Conoco Phillips Canada, Enbridge Inc, Shell Canada et des groupes écologistes comme les Amis de la Terre et le Fonds mondial pour la nature (WWF). Il espère ainsi mettre tout ce monde au même diapason.
Mais il a aussi les pieds bien installés dans le camp des pétrolières, car il représente l'Association canadienne des producteurs de pétrole (CAPP).
La CAPP emploie aussi Global Public Affairs, une entreprise d'Ottawa et ses huit lobbyistes. Cet organisme a aussi enregistré ses 42 employés comme lobbyistes fédéraux. De ses 50 lobbyistes actifs, la CAPP en compte 17 qui sont d'anciens employés du gouvernement, dont un a même été membre du cabinet de Stephen Harper quand celui-ci était dans l'opposition.
Six autres ont travaillé pour l'Office national de l'énergie (ONE), et trois autres, pour le ministère des Ressources naturelles (MRN) du Canada. D'août 2008 à octobre 2009, la CAPP a aussi recouru à 98 reprises aux services de David Collyer, un ancien directeur de l'ONE. Ce dernier a ainsi rencontré à deux reprises Michael Martin, le négociateur en chef du Canada dans le dossier du climat, deux ministres fédéraux (Environnement et Ressources naturelles), des députés et même des membres du Conseil privé.
Le négociateur canadien a aussi révélé dans cette enquête qu'il avait rencontré à trois reprises des membres de la direction de Shell, qui, eux, ont rencontré à sept reprises le ministre de l'Environnement, Jim Prentice. Selon le registre des lobbyistes, les représentants d'ExxonMobil ont eu droit à 11 rencontres avec le ministre Prentice et à une avec le premier ministre. De plus, le lobbyiste Tim Kennedy, de Global Public Affairs, qui a travaillé pour le Reform Party de 2000 à 2002 et plus tard pour le Parti conservateur, a rencontré à sept reprises, du 25 mars au 7 octobre dernier, des conseillers du premier ministre au profit de la CAPP.
Accès direct
Les plus haut dirigeants des pétrolières ont aussi des accès directs aux plus hautes sphères fédérales.
Toujours selon le Consortium international du journalisme d'enquête, de juillet 2008 à août 2009, Richard George, le président de Suncor Energy, a enregistré 48 réunions entre son personnel et de hauts fonctionnaires fédéraux. Des membres de la direction de Suncor ont eu sept rencontres avec le ministre Prentice, une avec le premier ministre Harper et huit avec les titulaires successifs du MRN, Gary Lunn et Rita Raitt.
En comparaison, les groupes écologistes ont parfois eu accès au négociateur canadien — la fondation Suzuki a eu 11 rencontres avec Michael Martin dans des conférences tenues en dehors du Canada — mais une seule avec le premier ministre Harper... quand il était dans l'opposition, raconte Dale Marshall. Ce dernier a précisé que son groupe se colle généralement à des groupes d'affaires pour avoir accès au négociateur canadien.
En plus de son personnel déclaré lobbyiste, Suncor a utilisé 56 lobbyistes de l'extérieur depuis 1997, selon l'enquête journalistique. Les exploitants des sables bitumineux utilisent maintenant 12 membres de leur personnel comme lobbyistes enregistrés, qui ont déclaré 20 % de leurs heures de travail en interventions effectuées auprès des autorités fédérales. Des six lobbyistes issus de l'extérieur que cette société emploie depuis quelque temps, quatre étaient d'anciens hauts fonctionnaires spécialisés dans la conception de politiques fédérales.
L'un d'eux, Ken Boessenkool, du groupe GCI Groupe Canada de Toronto, a été étroitement associé au premier ministre Harper, pour qui il a notamment agi comme conseiller électoral et conseiller politique quand il était le chef de l'opposition. Le registre des lobbyistes indique qu'il a fait le tour des ministres et des hauts fonctionnaires affectés au dossier, y compris le personnel du bureau du premier ministre.
C'est ce que révèle une étude du Consortium international du journalisme d'enquête (ICIJ), un organisme qui travaille de pair avec des journalistes enquêteurs de partout dans le monde et en collaboration avec le Center for Public Integrity des États-Unis. Au Québec, une partie de l'enquête a été effectuée par un journaliste du quotidien The Gazette, William Marsden, alors que les compilations des rendez-vous des lobbyistes auprès des ministres et des hauts fonctionnaires ont été méthodiquement analysées par M. B. Bell et Aaron Mehta.
Selon ce nouveau rapport du ICIJ, qui porte sur le Canada cette fois, la bataille des changements climatiques oppose des forces totalement inégales, avec, d'un côté, des groupes écologistes aux moyens modestes et, de l'autre, une armée invisible de lobbyistes payés à grands frais par l'industrie pétrolière et manufacturière et par plusieurs autres secteurs comme l'agriculture, les transports, les mines et le charbon, qui sont appuyés dans leurs efforts par les «sceptiques climatiques» et les «négationnistes».
En 1996, selon le registre du commissaire au lobbying d'Ottawa, seulement 13 entreprises avaient embauché des professionnels pour empêcher l'adoption de lois et de règlements en matière d'émissions de gaz à effet de serre, pour assouplir les règles existantes ou pour influencer l'évolution des politiques. En 2009, le nombre de clients fortunés des lobbyistes spécialisés dans des interventions sur le climat est passé à 109.
