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Démocratiser la mondialisation

Une entrevue avec Pierre Marc Johnson

Il faut faire du G8 un forum international qui traitera non seulement des questions économiques, mais aussi des enjeux sociaux, dont l'environnement. Pour l'ancien premier ministre du Québec, Pierre Marc Johnson, il faudra au préalable dressé le bilan de la décennie écoulée entre le Sommet de Rio et le prochain Sommet de la Terre à Johannesburg.

Avocat-conseil chez Heenan Blaikie et conseiller spécial du gouvernement du Québec dans le litige du bois d'oeuvre opposant le Canada et les États-Unis, M. Johnson possède une vaste expérience en négociation internationale. Il collabore régulièrement avec des instances de coopération internationale telles la Commission nord-américaine de coopération environnementale et l'Institut international de développement durable. Auteur de nombreux articles et ouvrages sur le commerce international, il a notamment agi à titre de conseiller spécial auprès du Secrétaire général de la Conférence des Nations unies sur l'environnement et le développement (le Sommet de la Terre de Rio en 1992), au cours duquel s'est imposé le principe du développement durable.

Dix ans plus tard, est-ce que la terre se porte mieux? En réponse à cette question, M. Johnson fait d'abord observer que «l'augmentation de l'activité industrielle s'est traduite par une augmentation de la pollution dans plusieurs régions du monde». Il explique aussi qu'on n'est pas parvenu «dans les instruments internationaux [les accords de libre-échange] à privilégier les mesures environnementales». Enfin, il ajoute que «l'intégration du concept de développement durable dans la gestion économique des pays en émergence» pose toujours problème.

M. Johnson se réjouit toutefois des progrès technologiques, notamment à l'égard du recyclage, de l'efficacité énergétique et de la réduction de la pollution de l'air. «Ces avancées ont été particulièrement remarquables dans les pays industrialisés», précise-t-il, en saluant, par ailleurs, la forte mobilisation des citoyens autour du développement durable.


Le protocole de Kyoto

M. Johnson signale tout de même qu'il n'y a pas encore de quoi pavoiser. Il donne comme exemple le retrait de l'administration Bush du protocole de Kyoto de 1997 et l'hésitation du gouvernement Chrétien à le ratifier. Le résultat? «L'Union européenne [les 15 membres ont ratifié le protocole le 31 mai dernier] l'emporte haut la main sur le Canada et les États-Unis, qui risquent de se retrouver relativement isolés sur le plan international.»

Reste que la volte-face des États-Unis n'a pas surpris M. Johnson. Une attitude qu'il attribue, pour l'essentiel, au protectionnisme américain. «C'est classique! Les Américains ont fait la même chose au sujet des pluies acides jusqu'à ce qu'ils mettent la technologie au point pour réduire les émissions des industries polluantes. Ils ont toujours eu besoin, disons, d'avoir une période de transition plus longue que celle des autres pays.» Quant au Canada, en raison des coûts liés à la réduction des gaz à effet de serre, il craint de diminuer sa capacité de concurrencer les États-Unis. «Encore une fois, les préoccupations économiques l'emportent sur les enjeux environnementaux, c'est-à-dire sur l'avenir de l'humanité», déplore-t-il.


Le Sommet de Johannesburg

Une problématique dont on parlera abondamment au cours du Sommet des Nations unies sur le développement durable, qui aura lieu du 26 août au 4 septembre à Johannesburg, en Afrique du Sud. Cela sera l'occasion de se pencher sur la mise en oeuvre des textes issus du Sommet de Rio, dont la résolution de Rio (précisant comment mener de pair le développement durable, la lutte contre la pauvreté et la protection de l'environnement), les conventions sur les changements climatiques (le protocole de Kyoto) et sur la biodiversité (le protocole sur les risques biotechnologiques), l'Agenda 21 (une brique de 800 pages rassemblant l'ensemble des objectifs que s'est fixés la communauté internationale pour tenter de concilier environnement et développement économique) et le financement de toute l'opération, dont la facture était estimée à l'époque à 625 milliards $. À cet égard, l'ONU dispose d'un budget annuel d'environ 100 millions $, selon l'Institut Worldwatch.

