La Romaine - L'à-propos de Le Clézio
Jean-Marie G. Le Clézio n'a peut-être jamais navigué sur La Romaine. Il mélange à tort multinationale et société d'État, lorsqu'il vise Hydro-Québec et son «monstrueux projet» de production électrique. Cela ne fait pas pour autant du Prix Nobel de littérature 2009, fin décrypteur de l'âme des autochtones, un insolent donneur de leçons bien installé dans sa chaire de Blanc.
N'en déplaise à tous ceux qui détestent le rappel d'un tiers-monde en sol québécois, Le Clézio sait de quoi il cause. Sa critique réfléchie du projet de barrages hydroélectriques sur La Romaine, publiée jeudi dans Le Monde alors que Jean Charest paradait en Europe, dévoile une solide connaissance du combat autochtone pour la préservation de son territoire, un immense respect pour la fragilité de ces nations fondatrices, disséminées partout sur le continent, y compris au Québec.
L'Européen, qui a fréquenté les Amérindiens du Panama et du Mexique, vit la moitié du temps au Nouveau-Mexique, fréquentant les Zunis, Hopis et Navajos. C'est lui qui le premier a traduit les textes mythologiques mayas Relation de Michoacan et Les Prophéties du Chilam Balam. Son premier contact avec l'univers amérindien, au cours des années 1970, lui a procuré un «choc violent» qui le laisse longtemps silencieux de plume.
Depuis, cet écrivain des nomades, des pauvres et des exclus, fasciné par les sociétés autochtones mais inquiet des effets destructeurs sur elles du capitalisme, a côtoyé les premiers peuples. «Nous ne sommes pas les possédants de la vérité. J'ai fréquenté des peuples autochtones, comme vous en avez ici au Québec, porteurs de savoirs très profonds et négligés», expliquait-il au Devoir en octobre 2008.
Son propos est légitime. Sa critique, même venue d'Europe, n'a rien de saugrenu: elle relaie non seulement le potentiel «désastre écologique» lié au développement énergétique, mais aussi l'impuissance des autochtones. Et décidément, M. Le Clézio sait saisir l'occasion quand elle se présente! Le premier ministre Charest, qui s'apprêtait à clore en beauté une mission teintée de bons sentiments environnementaux, a dû rappeler qu'en ce domaine, pas d'absolu, que des «conséquences» sur la Terre des décisions de l'homme.
Bon joueur, M. Charest a convié l'écrivain à rencontrer les peuples qui ont donné leur appui au projet de La Romaine. M. Le Clézio sait sans doute que quatre bandes innues de la Côte-Nord ont signé des ententes avec Québec, avalisant le projet. Mais il sait aussi — et son texte en est un vibrant rappel — que d'autres groupes, la poétesse innue Rita Mestokosho en tête, se battent pour sauver leur rivière.
Le premier ministre joue d'audace, de naïveté ou de méconnaissance en invitant ce sage, conscient peut-être plus que lui de la précarité de ces peuples, à pénétrer l'antre de leur petite misère. Ne sait-il pas qu'à côté de ces grands chantiers qui composent sa vision de «l'avenir du Québec» se déploie une détresse qui accable l'État soi-disant civilisé plutôt que de l'élever?
***
machouinard@ledevoir.com
N'en déplaise à tous ceux qui détestent le rappel d'un tiers-monde en sol québécois, Le Clézio sait de quoi il cause. Sa critique réfléchie du projet de barrages hydroélectriques sur La Romaine, publiée jeudi dans Le Monde alors que Jean Charest paradait en Europe, dévoile une solide connaissance du combat autochtone pour la préservation de son territoire, un immense respect pour la fragilité de ces nations fondatrices, disséminées partout sur le continent, y compris au Québec.
L'Européen, qui a fréquenté les Amérindiens du Panama et du Mexique, vit la moitié du temps au Nouveau-Mexique, fréquentant les Zunis, Hopis et Navajos. C'est lui qui le premier a traduit les textes mythologiques mayas Relation de Michoacan et Les Prophéties du Chilam Balam. Son premier contact avec l'univers amérindien, au cours des années 1970, lui a procuré un «choc violent» qui le laisse longtemps silencieux de plume.
Depuis, cet écrivain des nomades, des pauvres et des exclus, fasciné par les sociétés autochtones mais inquiet des effets destructeurs sur elles du capitalisme, a côtoyé les premiers peuples. «Nous ne sommes pas les possédants de la vérité. J'ai fréquenté des peuples autochtones, comme vous en avez ici au Québec, porteurs de savoirs très profonds et négligés», expliquait-il au Devoir en octobre 2008.
Son propos est légitime. Sa critique, même venue d'Europe, n'a rien de saugrenu: elle relaie non seulement le potentiel «désastre écologique» lié au développement énergétique, mais aussi l'impuissance des autochtones. Et décidément, M. Le Clézio sait saisir l'occasion quand elle se présente! Le premier ministre Charest, qui s'apprêtait à clore en beauté une mission teintée de bons sentiments environnementaux, a dû rappeler qu'en ce domaine, pas d'absolu, que des «conséquences» sur la Terre des décisions de l'homme.
Bon joueur, M. Charest a convié l'écrivain à rencontrer les peuples qui ont donné leur appui au projet de La Romaine. M. Le Clézio sait sans doute que quatre bandes innues de la Côte-Nord ont signé des ententes avec Québec, avalisant le projet. Mais il sait aussi — et son texte en est un vibrant rappel — que d'autres groupes, la poétesse innue Rita Mestokosho en tête, se battent pour sauver leur rivière.
Le premier ministre joue d'audace, de naïveté ou de méconnaissance en invitant ce sage, conscient peut-être plus que lui de la précarité de ces peuples, à pénétrer l'antre de leur petite misère. Ne sait-il pas qu'à côté de ces grands chantiers qui composent sa vision de «l'avenir du Québec» se déploie une détresse qui accable l'État soi-disant civilisé plutôt que de l'élever?
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