Des 1570 lobbyistes enregistrés dans les dossiers du climat et de l'énergie, il faut en soustraire en réalité une quarantaine qui travaillent pour le nouveau mais tout petit lobby industriel des énergies alternatives.
Après avoir poussé pour atténuer les répercussions financières des politiques sur le climat, les lobbyistes se spécialisent désormais dans l'obtention de subventions gouvernementales pour leurs clients, souvent des multinationales milliardaires. Leur dernière priorité: le financement de la recherche pour stocker leurs émissions de GES dans le sous-sol du pays. Au dernier budget, elles ont obtenu un programme de près de 100 millions, et les écologistes ajoutent qu'Ottawa a détourné vers les pétrolières l'argent qu'il consacrait auparavant aux sources d'énergie renouvelables.
Des liens incestueux
Mark Rudolph est un vétéran dans le domaine. Il représente aujourd'hui Suncor Energy Ltd. Il a déclaré aux journalistes enquêteurs qu'en Alberta les pétrolières n'avaient pas besoin de lobbyistes, puisque le gouvernement était clairement de leur côté et qu'il adoptait encore presque entièrement le point de vue des négationnistes à propos des changements climatiques.
Rudolph a travaillé comme chef de cabinet du ministre fédéral de l'Environnement en 1983 et 1984. En plus de représenter Suncor, un des principaux exploitants des sables bitumineux de l'Alberta, il représente la Clean Air Renewable Energy Coalition, qu'il a fondée en 2000 et qui regroupe aussi Conoco Phillips Canada, Enbridge Inc, Shell Canada et des groupes écologistes comme les Amis de la Terre et le Fonds mondial pour la nature (WWF). Il espère ainsi mettre tout ce monde au même diapason.
Mais il a aussi les pieds bien installés dans le camp des pétrolières, car il représente l'Association canadienne des producteurs de pétrole (CAPP).
La CAPP emploie aussi Global Public Affairs, une entreprise d'Ottawa et ses huit lobbyistes. Cet organisme a aussi enregistré ses 42 employés comme lobbyistes fédéraux. De ses 50 lobbyistes actifs, la CAPP en compte 17 qui sont d'anciens employés du gouvernement, dont un a même été membre du cabinet de Stephen Harper quand celui-ci était dans l'opposition.
Six autres ont travaillé pour l'Office national de l'énergie (ONE), et trois autres, pour le ministère des Ressources naturelles (MRN) du Canada. D'août 2008 à octobre 2009, la CAPP a aussi recouru à 98 reprises aux services de David Collyer, un ancien directeur de l'ONE. Ce dernier a ainsi rencontré à deux reprises Michael Martin, le négociateur en chef du Canada dans le dossier du climat, deux ministres fédéraux (Environnement et Ressources naturelles), des députés et même des membres du Conseil privé.
Le négociateur canadien a aussi révélé dans cette enquête qu'il avait rencontré à trois reprises des membres de la direction de Shell, qui, eux, ont rencontré à sept reprises le ministre de l'Environnement, Jim Prentice. Selon le registre des lobbyistes, les représentants d'ExxonMobil ont eu droit à 11 rencontres avec le ministre Prentice et à une avec le premier ministre. De plus, le lobbyiste Tim Kennedy, de Global Public Affairs, qui a travaillé pour le Reform Party de 2000 à 2002 et plus tard pour le Parti conservateur, a rencontré à sept reprises, du 25 mars au 7 octobre dernier, des conseillers du premier ministre au profit de la CAPP.
Accès direct
Les plus haut dirigeants des pétrolières ont aussi des accès directs aux plus hautes sphères fédérales.
Toujours selon le Consortium international du journalisme d'enquête, de juillet 2008 à août 2009, Richard George, le président de Suncor Energy, a enregistré 48 réunions entre son personnel et de hauts fonctionnaires fédéraux. Des membres de la direction de Suncor ont eu sept rencontres avec le ministre Prentice, une avec le premier ministre Harper et huit avec les titulaires successifs du MRN, Gary Lunn et Rita Raitt.
En comparaison, les groupes écologistes ont parfois eu accès au négociateur canadien — la fondation Suzuki a eu 11 rencontres avec Michael Martin dans des conférences tenues en dehors du Canada — mais une seule avec le premier ministre Harper... quand il était dans l'opposition, raconte Dale Marshall. Ce dernier a précisé que son groupe se colle généralement à des groupes d'affaires pour avoir accès au négociateur canadien.
En plus de son personnel déclaré lobbyiste, Suncor a utilisé 56 lobbyistes de l'extérieur depuis 1997, selon l'enquête journalistique. Les exploitants des sables bitumineux utilisent maintenant 12 membres de leur personnel comme lobbyistes enregistrés, qui ont déclaré 20 % de leurs heures de travail en interventions effectuées auprès des autorités fédérales. Des six lobbyistes issus de l'extérieur que cette société emploie depuis quelque temps, quatre étaient d'anciens hauts fonctionnaires spécialisés dans la conception de politiques fédérales.
L'un d'eux, Ken Boessenkool, du groupe GCI Groupe Canada de Toronto, a été étroitement associé au premier ministre Harper, pour qui il a notamment agi comme conseiller électoral et conseiller politique quand il était le chef de l'opposition. Le registre des lobbyistes indique qu'il a fait le tour des ministres et des hauts fonctionnaires affectés au dossier, y compris le personnel du bureau du premier ministre.
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