En fait, on risque de raviver à Johannesburg l'éternel débat entre le Nord et Sud portant sur l'argent; les pays du Nord voulant limiter leur engagement financier, et les États du Sud se demandant s'ils ne sont pas encore en train de se faire avoir. Présidant le panel de personnalités éminentes sur l'environnement, la pauvreté et la désertification dans le cadre de la tenue de ce Sommet, M. Johnson signale que la lutte contre la pauvreté y occupera une place de choix. «C'est une bonne chose. Ce n'est pas vrai que les gens peuvent se préoccuper de l'environnement lorsqu'ils sont aux prises avec des problèmes de santé publique gigantesques.»

Pour résoudre ces problèmes, M. Johnson craint toutefois «qu'on favorise systématiquement les accords commerciaux au détriment des accords environnementaux, comme ce fut souvent le cas dans le passé». Par exemple, à l'heure actuelle, les législations environnementales des membres de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) qui ont des effets sur le commerce international sont susceptibles d'être invalidées. «La communauté internationale environnementale souhaite qu'il se passe quelque chose à Johannesburg pour empêcher ça», dit-il.


Une façon de faire inacceptable

Pour concilier les facettes commerciales et non commerciales de la mondialisation, M. Johnson estime qu'il faut démocratiser les forums internationaux de discussion. «Malgré l'importance des enjeux liés au commerce international, ces forums fonctionnent encore en vase clos. Les ministres des Finances, de l'Industrie et du Commerce se retrouvent entre eux pour discuter avec le capital (FMI et Banque mondiale) et les multinationales des grandes orientations macro-économiques.» M. Johnson signale que cette façon de faire serait inacceptable dans tout pays démocratique. «On ne ferait pas de réforme majeure sans permettre aux citoyens de faire valoir leur point de vue lors des commissions parlementaires.»

S'il y avait un forum de discussion beaucoup plus large, selon lui, on pourrait agir «en amont» afin d'inclure des dispositions compatibles avec une vision de développement durable dans les accords commerciaux, plutôt que de manifester son opposition en «en aval», comme cela s'est produit à Seattle en 1999 et à Québec en 2001. Dans cette optique, il croit que l'on devrait permettre de «façon rigoureuse et systématique la participation des organismes de la société civile dans des instances comme le G8». Celui-ci réunit les chefs d'État et de gouvernement des États-Unis, du Canada, de la Grande-Bretagne, de la France, de l'Allemagne, de l'Italie, du Japon et de la Russie.

Ce n'est pas la première fois que M. Johnson plaide en faveur d'un forum de discussion élargi. En 2002, il a fait une proposition similaire pour le G20, une nouvelle instance qui représente 19 pays, l'Union européenne ainsi que le FMI et la Banque mondiale. D'ailleurs, il n'a pas abandonné cette idée. Mais il lui semble aujourd'hui plus pertinent de se concentrer sur le G8, une force autonome où le processus de négociation est moins laborieux que dans le G20.

Et de manière concrète, comment pourrait fonctionner un tel forum? «Durant les semaines qui précèdent la tenue du sommet du G8, les parlementaires des différents pays pourraient recueillir le point de vue de la société civile sur les éléments qui sont à l'ordre du jour et pour les présenter ensuite aux chefs d'État, explique M. Johnson. Ce ne serait pas la fin du monde de faire cela. On ne révolutionnerait rien [É], mais au moins on respecterait les principes du processus démocratique et ce, à l'échelle internationale [É]. Toutefois, encore faut-il que les chefs d'État aient la volonté politique de le faire», conclut celui qui a présidé en 2002 le jury des Phénix de l'environnement.
 
 
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